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mardi 16 décembre 2014

La Geste des Princes Démons




Avec La Terre Mourante, La Geste des Princes Démons est, à mon avis, l'oeuvre littéraire la plus aboutie de Jack Vance.
Il est de bon ton de dénigrer les genres littéraires un peu marginaux que sont la Science Fiction ou l'Heroic fantasy. Pourtant cette littérature de l'imaginaire peut se révêler particulièrement inventive et créative. C'est exactement le cas de la Geste des Princes Démons.

Le Cadre. L'action se situe dans un avenir très lointain. Une invention capitale, l'interscission de Jarnell, a permis de se mouvoir d'un point A à un point B de la galaxie presqu'instantanément. L'élaboration de vaisseaux spatiaux appropriés a entrainé la conquête progressive d'un ensemble de planètes formant l'Oecumène. Ces dernières ont évolué séparément en fonction de leurs caractéristiques physiques et les populations se sont différenciées. Deux liens importants les maintiennent ensemble : la CCPI (compagnie de Coordination de Police Intragalactique) chargée du maintien de l'ordre et l'Institut, organisme dont la fonction sera précisée plus loin. En plus des mondes policés et civilisés de l'Oecumène, il y a les mondes sauvages, sans état de droit où toutes sortes de transgressions sont possibles, c'est l'Au Delà.

Les personnages.
Les Princes Démons. Au nombre de cinq, ils ont comme point commun d'être au départ des artistes frustrés ; devenus criminels, ils défient les lois et règnent à la manière de chefs de maffia, voir de dictateurs dans les terres qu'ils contrôlent....Ils opérent dans l'Oecumène mais leur domaine de prédilection est l'Au Delà où ils peuvent en toute impunité exercer leurs méfaits : extorsion de fonds, esclavage,....ou bien réaliser leurs fantasmes.....Ils rivalisent de folie et d'excentricité et grâce à une entente tacite, se sont, sans doute à regret, partagé l'univers. Chacun d'eux a fait l'objet d'un roman dont il est le personnage principal.
Attel Malagate (Le Prince des Etoiles, The Star King, 1964), brillant universitaire, cherche à s'emparer d'une planète idyllique que l'homme n'a jamais profanée pour y établir ses casinos, ses boites de nuit...Il est le seul à ne pas être humain...
Kokkor Hekkus (La Machine à tuer, The killing machine, 1965), a transformé la planète Thamber en terrain de recherches médiévales expérimentales. Ses troupes sont équipées d'armures et combattent avec boucliers, lances et épées et la ville où il est retranché est entourée de murailles. Auteur d'un ouvrage théorique intitulé Théorie et pratique de la terreur, il cherche à produire la terreur la plus extrême chez les êtres qu'il a soumis, pour ce faire il a analysé toutes les composantes de la terreur chez ses cobayes humains. En agissant sur certaines d'entr'elles, il peut déclencher à volonté une peur panique chez ses victimes.
Viole Falushe (Le Palais de l'Amour, The Palace of Love, 1967), est un psychopathe et délinquant sexuel, il a réduit une planète en esclavage, et a institutionnalisé la prostitution pour asseoir ses revenus. Il a construit un palais : Le Palais de l'Amour où il se nourrit des plaisirs érotiques et des émotions que  ses invités ressentent.
Lens Larque (Le Visage du Démon, The Face, 1984), est le plus énigmatique, nul ne connait son visage et ses motivations restent mystérieuses au yeux de tous.
Howard Alan Treesong (Le livre des Rêves, The book of Dreams, 1984), adepte du chaos, est le plus ambitieux des cinq, il s'est infiltré dans l'Institut et projette de s'emparer de cette institution qui le rendra maître de l'Oecumène. Deux personnages cohabitent en lui, l'un doté d'une énergie dévorante, est ancré au réel, l'autre se projette dans un monde imaginaire où il est le suzerain d'un groupe de paladins, dont les hauts faits sont consignés dans un livre (Le livre des rêves) qu'il écrit au jour le jour..Ces deux destins parallèles se rejoignent au moment de la mort du dernier des Princes Démons.

Kirth Gersen. Lors d'une razzia effectuée sur la planète Providence, les Princes Démons, exceptionnellement associés, ont massacré la population et emmené en esclavage, femmes et enfants. Kirth Gersen, échappé du massacre, a consacré toute sa vie à la vengeance. C'est le personnage central de toute l'épopée. Dans Les cinq volumes de la saga, il parviendra, grâce à son astuce, son courage et ses erreurs, à éliminer ses adversaires l'un après l'autre. Chaque roman fonctionne comme un roman policier, usant de déguisements, stratagèmes divers, chaque Prince Démon finira par être démasqué par Gersen puis éliminé.
L'intrigue policière ne constitue pas l'essentiel du propos mais donne l'occasion à Vance de déployer ses talents de conteur, de décrire des planètes fascinantes, des peuples étonnants, des coutumes cruelles ou pittoresques, des systèmes politiques variés....
Les Princes Démons, personnages bariolés, baroques, barbares, rivalisent d'excentricité par leur ramage et leur plumage (sauf Lens Larque qu'on ne voit jamais), on sent bien que leur créateur est fasciné par eux. Le justicier Kirth Gersen qui occupe tout le terrain, est gris, terne mais en fin du compte c'est lui qui vaincra. Une fois les Princes Démons éliminés, l'Oecumène sera plus ennuyeux qu'auparavant et Gersen, privé de ses ennemis, sombrera dans la dépression.

Les Institutions de l'Oecumène
L'Institut. En théorie, cet organisme vise à promouvoir la science au service de l'humanité et de réglementer son usage.
L'humanité n'a rien appris de ses erreurs passées, des divinités nouvelles sont apparues ainsi que leurs fanatiques zélateurs. Des guerres de religions féroces ont ravagé le système de Véga (1). En face des religions et leur obscurantisme, l'Institut mise sur la connaissance et la raison, il s'appuie sur la croyance que le bonheur de l'homme est basé sur l'effort et le dépassement de soi. C'est dans l'adversité et la lutte contre un environnement hostile que s'affirme la grandeur de l'homme. l'Institut exalte ainsi l'homme naturel des premiers âges et fustige l'homme socialisé qu'une société trop organisée, a déresponsabilisé....
L'admission à l'Institut se fait sur concours ouvert à des hommes et des femmes de toutes conditions. Ensuite les adeptes peuvent grimper dans la hiérarchie, d'abord assez facilement puis beaucoup plus difficilement, en franchissant des degrés au nombre d'une centaine. En bas de la pyramide, les adeptes sont très nombreux, à partir du dégré 70, leur nombre diminue drastiquement. En haut de la hiérarchie se trouve la dixade, c'est-à-dire les dix adeptes ayant franchi le degré 90. Au sommet se trouve la triade, trois adeptes garants de l'institution possédant les numéros 100, 101 et 102. L'avancement se fait par les capacités intellectuelles et certaines épreuves non précisées. Ce système est accusé par ses détracteurs de fréner le progrès social, il est toutefois clair que l'Institut dont les idées apparaissent globalement réactionnaires, a la faveur de l'écrivain.
Interéchanges. L'astronef permettant aux criminels une fuite facile vers l'Au Delà, les enlèvements destinés à soutirer de l'argent se multiplient. Pour éviter les situations dramatiques et tout particulièrement les assassinats d'otages, les autorités tolèrent l'existence d'un établissement : Interéchanges, destiné à faciliter le payment en toute sécurité d'une rançon en échange de la libération d'un otage (2).

