mercredi 1 avril 2026

Les Mamelles de Tirésias de Poulenc à l'Opéra National du Rhin

© Klara Beck. Le mari (Pierre Romainville) contemple sa progéniture

 


Faites des enfants, vous qui n’en faisiez guère…Cette injonction traverse Les mamelles de Tirésias, opéra bouffe en un prologue et deux actes. Le texte fut écrit par Guillaume Apollinaire (1880-1918) avant et pendant la première guerre mondiale  Le poète surréaliste fit représenter la pièce de théâtre en 1917. Francis Poulenc (1899-1963) en tira un opéra bouffe qui fut représenté en 1947 à l’Opéra Comique à Paris, Benjamin Britten (1913-1976) en proposa une adaptation pour deux pianos en 1955. C’est cette « version mobile » que les artistes de l’Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin présentent en tournée régionale.  


Il faut comprendre l’injonction citée plus haut dans le contexte du 19ème siècle finissant. Les paysans de cette époque ne voulant pas diviser leur propriété, n’ont pas assuré leur descendance en se limitant à n'avoir qu'un seul fils. Cette situation prit un tour dramatique après la première guerre mondiale car, le fils unique ayant été tué, les campagnes se dépeuplèrent. Le problème se posa une fois de plus après la deuxième guerre mondiale et cela explique peut-être pourquoi Francis Poulenc qui avait été impressionné par la comédie d’Apollinaire, décida de composer un opéra-bouffe. Dans ce but, il écrivit une version condensée du texte d’Apollinaire. 


Thérèse en a par dessus la tête des tâches ménagères qui l’empêchent de devenir une mathématicienne ou une philosophe. Elle renonce à ses seins, étendard de sa féminité, ordonne à son mari de procréer à sa place et part déguisée en homme  visiter le vaste monde sous le nom de Tirésias. Le mari voit ses efforts d’enfanter, réussir au delà de toute espérance. En une seule journée, il met au monde 49049 enfants et autant de bouches à nourrir. Les aventures de Tiresias et du mari sont interrompues par divers épisodes loufoques sans lien évident entre eux. Finalement, Zanzibar sera repeuplée Les enfants c’est la richesse., telle est la conclusion de l’opéra.


© photo Klara Beck. Farniente à Monte-Carlo

Le terme d’opéra bouffe est trop restrictif à mon sens, il ne rend pas compte du ton général de l’oeuvre qui comporte pour moitié des passages bouffons, joyeux, alla Jacques Offenbach (1819-1880) et pour moitié des passages sérieux, voire tragiques où Poulenc prodigue le meilleur de son inspiration. Si on ajoute le fait que cette comédie anticipe les mouvements féministes à venir, on obtient une oeuvre étonnamment dense, inventive et percutante.


Parmi les passages les plus remarquables : Le prologue chanté par le directeur de Théâtre, un soliloque empreint de gravité un peu guindée. Acte I. Quand Thérèse se débarrasse de ses appas, elle chante un air assez long plein de suraigus, accompagné par des dessins subtils des deux pianos.. Le combat de Monsieur Presto et de Monsieur Lacouf est fatal aux deux adversaires qui décèdent tous les deux, la musique de cette scène loufoque est proche d’Offenbach. Un gendarme poursuit le mari, travesti en femme, de ses assiduités, mais n’arrive pas à ses fins. Le mari s’exprime ensuite dans un remarquable air très mélodieux et lyrique : Zanzibar a besoin d’enfants. Suit un choral assez sombre aux harmonies Poulençoises très prégnantes. Un vaudeville endiablé met un point final à l’acte I.

