vendredi 19 juin 2015

La Molinara

En cette fin du 18ème siècle, une pléiade de compositeurs plus talentueux les uns que les autres (Antonio Salieri, Vicent Martin i Soler, Domenico Cimarosa, Giovanni Paisiello, Giuseppe Sarti, Tommaso Traetta, Pasquale Anfossi....) règnent sur le monde musical de l'époque. Giovanni Paisiello (1740-1816) était considéré par Napoléon Bonaparte comme le plus grand compositeur d'opéras vivant. Avant de composer La Molinara (1788), Paisiello avait écrit déjà plusieurs opéras magnifiques. Les plus remarquables d'entre eux sont Socrate immaginario (1775), Gli astrologi immaginari (1779), Le Barbier de Séville (1782), Il Re Teodoro in Venezia (1784), La Molinara (1788). Nina, o sia La pazza per amore (Nina, ou La folle par amour), créée en 1789, suivra de peu La Molinara.

Giovanni Paisiello, portrait par Madame Vigée-Lebrun

La Molinara o l'Amor contrastato (La meunière ou l'amour contrarié), est le soixante huitième opéra de Giovanni Paisiello. Ce dramma giocoso fut crée à Naples en 1788 au Teatro dei Fiorentini et obtint un franc succès. Il fit ensuite le tour de l'Europe. C'est l'un des derniers opéras italiens montés et dirigés par Joseph Haydn dans le château d'Eszterhaza en 1790, quelques semaines avant la mort du maître des lieux, le prince Nicolas le magnifique. Ainsi les habitants de ce château, perdu dans ses marais de Hongrie, eurent le privilège de voir ce spectacle avant les Viennois. La première représentation de cet opéra au Burgtheater eut lieu en 1795 et Beethoven faisait partie des spectateurs (1).

Le spirituel livret de Giuseppe Palomba met en scène les principaux acteurs du corps social de l'ancien régime: le tiers-état en la personne de Rachelina (la meunière), la bourgeoisie (le notaire Pistofolo et le gouverneur Rospolone) et la noblesse (le baron Don Calloandro). La belle meunière est courtisée par le notaire, le gouverneur et le baron. Au terme d'amusantes péripéties, elle met à l'épreuve les prétendants en testant leur aptitude à moudre le grain. Le noble ne veut pas se salir les mains ; pris entre la farine et l'encre, le notaire admet que la belle vaut bien un petit sacrifice. C'est finalement le notaire qui l'emportera et épousera Rachelina.

En filigrane le livret se livre à une satire mordante de chaque catégorie sociale en dénonçant la fatuité et l'inculture avoisinant l'analphabétisme du noble, la morale sélective du notaire qui s'exprime en latin pour masquer son ignorance des lois (2) et les abus de pouvoir du gouverneur. La Rachelina n'a pour armes que sa beauté et un solide sens pratique; elle est la soeur de Serpina, la Serva Padrona (Servante maitresse) de Pergolèse, comédie reprise en 1782 par Paisiello lui-même. Toujours fraiche et naturelle , elle suscite innocemment les assauts galants de ses prétendants et en même temps leur réplique : Signor, conviene qu'io parto (Il vaudrait mieux que je parte, Monsieur...), comme le fera plus tard la malicieuse Norina dans Don Pasquale de Donizetti (3). Ce petit jeu s'avère dangereux et le pouvoir administratif, féodal et judiciaire de l'époque est bien prompt à remettre dans le droit chemin la popolana (femme du peuple) qu'elle est. Contrairement à de nombreux opéras bouffes de l'époque (Lo Speziale de Haydn, Il Matrimonio segreto de Cimarosa....), ce n'est pas le jeune premier désargenté qui triomphe, le gagnant n'est pas meilleur que les autres, il est même pire, mais c'est un homme d'expérience qui connait la vie.

La musique est ravissante. Loin des profondeurs mozartiennes et haydniennes, le talent mélodique de Paisiello fait merveille. Le terme de dramma giocoso ne doit pas induire en erreur, ici c'est la comédie la plus débridée qui domine. Si quelques nuages apparaissent à l'acte II, ils seront vite dissipés dans la bonne humeur. Cette œuvre présente avec Il Barbiere di Seviglia les mêmes qualités : extrême concision (aucun air ne dépasse les trois minutes), concentration, charme. On sait que Le Barbier de Séville fut une des rares opéras dont Haydn ne changea pas une note et on peut imaginer qu'il en fut de même pour La Molinara. L'examen du matériel d'exécution dans les archives d'Eszterhàza devrait en décider.

Le premier acte est un chef-d'oeuvre de dynamisme et de concentration.
On notera l'air délicieux de la Rachelina La Rachelina molinarina..., une présentation subtile du caractère du personnage. Le baron s'est penché sur elle et elle en est toute retournée au point de perdre sa voix. 
Le duetto de Rachelina et du notaire, Per marito vossignoria... est une page ravissante.
Le quatuor vocal Dite in grazie... est une merveille d'écriture contrapuntique, les quatre parties vocales dessinent des imitations sur les paroles Ansioso e curioso..., tandis que le hautbois, le basson et les cordes jouent un motif tout différent en canons à trois voix. J'imagine que ce passage dut plaire à Haydn qui d'ordinaire ne se privait pas de fustiger la vacuité des opéras de ses contemporains italiens (4).