Le style. L'action ne devant pas être noyée par un flot de détails., la prose de Vance est concise, directe et mise sur l'efficacité. Un humour discret est toujours présent en filigrane. Curieusement les contrées que nous décrit Vance ressemblent plus aux pays de l'ancienne Terre qu'aux mondes futurs bourrés de technologie auxquels la science fiction nous a habitués. Les cabines téléphoniques avec lesquelles Gersen s'entretient avec ses connaissances, font sourire. Comme toujours ce sont les comportements humains modelés par l'environnement qui intéressent Vance.
Chaque chapitre des cinq romans est précédé d'un texte assimilable à une didascalie, expliquant et précisant les points abordés dans le chapitre. On n'y trouvera aucune explication technique : l'interscission de Jarnell reste un concept poétique et son fonctionnement n'intéresse pas l'auteur (3-5). Par contre les systèmes sociaux divers, les civilisations baroques, les villes remontant au passé le plus lointain des mondes visités sont minutieusement décrits. A la suite de cette notice explicative, courent deux ou trois histoires fantastiques basées sur des légendes, des contines ainsi que des extraits du Livre des rêves. La traduction en langue française est excellente.


  1. Le livre des rêves. Plus encore que dans ses autres romans, Vance manifeste ici sa méfiance vis à vis des religions, accusées d'être des instruments de pouvoir.
  2. Le fonctionnement d'Interéchanges est détaillé dans la Machine à Tuer, opéra galactique en trois actes. Le payment de la rançon de 10 milliards d'UVS (Unités de Valeur Standard) par Gersen pour libérer Alusz Ifigenia Eperje Tokay qui s'est enlevée elle-même et a rejoint Interéchanges afin d'échapper à Kokkor Hekkus, termine de façon rocambolesque l'acte II du roman.
  3. Dans le Palais de l'Amour, l'action se passe en partie sur Terre dans un port Flamand (Anvers?) et il y règne une ambiance vieillote que Georges Simenon aurait sans doute appréciée.
  4. L'univers décrit par Vance ne repose sur aucune donnée scientifique comme cela a été noté dans :http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Prince_des_étoiles
  5. On lira avec intérêt une étude critique de ce cycle : http://www.noosfere.com/Icarus/livres/serie.asp?numserie=1990

mercredi 3 décembre 2014

La Rondine

Torna al nido la rondine e cinguetta. Elle retourne à son nid, l'hirondelle et gazouille (1).

Copie de l'affiche pour la première italienne de La rondins de Puccini


La Rondine (L’hirondelle) est une Comédie Lyrique composée par Giacomo Puccini sur un livret de Giuseppe Adami. Cette oeuvre fut créée à l'Opéra de Monte Carlo, territoire neutre dans le premier conflit mondial, le 27 mars 1917 où elle obtint seulement un succès d'estime, peut-être du fait du temps de guerre. Par la suite cet opéra fut boudé par le public; c'est l'un des moins joués parmi les opéras du compositeur.

L'argument. Magda, demi-mondaine entretenue par Rambaldo confie au poète Prunier qu'elle n'a jamais connu le véritable amour. Ruggero, un étudiant fait son apparition et demande à la compagnie où peut-on s'amuser à Paris. On lui répond: le bal chez Bullier. Prunier décide d'emmener discrètement Lisette, la bonne de Magda, au bal. Magda se déguise pour aller également chez Bullier. Elle y rencontre Ruggero et danse avec lui. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Lisette qui a reconnu sa maitresse est très ennuyée car elle a "emprunté" une robe et des bijoux de Magda. Rambaldo, furieux, demande des explications à Magda qui lui répond qu'elle a trouvé l'amour et qu'elle a décidé de le quitter. Magda et Ruggero vivent ensemble dans la pauvreté. Lisette et Prunier viennent leur rendre visite et Lisette qui a échoué dans sa tentative de devenir actrice, supplie Magda de la reprendre à son service. La mère de Ruggero dans une lettre touchante accepte Magda comme belle-fille et bénit cette union mais Magda déclare à Ruggero que son passé lui interdit de passer sa vie avec un honnête homme. Elle quitte Ruggero et, comme l'hirondelle, retourne dans son nid.

Le Style. Cette intrigue typiquement Second Empire n’est pas mal ficelée et a le mérite de proposer quelques moments dramatiques forts, des situations comiques, des dialogues spirituels et quelque peu cyniques. Puccini, éternel insatisfait, se mit à douter de sa création et proposa en 1921 et 1923 des conclusions alternatives (dans l'une des deux c'est Ruggero, prévenu par un ami du passé de son amante qui quitte Magda) sans convaincre. De nos jours c'est la version initiale qui est le plus souvent donnée et c'est très bien ainsi car il n'y a rien à redire sur cette conclusion à la fois sobre et émouvante comparable à celle de La Fanciulla del West.
La Rondine est un opéra relativement peu joué y compris de nos jours. Certains critiques considèrent que c'est l'un des moins bons opéras de Puccini, une œuvre transparente, en rien comparable aux grands opéras que sont Tosca, La Bohème ou Madame Butterfly. Les spectateurs eux furent déroutés par un opéra qui ne comporte aucun grand air ou duetto permettant de faire briller les chanteurs et qui en plus dispense un continuum mélodique sans découpe claire des scènes. C'est le plus classique des opéras de Puccini et en même temps le plus moderne. Il est, en tout état de cause, le plus harmonieux du fait d'une orchestration raffinée au service d'un charme mélodique exceptionnel, même chez Puccini. Comme dans La Fanciulla del West, des influences Debussystes sont indéniables, la comparaison avec le Chevalier à la Rose composé par Richard Strauss en 1910 a également du sens. Les livrets n'ont rien à voir bien sûr mais un même esprit suranné et décadent règne dans la musique des deux ouvrages. L'orchestre de La Rondine est imposant (2), il joue la plupart du temps piano voire pianissimo et l’effectif complet est rarement utilisé sauf dans l'acte II. Comme dans Der Rosenkavalier, les rythmes de valse parcourent l'opéra. Une atmosphère nostalgique imprègne le récit qui ne se termine pas par une happy end, loin de là puisque Magda renonce à l’amour et laisse Ruggero désespéré (2).