Acte II. Il débute par un prélude mélancolique joué par un choeur d’instruments à vents. La marche qui suit a des accents jazzy et rappelle la comédie musicale de Broadway. Le choeur chante ensuite un choral aux harmonies acides typique de Poulenc. La scène suivante met en scène les 49049 bébés, tous rangés dans des tables à langer. Leurs effigies figurent aussi sur un mur. Les bébés braillent de manière désopilante. C’est le clou du spectacle. Le mari contemple fièrement son oeuvre. Les bébés grandissent. Défilent un journaliste de Paris, une jeune femme élégante, Le gendarme réapparait. Une cartomancienne fait son entrée sur une musique orientale, elle chante une très belle mélodie. La cartomancienne dévoile son identité : c’est Thérèse revenue au barcail. Retrouvailles des deux époux sur un thème de valse. Ils chantent : Faites des enfants, vous qui n’en faisiez guère. Fin endiablée.


© photo Klara Beck. Les trois Grâces (Inès Prevet, Jessica Hopkins, Brigitta Listra).

L’exotisme est à la mode en ce début du 20ème siècle et Zanzibar devient une destination mythique. Chacun caresse un Zanzibar dans ses rêves, les uns l’imaginent avec des éléphants, des ibis, des chameaux, des palais orientaux, d’autres, comme Poulenc lui-même, sont plus casaniers et estiment que, Zanzibar étant trop lointain, Monte-Carlo présente beaucoup d’attraits et suffisamment d’exotisme. Jean-François Kessler a fait le même choix en situant la comédie sur une plage élégante de la côte d’azur. Les belles baigneuses sur leur transat, une profusion d’ombrelles multicolores donnent une impression de calme, de volupté joyeuse qui contraste avec l’agitation des protagonistes principaux. Les costumes (Belles robes dessinées par Emmanuelle Bischoff) sont ceux d’une jeunesse insouciante et heureuse des années 1950. Les éclairages (Arnaud Viala) mettent bien en relief le caractère ensoleillé et hédoniste des lieux.


© Klara Beck. Monsieur Presto (Eduard Ferenczi Gurban)

Jessica Hopkins (soprano) était l’attributaire du rôle de Thérèse. Je l’avais beaucoup appréciée dans Les Fantasticks. Excellente actrice, elle infuse au personnage un dynamisme réjouissant. Très active au début de l’acte I, elle brille avec de beaux suraigus et de belles coloratures. Plus loin, elle chante une romance très poétique : Monsieur Presto a perdu son pari.… , d’une voix fraiche et naturelle. Sous l’habit d’une cartomancienne, elle enchaine une superbe mélodie très Poulençoise. Elle a ravi le public par sa prestation d’une très grande qualité dramatique et musicale. Dans le rôle du mari, Pierre Romainville (ténor) lui donnait la réplique d’une voix ductile au timbre charmeur. Déjà très convaincant dans le rôle de Monsieur Bellomy dans les Fantasticks, il approfondit ici son interprétation. Son long soliloque à la fin de l’acte I lui permet de dessiner un personnage à la fois délirant et possédant en même temps une forme de rationalité. Dans le rôle du gendarme, Thomas Chenhall (baryton) réjouissait le public par un tempérament comique appuyé. Homme à tout faire, Eduard Ferenzi Gurban (baryton) incarne des personnages très contrastés avec l’abattage qu’on lui connaît, sans sacrifier la musicalité : un directeur de théâtre un peu guindé, un Monsieur Presto déjanté et deux autres personnages improbables dont un des bébés devenu adulte. Monsieur Lacouf et le journaliste sont interprétés par l’excellent ténor Iannis Gaussin. Inès Prevet est La Marchande de journaux et Brigitte Listra est la Dame élégante. Toutes deux font entendre leurs belles voix à la fin du premier acte. Tous les artistes de l’opéra studio interviennent avec beaucoup d'engagement dans les  nombreux ensembles et les choeurs qui sonnent de manière éclatante.


Félicitations aux deux pianistes : Annaëlle Reitan et Thibaud Tronche qui grâce à leur énorme talent ont donné à cette production sa musicalité et lui ont permis de voyager. On ne peut qu’être reconnaissant à l’Opéra Studio de présenter des spectacles d’une telle qualité et de faire connaître des artistes appelés à faire une splendide carrière lyrique.


© photo Klara Beck. Clap de fin













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