Dans les deuxième acte d'une écriture moins raffinée, à mon humble avis mais tout aussi efficace, on remarque :
Le magnifique air du notaire, Piano, un po' che fate…. C'est une aria typiquement bouffe dont le comique résulte du débit vertigineux de Pistofolo qui veut impressionner la belle meunière, procédé qui déclenche irrésistiblement le rire.
L'acte II se termine par l'ensemble le plus important de l'opéra. Rachelina, menacée d'être expulsée du fief administré par Rospolone, clame son désespoir Signora, a queste lacrime... dans une scène qui ressemble beaucoup à celle du Matrimonio segreto (1792) de Cimarosa quand Carolina est condamnée par son entourage à être exilée au couvent. Ce finale d'acte commence et se termine de façon endiablée avec un magnifique contrechant des violons qui imprime sa marque à cet ensemble.

Dans le remarquable troisième acte, on admire le célèbre duo Rachelina Caloandro Nel cor più non mi sento..., d'une beauté mélodique sans pareille, un vrai tube à l'époque de sa composition et encore de nos jours, repris par Beethoven dans ses variations pour pianoforte (WoO 70, 1796).
Le charmant quintette en forme de vaudeville Quant'e bello l'amor contadino..., scène rustique et nostalgique où les cinq protagonistes dansent au son du tambourin , est aussi une trouvaille délicieuse du compositeur napolitain.
Le récitatif accompagné et l'air de Caloandro Dunque la Rachelina..., est une brillante satire de l'opera seria. Dans le récitatif émouvant qui précède l'air, le baron, désespéré d'avoir perdu Rachelina, s'identifie au Roland furieux de l'Arioste et veut en découdre avec son rival Medoro (passage qui dut amuser Joseph Haydn, auteur d'un vaste dramma eroicomico sur le même sujet, Orlando paladino, 1782). A dix ans d'intervalle, Valentino Fioravanti composera une scène d'esprit analogue dans sa remarquable comédie de l'année 1796, Le Cantatrici villane.

L'oeuvre entière témoigne d'une sensibilité nouvelle par son langage simple et naturel influencé par le chant populaire napolitain et la commedia del arte, par l'absence complète de virtuosité vocale. Quelques mois plus tard Paisiello partira à la conquête d'un monde nouveau avec la création de "Nina o la Pazza per amore" (Nina ou la folle par amour), une oeuvre très inventive, représentative du style larmoyant de l'époque mais qui, par certains aspects, annonce de loin l'opéra vériste.



L'unique CD disponible à ma connaissance est un enregistrement live d'une représentation de 1959. Les plus grands chanteurs de l'époque furent mis à contribution : Graziella Sciutti, soprano dans le rôle titre, Sesto Bruscantini, basso buffo (le notaire), Franco Calabrese, basse (Rospolone), Alvinio Misciano, ténor (Caloandro), Agostino Lazzari, ténor (Luigino), Giuliana Raimondi, soprano (Eugenia) etc...C'est Franco Caracciolo qui dirige l'orchestre de chambre Alessandro Scarlatti de Naples (3). Cet enregistrement a la patine des choses anciennes et est très estimable malgré de nombreuses coupures.

On pourrait rêver qu'un artiste tel que Christophe Rousset reprenne l'affaire avec ses Talens Lyriques et nous donne une version historiquement informée de ce chef-d'oeuvre avec les excellents chanteurs de sa troupe.  René Jacobs qui vient de réaliser une version magnifique du Barbier de Séville de Paisiello, aurait également les moyens artistiques, vocaux et instrumentaux pour donner de La Molinara une exécution aussi authentique qu'il est possible.

On attend également Antonio Florio à la tête de la Capella della Pietà de' Turchini de Naples dans une telle oeuvre, lui seul serait capable de restituer l'opéra de Paisiello dans sa fraicheur originelle grâce à l'emploi du dialecte napolitain pour les caractères comme Rachelina et le notaire Pistofolo et d'une instrumentation incorporant les instruments traditionnels napolitains : chitarrino, colascione, zampognetta, tamburino.


(1) Entre 1775 et 1790, Joseph Haydn monta et dirigea une centaine d'opéras italiens différents au château d'Eszterhàza, à raison d'une représentation pratiquement tous les soirs. Il révisa les partitions, raccourcit les airs qu'il jugeait trop longs, élimina les parties qui ne lui plaisaient pas et inséra à leur place des airs qu'il composa exprès pour l'occasion que l'on peut aujourd'hui écouter et admirer (5).
(2) A la fin du 18ème siècle , le nombre d'avocats et de notaires à Naples était très élevé, environ un homme de loi pour 150 habitants.
(3) Piero Mioli, La Molinara o l'Amor contrastato, Incisione Cetra, 1994
(4) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, p. 207-340.

1 commentaire:

  1. Il existe en fait un deuxième enregistrement datant de 1996 de La Molinara avec la distribution suivante:

    Rachelina: Adelina Scarabelli, soprano;
    Eugenia: Carmela Remigio, soprano;
    Calloandro: William Matteuzzi, tenor;
    Luigino: Bruno Lazzaretti, tenor
    Amaranta: Gloria Banditelli, soprano;
    Notar Pistofolo: Bruno Praticò, basse;
    Rospolone: Stefano Rinaldi Miliani, basse;
    I medico: Gastone Sarti, tenor;
    II medico: Alessandro Paliaga, basse;

    Orchestre del teatro comunale di Bologna
    dir. Ivor Bolton (enregistrement live, 1996, label DOM)

    Cet enregistrement est encore disponible et est de bonne qualité. Les chanteurs sont excellents notamment Bruno Pratico dans le rôle du notaire et William Matteuzzi dans celui du Baron Caloandro.

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