Les Sommets.
Acte I Une réception chez Magda.
Au debut de l’acte, Prunier et Magda, à tour de rôle, entonnent l’air Chi il bel sogno di Doretta…une musique d’un charme indicible, une mélodie d’une étonnante pureté et simplicité, une orchestre subtil : violons avec sourdine, clarinettes, clarinette basse, harpe, piano et célesta, concourent à créer un moment musical raffiné. Le poète Prunier conte l'histoire de Doretta et Magda s'identifie à cette jeune fille en quête d'amour véritable. Cette mélodie parcourt tout le premier acte.

Après un dialogue Bianca et Magda aux sonorités Debussystes, Magda chante une séduisante mélodie probablement inspirée d’une chanson populaire: Fanciulla è sbocciato l’amore…Là encore un orchestre d’une grande délicatesse dans lequel intervient la clarinette basse, donne à cette scène un charme pénétrant. Un accord du célesta termine la scène de façon mystérieuse.

La dernière scène est un duetto Lisette Prunier. T’amo, menti, no tu sapessi. Le poète traite la soubrette avec condescendance mais cette dernière ne s'en laisse pas conter, scène pleine d'humour contrastant avec l'étrange mélopée chantée par les clarinettes et les bassons et répétée par les deux amants.

Magda décide de tenter sa chance au bal Bullier tandis que l'orchestre reprend pianissimo le thème de Doretta, conclusion d'une troublante poésie. Chez Puccini (Tosca, La Bohème, Turandot, Butterfly...), l'acte I est toujours le plus novateur et le plus riche et c'est le cas ici aussi.

Acte II Le bal chez Bullier.
Comme dans l'acte II de La Bohème, une frénésie, une joie de vivre, une ivresse parcourent cette scène de bal qui est une réussite éclatante.
Le premier duetto Magda Ruggero Nella dolce carezza, est très beau et me fait furieusement penser à certains passages de la Nina ossia la Pazza per Amore de Giovanni Paisiello composée en 1789.

Le quartetto Lisette Prunier Magda Ruggero Dio! Lei! Chi? est très amusant. Lisette a reconnu Magda déguisée en grisette et est très génée de porter les effets et le chapeau de sa patronne.

Le second duetto Magda Ruggero Bevo al tuo fresco sorriso avec choeurs est admirable avec ses harmonies subtiles et ses modulations. C'est au point de vue de la dynamique sonore le point culminant de l'opéra. L'orchestre, le choeur et les voix solistes s'entrelacent dans un tour de force vocal et instrumental.

Acte III. La rupture.
Après un prélude impressioniste, le Duetto Magda Ruggero Amore mio Mia Madre est très émouvant. Ici encore la beauté de l’orchestration laisse pantois.

La scène de rupture est le sommet passionnel de l'oeuvre, No! Non posso riceverlo!, (Je ne peux pas recevoir le baiser de ta mère) Magda avoue à Ruggero qu'elle n'est pas digne de lui et le duetto des deux amants atteint une puissance expressive telle qu'on pense un instant à Wagner. Ce passage est malheureusement trop bref. Puccini rêvait pour ses opéras d'une scène d'amour comparable à celles de Tristan et Isolde et il espéra que l'occasion se manifesterait dans la conclusion de Turandot. Malheureusement ce travail échut à Franco Alfano avec le résultat que l'on sait.
La fin de l'opéra, la voix de Magda résonnant au loin sur un triple pianissimo des cordes en sourdine, est poignante (3).

(1) Dédicace que Puccini envoie à Toscanini.
 (2) Composition de l'orchestre : le quintette à cordes, une flûte piccolo, deux flûtes, deux hautbois, un cor anglais, deux clarinettes en si bémol, une clarinette basse (ou un cor de basset) en si bémol, deux bassons, quatre cors en fa, trois trompettes, trois trombones, un trombone basse, harpe, célesta, glockenspiel, piano, timbales, grosse caisse, cymbales, triangle, tambour.
(3) On lira avec intérêt l'article suivant: La Rondine o del disincanto  Centro Studi Giacomo Puccini http://www.puccini.it/index.php?id=65
(4) Le Jardin des critiques de Radio France du 2 juin 2013, après examen de 7 versions,  conclut à la suprématie de celle chantée par Angela Gheorghiu et Roberto Alagna au MET. Un DVD en a été tiré en 2010 (EMI). La mise en scène de Stephen Barlow est superbe. Angela Gheorghiu, à son meilleur est Magda. Les autres protagonistes et notamment Roberto Alagna (Ruggero) sont excellents. Les choeurs et l'orchestre du Metropolitan Opera sont dirigés par Marco Armiliato.







samedi 15 novembre 2014

Les Horaces et les Curiaces



Le Serment des Horaces. Tableau de David

Gli Orazi e i Curiazi, Action Tragique de Domenico Cimarosa (1749-1801), livret d'Antonio Sografi rédigé à partir de la tragédie de Corneille, fut représenté au théatre de la Fenice le 26 décembre 1796. Accueilli au départ assez froidement, cet opéra seria obtint finalement un très grand succès. ‬

Alba Longa est en guerre contre Rome. Sabina, soeur d'un des Curiaces, est mariée au romain Marco Orazio tandis que Orazia, soeur de Marco Orazio, vient tout juste d'épouser Curiazio. Le roi de Rome, Tullus Hostilius et le roi d'Alba Longa, Metius Fufetius, afin d'épargner des vies, décident que le résultat de la guerre sera déterminé par une bataille entre deux groupes de trois guerriers. A la détresse de Sabina et Orazia, les guerriers sélectionnés sont les trois Horaces et les trois Curiaces! Cette décision est validée par l'Oracle du temple d'Apollon. La confrontation a lieu au Champs de Mars. Deux Horaces sont d'abord tués puis Marco Orazio tue les trois Curiaces grâce à sa ruse et son courage. Orazia, effondrée par la vue du cadavre de Curiazio, invoque la malédiction des dieux sur Rome. Orazio, exaspéré par son dédain de la patrie, dégaine son glaive et la tue (1-3). ‬

‪Ce sujet qui exalte les vertus républicaines de l'ancienne Rome, ne pouvait qu'enflammer le public de la fin du 18ème siècle tout acquis aux mythes républicains. Cet enthousiasme révolutionnaire fera beaucoup pour la gloire de Cimarosa déjà auréolé par le triomphe du Matrimonio Segreto en 1792, il causera aussi sa disgrâce quand les Bourbons mettront fin à l'éphémère République Parthénopéènne (4) en 1799. Cimarosa, pour avoir écrit un hymne en faveur de la République, sera jeté en prison pendant quatre mois puis exilé à Venise où il mourra en 1801. ‬

‪Avec Gli Orazi e i Curiazi  Cimarosa donne indubitablement une glorieuse conclusion à l'opéra seria du 18ème siècle, de plus cette oeuvre porte en germe les prémisses de l'opéra romantique. ‬
‪Sur le plan formel, c'est un opéra classique du type de ceux composés après la réforme de Gluck et Traetta (5). Les choeurs ont un grand rôle car ils participent à l'action, le récitatif accompagné est important. Les ensembles nombreux. Rien de bien révolutionnaire en somme. ‬
‪Ce qui rend cet opéra remarquable c'est l'intensité de l'action dramatique. La musique si émouvante de Cimarosa confère à ce mythe déja magnifié par Corneille, une nouvelle dimension préromantique. Il y a aussi une atmosphère de drame antique et aussi de "peplum" (sans caractère péjoratif donné à ce terme) qui est très attachante. ‬

Les airs de cet opéra sont remarquables par leur grande vocalité. Le don mélodique inimitable Cimarosien s'y déploie avec prodigalité mais sans complaisance. Toute virtuosité gratuite  a disparu, la technique vocale est ici au service de l'expression, elle vise à exprimer la tendresse, l'amour, la passion, l'angoisse avec une précision millimétrée. Il faut citer au premier acte: ‬
-la célèbre cavatine de Curiazio Quelle pupille tenere...‬
-le duettino: Ti giuro il labbro e il core...‬
-le splendide air d'Orazia Nacqui è ver...‬
‪et au deuxième acte: ‬
-le fantastique air d'Orazia Se pieta nel cor..., chef-d'oeuvre à la fois vocal et instrumental, avec ses étourdissantes vocalises évoquant Rossini et même Bellini et des interventions incisives des vents: cors, clarinettes et flûtes). ‬
-l'admirable duo d'amour entre Orazia et Curiazio Se torni vincitor..., sans doute un des plus beaux morceaux de ce genre de la seconde moitié du 18ème siècle. Il m'évoque un mouvement lent de quatuor à cordes de Joseph Haydn. ‬

‪Les ensembles et les choeurs suivants sont spectaculaires:
-le superbe choeur d'hommes d'abord tragique, ensuite martial qui ouvre l'acte I de l'opéra.
-le terzetto Oh Dolce e caro istante...Orazia, Curiazio et Marco Orazio, d'abord recueilli puis très dynamique.‬
-le martial trio qui termine le premier acte aux cris de Al campo! All'armi!  On remarque la fréquence de vociférations et de chants guerriers dans cet opéra. ‬
-le sensationnel duo entre Marco Orazio et le choeur Se alla Patria ognor donai... (scène 12 de l'acte I). Tandis que Marco Orazio clame son enthousiasme pour aller au combat, le choeur scande des slogans guerriers. L'effet est splendide et d'une nouveauté incroyable. Un ténor héroïque (heldentenor) est requis pour ce rôle! ‬
-la scène 11 de l'acte II Sia il cimento... est du même genre. Cette fois le choeur est opposé à Sabina, Publio Orazio, Marco Orazio, et Curiazio. Cette scène, encore plus exaltée que la précédente, est également prophétique et annonce Verdi. ‬
-la scène la plus célèbre est enfin celle du souterrain Qual densa notte! précédée par un magnifique prélude instrumental plein de mystère et suivi par les interventions de Curiazio, Orazia et Marco Orazio qui chacun à sa manière expriment leur angoisse et leurs funestes pressentiments.

Cet opéra a inspiré d'autres compositeurs, c'est ainsi que Marcos Antonio Portugal a réalisé en 1798 une nouvelle version de Gli Orazi e i Curiazi à partir de celle de Cimarosa en y ajoutant ou substituant des airs de son cru. 
Francesco Gnecco compose en 1803 La Prova di un'opera seria, une spirituelle comédie décrivant les difficultés d'un impresario au cours du montage d'un opéra qui n'est autre que Gli Orazi e i Curiazi de Cimarosa. En 1846, Saverio Mercadante compose un nouvel opera sur le même sujet appelé Orazi e Curiazi.‬

‪Le label Bongiovanni a enregistré une représentation live sous la direction de Massimo de Bernart (1983). On a pu admirer la performance de Daniela Dessy (soprano) dans le rôle de Curiazio, de Katia Angeloni (mezzo soprano) dans celui d'Orazia, de Simone Alaimo dans celui du grand prêtre, Tai-Li Chu Pozzi dans celui de Sabina et par dessus tout celle de Marco Bolognesi (ténor) dans le rôle de Marco Orazio. Cette version eclipse toutes les autres, malheureusement le CD qui a été enregistré par Bongiovanni est désormais épuisé. Un enregistrement récent (2006, direction musicale Michael Hoffstetter) est écoutable en partie sur la toile et a fait l'objet d'un CD. Il vaut essentiellement grâce à la remarquable mezzo Anna Bonitatibus, souveraine dans le rôle de Curiazio.


(1) Rodolfo Celletti, Gli Orazii e i Curiazii, Incisione Bongiovanni, 1983. ‬
(3) http://en.wikipedia.org/wiki/Gli_Orazi_e_i_Curiazi
‪(4) Partenopea = ancienne ville d'Italie à moitié mythique, fondée par les Grecs à l'emplacement de Naples.‬
(5) Aux alentours de 1760, Gluck et Calzabigi, d'une part et Tommaso Traetta d'autre part, procèdent à une réforme de l'opéra seria. Ils insèrent dans l'interminable succession d'airs et de récitatifs secs typiques de ce genre musical, des ensembles, des choeurs et des ballets. Leur modèle est évidemment la tragédie lyrique française.


lundi 27 octobre 2014

Baudolino




Baudolino a une imagination inépuisable. Il possède le don de parler les langues des pays qu'il traverse et est tellement habile à communiquer ses rêves que ces derniers finissent par prendre de la substance et devenir réalité pour ses contemporains et peut-être pour lui-même. Mythomane ou mystificateur? La question reste posée jusqu'à la dernière page du livre d'Umberto Eco.

Quand le roman débute, nous sommes en 1205, à l'époque de la quatrième croisade, les Vénitiens et les Francs sont entrés dans Constantinople et la ville est en flammes. Baudolino sauve du massacre un notable byzantin Niceta Coniate et lui assure la sécurité. Les deux hommes se prennent d'amitié et Baudolino conte sa vie à Niceta.

Originaire du Piemont, Baudolino, fils de paysan, est adopté par l'empereur Romain Germanique Frédéric Barberousse à l'occasion d'une de ses nombreuses expéditions en Italie. Séduit par la vivacité d'esprit du jeune homme, l'empereur lui assure l'éducation d'un prince et l'envoie étudier à Paris. C'est là que Baudolino avec un groupe d'amis étudiants échafaude un projet grandiose : partir à la recherche du Prêtre Jean, qui selon la légende serait à la tête d'un immense royaume chrétien aux confins de l'Asie et en bordure du Paradis terrestre. Au départ, canular d'étudiant, le projet qui ne repose sur rien de concret, prend de la substance grâce à l'imagination des amis qui minutieusement vont décrire dans ses moindres détails ce royaume. Baudolino emporté par son imagination délirante, va rédiger une lettre d'invitation du Prêtre Jean adressée à l'empereur Barberousse. Cette lettre arrive à point nommé car l'empereur Romain Germanique, voulant assurer son pouvoir politique et spirituel et damer le pion au pape Alexandre III, souhaite s'engager dans une grande entreprise et est séduit par la perspective d'une alliance avec le prêtre Jean. Pendant ce temps Baudolino, revenu au pays, trouve dans l'humble écuelle en bois utilisée par son père pour boire son vin, une ressemblance avec le Graal et persuade ses amis que cet objet sacré, ayant recueilli le sang du Christ en Croix, pourrait être un présent acceptable pour le prêtre Jean. C'est ainsi qu'à l'occasion de la troisième croisade, l'Empereur, accompagné de Baudolino et de ses amis, entreprend une expédition vers l'est. Arrivé aux portes de l'Arménie, l'empereur meurt noyé en se baignant dans une rivière et les compagnons vont poursuivre seuls leur expédition. Après une marche de plusieurs années vers l'est, et la traversée d'un fleuve sans eau, le Sambatyon, qui charrie avec fracas des rochers, Baudolino et sa troupe vont arriver aux portes d'un royaume, antichambre de celui de Jean; mais ce n'est pas du tout le pays de cocagne dont ils avaient rêvé, mais une contrée inhospitalière où survivent péniblement au milieu d'une ville appelée Pndapetzim, des êtres étranges, Sciapodes, courant sur une seule jambe, Blemmyes avec une bouche au milieu du corps, Panozi qui ont des oreilles tombant sur les genoux, pygmées, géants....dirigés par un groupe d'eunuques dont le chef se prétend le représentant de Jean dans cette contrée. Dans une forêt voisine, Baudolino fait connaissance avec Ipazia, une Amazone montant une licorne, et en tombe éperdument amoureux. Au cours d'une relation intime, il fait une découverte étonnante concernant la morphologie de sa bien-aimée. Plus tard il est contraint de quitter sa compagne et l'enfant de lui qu'elle porte pour secourir Pnapetzim assiégée par des envahisseurs, il va regrouper les semi-humains dans une bataille qui s'achève rapidement par une défaite écrasante et un massacre. Apprenant qu'Ipazia a rejoint sa tribu d'Amazones et confié son fils à une troupe de Satyres, il quitte la contrée avec le reste de ses amis sans avoir pu approcher le prêtre Jean et s'engage sur le chemin du retour. Au terme de dix années de voyage, il atteint Constantinople.
Sciapode - Chroniques de Nuremberg

Comme toujours dans les romans d'Eco, la plupart des faits relatés sont historiques, par contre le personnage titre est imaginaire. Au plan historique, le roman traite de deux évènements majeurs : le sac de Constantinople ; les guerres de Frédéric Barberousse contre les cités italiennes en révolte.

En 1204, les croisés (Francs et Vénitiens), prenant avantage des divisions qui secouent l'empire byzantin, s'emparent de Constantinople, capitale des chrétiens d'Orient, incendient la ville et se livrent au pillage. Les églises ne seront pas épargnées et les objets du culte, merveilles d'orfèvrerie, sont systématiquement fondus. Chacun s'empare de ce qu'il peut trouver. Par contre les reliques font l'objet d'une razzia plus organisée, elles seront remises aux dirigeants des croisés qui décideront quelle abbaye ou évêché pourra les accueillir. Les contrevenants, hommes du peuple ou chevaliers, sont pendus haut et court. Alors que les grecs de Byzance avaient réussi à maintenir quasiment intact leur brillant héritage antique gréco-romain pendant un millénaire, ce patrimoine fut détruit ou incendié en quelques jours, les statues antiques en bronze, fondues. Echappèrent au désastre le quadrige antique de chevaux de bronze doré de l'hippodrome qui comme beaucoup de sculptures et colonnes furent enlevées de Constantinople en 1204 pour orner la basilique Saint Marc à Venise. Cet épisode dramatique laissera des traces indélébiles et scellera de manière définitive le schisme entre l'église d'Orient et la Papauté.

Les cités du nord de l'Italie acceptent de plus en plus mal la domination de l'empereur Romain Germanique, elles se rebellent les unes après les autres en formant des alliances (ligues), d'autres cités s'inquiètant de la puissance accrue des ligues, se rangent aux côtés de l'empire. En 1159, Crema, une ville de Lombardie, s'allie avec Milan contre Crémone, restée fidèle à l'empereur. Au terme d'un assaut d'une grande brutalité, Crema est rasée par les troupes de Frédéric Barberousse et la population (hommes, femmes, enfants) massacrée. Ce type de situation se reproduit plusieurs fois dans d'autres cités et en particulier à Milan. Au Piémont plusieurs habitants chassés de leurs villes ou villages dont le père de Baudolino décident de s'associer pour fonder une cité nouvelle, sans l'accord de Frédéric. La cité, construite de bric et de broc mais dotée de belles murailles, est bientôt assiégée par Frédéric. C'est cet épisode tragi-comique qui est conté par Baudolino. La cité neuve survivra à ce siège et sera baptisée Alessandria en hommage au pape Alexandre III.

La troisième partie du récit de Baudolino vire progressivement vers le fantastique. S'agit-il d'une nouvelle mystification de Baudolino, ou le produit de son imagination inépuisable ? Il est clair que les peuples (sciapodes, blemmyes,....) que Baudolino décrit dans ses voyages sont présents dans l'imaginaire collectif du moyen-âge et on les voit sur les tympans des portails des abbayes romanes de Vezelay, Autun, Conques, édifices à peu près contemporains de l'époque de Baudolino..., en tant que symboles de l'universalité du message chrétien adressé aux confins de la terre. Toutefois la parole de Dieu arrive plus ou moins déformée dans ces contrées lointaines puisque les croyances de chaque peuples représentent autant d'hérésies par rapport à l'orthodoxie catholique romaine. Chaque peuple prétend détenir la vrai foi et ne se mélange en aucun cas avec les autres qualifiés d'hérétiques infréquentables.

On retrouve donc dans Baudolino les ingrédients qui font la force des romans d'Eco : Religion (orthodoxie, hérésie, culte des reliques) ; Politique  (unité italienne, théorie du complot, sociétés secrètes) ; Représentation de l'univers ; Histoire du Piémont (région d'origine d'Eco). Il y a de plus une légereté de ton qui rend ce livre particulièrement attachant et qui tranche avec ses autres romans.
La lecture de ce livre en italien est évidemment délectable chez un auteur qui manie les mots avec virtuosité. Je n'ai pas lu la version française mais on peut faire confiance à la traduction de Jean Noël Schifano.

Umberto Eco, Baudolino, Grasset 2002.



samedi 11 octobre 2014

Le Chant Populaire Napolitain

La Tarentelle


3. L'entre-deux guerres.

La première guerre mondiale et ses ravages désastreux ainsi que la crise économique accélère un mouvement déja engagé depuis plusieurs décennies: l'émigration des travailleurs européens et en particulier du sud de l'Italie vers l'Amérique du Nord.

Après 1918 le ton des chants napolitains est souvent sombre. De nombreux chants témoignent de la frustration et de la détresse des émigrés qui pleurent leur patrie perdue. A cartulina 'e Napule (La carte postale, De Luca, Buongiovanni), Lacreme napulitane (larmes napolitaines, Bovio, Buongiovanni, 1925), O paese do sole (Bovio, D'Annibale, 1925) en sont d'émouvants témoignages. Sur un mode plus léger Core furastiero (Coeur étranger, A.Melina, E.A.Mario, 1922) met en scène un "américain" qui revient à Naples en touriste et qui est considéré comme un étranger dans le quartier qui l'a vu naitre. En 1911, a lieu la création de La Fanciulla del West de Giacomo Puccini à New York. Le livret met en scène des chercheurs d'or qui ont tout quitté, pays, famille, pour faire fortune. Au premier acte on entend un chanteur ambulant (cantastorie) qui entonne une mélodie reprise en choeur par les mineurs dont les paroles traduisent bien le désarroi.

Dans un contexte différent mais tout aussi désespéré, l'Urdema tarentella (la dernière tarentelle (3), Bovio, Tagliaferri) étonne par sa violence quasi expressionniste. Quelques années plus tard un auteur compositeur de grand talent E.A. Mario publiera une pléiade de titres de qualité dont la très belle Canzone appassiunata (1922) ainsi que Santa Lucia luntana (1919), un chant d'un intense pouvoir évocateur, véritable hymne des émigrants.

Ajoutons la verve sarcastique de Raffaele Viviani dans Bammenella, une vigoureuse satire des moeurs de l'époque. On ne peut évidemment pas tout citer ici tant cette période est riche, s'il fallait ne retenir que deux titres du grand L. Bovio, alors ce serait Passione (L.Bovio, E.Tagliaferro, N.Valente, 1934) et et l'Addio (L. Bovio, N. Valente).

4. Les temps modernes (de 1945 à nos jours).

La deuxième guerre mondiale et son cortège de malheurs et de destructions entraine des bouleversements dans les mentalités et les modes de vie.

Au début des années 1950 ces changements ne sont pas très apparents, des titres tels que Anema e core (Manlio, D'Esposito, 1950), Reginella (Bovio, Lama), Malafemmena (Antonio de Curtis dit Toto, 1951) gardent un peu de la magie et du lyrisme des chants plus anciens. Par contre, une chanson comme Tammuriata nera, Tammuriata (4) noire (Nicolardi, E.A.Mario, 1945) que l'on pourra entendre dans le film "le Voleur de Bicyclettes" de Vittorio de Sica, étonne par son rythme sauvage.

Quelques années plus tard, une évolution se dessine, l'influence du jazz, l'irruption de rythmes nord- et sud-américains entrainent évidemment d'importants changements dans la partie musicale des chants. Les titres tels que Guaglione (Nisa, Fanciulli, 1956), O Sarracino (Nisa, Carosone) ou Accarezzame (Nisa, Calvi, 1954) vont connaitre un succès international. Guaglione sera popularisé en France dans le domaine de la variété sous le titre italien de Bambino et y connaitra une fortune considérable.

Dans les années 1960, Domenico Modugno signera plusieurs mélodies influencées par le Jazz en langue napolitaine: Strada n'fosa (route mouillée), Resta cu me et surtout Lazarella, une spirituelle création toute frémissante des bruits de Naples. Le même esprit prévaut dans A citta 'e Pulecenella (la ville de Polichinelle), une composition de Claudio Mattone.

Actuellement plusieurs groupes (Neapolis Ensemble, NewPoli, Spakka Neapolis 55), renient le côté quelque peu doucereux ou "bel canto" de la sérénade napolitaine et pronent le retour aux sources en s'appuyant sur des instruments traditionnels et des textes originaux parfois corrosifs et violemment contestataires.

N'ayant ni les compétences, ni le recul pour analyser les tendances actuelles du chant napolitain, je me permets de suggérer de consulter l'article de Secondulfo et Secondulfo (1).

5. Discographie

Elle est évidemment d'une extrême richesse. A mon humble avis, les chants napolitains sont particulièrement émouvants lorsqu'ils sont discrètement accompagnés par une guitare ou de petits ensembles comprenant en plus de la guitare, la mandoline (mandolino), le calascione (instrument à cordes réalisant la basse continue), le tamurro (tambour). Un violon, une flûte, voire un accordéon peuvent agrémenter l'ensemble.  Voici une liste non exhaustive de mes chanteuses et chanteurs préférés.

Mario Maglione, un chanteur exemplaire (belle voix, goût très sûr) qui s'accompagne d'une simple guitare. Son vaste répertoire parcourt tous les styles et toutes les époques.
Stefano Albarello dans le CD "Eco del Vesuvio", chante une des meilleures versions de Era de maggio ou de La luna nova.
Gianni Quintiliani brille par le choix des magnifiques mélodies qu'il interprête.

Il faut également avoir entendu: Mario Merola, bouleversant dans Lacreme napulitane; Angela Luce, étincelante dans Bammenella; Antonio Sorrentino dans 'A tazza 'e café revisite de façon très originale l'ensemble du répertoire; Lina Sastri, une chanteuse très sobre est remarquable dans Tammuriata nera; j'aime beaucoup la voix chaude de Gloriana dans Canta pe me; Roberto Murolo, remarquable d'authenticité dans Pusilleco addiruso . Gianni Lamagna a une voix très prenante et s'accompagne souvent d'une simple guitare. Parmi les groupes, I Cimarosa, gruppo storico, le Neapolis ensemble et Spakka Neapolis 55 qui se produisent fréquemment en France proposent une image dynamique et jeune du folklore partenopéen (5). Enfin l'orchestre baroque l'Arpeggiata dirigé par Christina Pluhar a exécuté nombre de mélodies napolitaines datant des 17ème et 18ème siècles. Un aperçu en est donné dans le film Tous les Soleils de Philippe Claudel.

(1) http://www.webalice.it/gsecondulfo/CanzoneNapoletana.pdf

(2) http://www.sorrentoradio.com/prova/testinapoli/doc071.htm

(3) Tarentelle: forme musicale typique de l'Italie du sud. Selon la légende la tarentelle était dansée pour se prémunir de la piqure d'une araignée imaginaire, la tarentule. Une tarentelle célèbre figure dans le finale de la symphonie italienne en la majeur de F. Mendelsohn.

(4) Tammuriata: danse de la région de Naples, vigoureusement scandée par un tambour (tammurro).

(5) Partenopea, ville grecque mythique. Sur ses fondations, Neapolis, fut bâtie, puis devint Napoli (Napule en dialecte).

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samedi 4 octobre 2014

Le Chant Populaire Napolitain

Naples. Jardin du cloître de Santa Chiara
                              
L'influence du chant traditionnel napolitain sur l'opéra bouffe napolitain du 18ème siècle (Giovanni Batista Pergolèse, Nicolà Piccinni, Giovanni Paisiello, Domenico Cimarosa ...) est souvent mentionnée. Il m'a semblé intéressant de faire un modeste exposé sur la chanson napolitaine, basé essentiellement sur l'écoute d'environ 300 chants. Le lecteur qui veut en savoir plus sur le sujet peut consulter l'article de Secondulfo et Secondulfo (en italien) La Canzone Napoletana dai Cantastorie ad Oggi (La chanson napolitaine des chanteurs ambulants jusqu'à aujourd'hui) (1). Les textes des chansons citées plus bas peuvent être lus dans la langue régionale d'origine (2).

Ce texte comporte cinq parties:
1. Des origines au milieu du 19ème siècle.
2. L'âge d'or (1880-1914)
3. L'entre-deux guerres.
4. Les temps modernes (de 1945 à nos jours).
5. Discographie.

1. Des origines au milieu du 19ème siècle.
A l'origine, le chant traditionnel napolitain dont les textes étaient des récits épiques, était transmis oralement par les chanteurs ambulants (cantastorie). De ce fait les chants anciens sont très difficiles à dater d'autant plus qu'ils peuvent réapparaitre plusieurs décennies plus tard avec des paroles ou des harmonisations différentes. Parallèllement la villanelle, genre plus populaire, se développe sous forme de petites compositions à plusieurs voix de forme strophique.

Une des plus anciennes chanson napolitaine qui nous soit parvenue Jesce sole (lève toi soleil) serait datée autour de 1200. Au 16ème siècle, le peintre-poète Salvator Rosa a écrit les paroles et la musique de Michelemma où il est question d'une jeune femme (Michela mia) née au milieu de la mer pendant une attaque de pirates.
Du 17ème ou du 18ème siècle datent une série de magnifiques sérénades anonymes ayant la fenêtre comme point commun: Fenesta cu a nova gelosia (fenêtre avec une nouvelle jalousie), Fenesta vascia (fenêtre basse) et l'inoubliable Fenesta ca lucive (fenêtre qui luit) qui peut-être inspira Vincenzo Bellini dans la Somnambule.
Un autre chant célèbre:Lu Guarracino, dont les 19 strophes décrivent les amours d'un guarracino (poisson de la baie de Naples) et d'une sardine ainsi que les péripéties agitées de cette union, dans un vocabulaire ichtyologique réjouissant, date du milieu du 18ème siècle.
L'admirable Serenate de Pulecenelle, composée par Giovanni Paisiello, figure dans ses opéras "Pulcinella vendicato" et "l'Osteria di Marechiaro" (au plus tard 1770) ainsi que dans "l'Italiana in Londra" de Domenico Cimarosa (1779).

I' te voglio bene assaje... (je t'aime passionnément) est daté 1837, le texte est de Raffaele Sacco et la musique attribuée à Donizetti; de la même époque date Lu cardillo (Le chardonneret). Ces deux très beaux chants sont assez ironiques, surtout le second qui décrit un individu plutôt voyeur élèvant un chardonneret pour espionner sa belle. Les musiques de ces deux chants se gravent immédiatement dans la mémoire.
Quelques années plus tard seront composées 3 chants emblématiques: Santa Lucia (T. Cottrau, 1856), O Sole mio (G.Capurro, E. di Capua) et Funiculi funicula (P.Turco, L.Denza, 1880) qui feront le tour du monde.


2. L'age d'or (1880-1914)

Parmi les facteurs qui stimulèrent la création artistique, signalons l'intervention de poètes talentueux parmi les meilleurs de la péninsule et de bons musiciens. De façon très marginale mais hautement significative, Gabriele D'Annunzio (1863-1938) signa avec F.P.Tosti un chef d'oeuvre miniature A vuchella (la petite bouche, 1907). D'autre part le poète et écrivain Salvatore di Giacomo (1860-1934) réalisa une oeuvre immense comprenant plus de 500 textes de chansons. Dans cette entreprise il collabora avec de nombreux musiciens dont P.M. Costa avec qui il signa de véritables merveilles: Era de maggio (C'était au mois de mai, 1885), La luna nova (1887), Serenata napulitana (1897), Marechiaro (petit port de pêche voisin de Naples, 1894). Dans 'E spingule francese (les épingles à nourrice) (S. Di Giacomo, E. De Leva, 1888), un marchand ambulant propose, à la cliente qui l'accueille, ses épingles pour trois à quatre baisers.... On notera la parenté spirituelle unissant Era de maggio avec la chanson française, Le Temps des cerises à peu près contemporaine (1869) ainsi que la magnifique mélodie de La luna nova. Dans ces oeuvres le caractère populaire cède le pas à un genre plus sophistiqué se rapprochant de la mélodie classique ou du Lied avec accompagnement de piano ou guitare.

On peut retrouver une veine plus populaire dans le café chantant très prisé par les napolitains au début du 20ème siècle. Lily Kangy (Capurro, S. Gambardella, 1905), Nini Tirabuscio (A. Califano, S. Gambardella, 1906) en sont d'amusants exemples. Ces textes mettent en scène la figure de la "sciantose", équivalent napolitain de la chanteuse des Folies Bergère ou du Moulin Rouge. Une même inspiration légère et spirituelle circule dans la chanson Comme facette mammeta (Comment fit ta mère) (G. Capaldo, S. Gambardella, 1906).

Dans le même temps le couple Vincenzo Russo et E. di Capua publieront quelques réalisations remarquables: I' te vurria vasa (Je voudrais t'embrasser, 1900), Maria Mari (1900) et Rosa! che belli rrose. Les textes et musiques de R. Gualdieri et G. Spagnuolo sont également célèbres. Leur chef-d'oeuvre est peut-être Rundinella (l'hirondelle), une très belle et émouvante chanson.

E torna rundinella...torna a stu nido mo ch'è primmavera...
Elle revient l'hirondelle...et retrouve son nid maintenant que voilà le printemps

Enfin, "Core 'ngrato" (Coeur ingrat) (Cardillo, Cordiferro, 1911) fit rapidement le tour du monde grâce à Enrico Caruso qui en fut l'interprète inspiré.

(Suite et fin la semaine prochaine)

  1. http://www.sorrentoradio.com/prova/testinapoli/canzoni.htm






samedi 27 septembre 2014

Pulcinella vendicato nel ritorno di Marechiaro

Pulcinella vendicato nel ritorno di Marechiaro, farsa per musica, a été composée par Giovanni Paisiello à une date inconnue sur un livret de Francesco Cerlone dont une première mouture remonte à 1765. Il est probable qu'en 1770, cette farce servit de quatrième acte à une comédie de Paisiello l'Osteria di Marechiaro (1768) ou celle du même nom (1768) de Giacomo Insanguine (1728-1795) (1,2). La partition originale se trouve à la bibliothèque du conservatoire de San Pietro a Majella de Naples.


Synopsis. L'action se passe à Torre del Greco, localité située au bord de la mer à 20 km de Naples et au pieds du Vésuve. Pulcinella tout heureux d'épouser Carmosina, lui chante une sérénade. La scène suivante se passe au marché où Carmosina tient un étal de poisson. Don Camillo et son serviteur Coviello s'intéressent à la jolie poissonnière et entreprennent de la séduire en lui promettant de rouler en carosse. Carmosina d'abord méfiante finit par accepter de devenir l'épouse de Don Camillo. Pendant ce temps, Pulcinella chante encore une sérénade et prépare, comme cadeau de noces, deux oignons et une gousse d'ail avec lesquels Carmosina pourra se parfumer. Alors qu'il se dirige vers sa fiancée, Coviello et Don Camillo lui annoncent que Carmosina ne lui appartient plus et qu'elle épousera Don Camillo. Pulcinella désespéré veut se jeter à la mer mais est sauvé à la dernière minute par Claudia qui a été séduite et abandonnée par Don Camillo. Tous deux entreprennent de jeter un filet à la mer et rapportent une étrange amphore qui contient un mage emprisonné. Les deux pécheurs délivrent le mage qui en compensation leur donne une baguette magique. Avec cette baguette ils pourront se venger. D'abord ils transportent Carmosina et Don Camillo au sommet du Vésuve où ces deux derniers peuvent assister gratis à une jolie éruption du volcan. Ensuite ils transforment Coviello en âne et le rouent de coups. Comme si cela ne suffisait pas, ils transforment Carmosina et Don Camillo en statues. Alors Coviello et Don Camillo renoncent à leur infâme projet, Carmosina retourne chez Pulcinella, Claudia chez Don Camillo et Coviello épouse Bianchina, une vendeuse de macaroni...

Tout cela n'a évidemment ni queue ni tête, mais on s'amuse bien ce qui est l'essentiel. De plus la musique est charmante comme on le verra plus loin. On remarque d'emblée que les deux couples principaux appartiennent à des milieux sociaux bien différents: Pulcinella et Carmosina sont d'origine très modeste et Don Camillo et Claudia appartiennent à la bourgeoisie. Les premiers s'expriment en dialecte napolitain tandis que les seconds parlent le toscan. On voit que l'ordre social traditionnel, mis à mal par les entreprises de Don Camillo, est restauré avec la fin heureuse.

Le style. Il est composite et baroque au sens littéral (1). L'emprunt à la commedia dell'arte est évident avec les personnages de Pulcinella, Coviello et de Carmosina. Les allusions à l'opéra seria sont multiples avec en particulier les scènes sur le Vésuve rappelant les scènes infernales contemporaines de Gluck. Les airs sont peu nombreux et très courts, par contre les ensembles sont nombreux: un duetto, trois terzettos et deux quartettos. La musique est d'une grande simplicité, mais toujours efficace. Dans les airs les emprunts à la musique populaire napolitaine sonr multiples et donnent à toute l'oeuvre un charme particulier. L'utilisation d'instruments traditionnels, guitare et colascione (3) dans les récitatifs secs et les airs est digne d'être mentionnée.

Les Sommets.
En l'absence de sinfonia, l'opéra s'ouvre par une sérénade chantée en duo par Pulcinella et Carmosina. Gioia de st'arma mia, cara nenella... en sol mineur 6/8. Deux couplets avec chaque fois un épisode lent dans le mode mineur suivi d'un épisode rapide dans le mode majeur. Cette chanson populaire napolitaine au rythme lancinant sera utilisée maintes fois dans le futur, par Paisiello (L'Osteria di Marechiaro), Domenico Cimarosa (L'Italiana in Londra) et Valentino Fioravanti (Le cantatrici villane).

scène 2 air de Carmosina Tengo Treglie rossolelle.... Sur fond des bruits du marché, Carmosina attire le chaland en énumérant les poissons et autres produits de la mer qu'elle a sur son étal. On est plongé dans une ambiance très couleur locale!

scène 4 Terzetto "Donzellette semplicette..." Claudia chante une charmante mélodie en marquant le rythme avec un tambour de basque et met en garde les jeunes filles naïves contre les entreprises des hommes. Deux musiciens de rue, Trafichino et Marioletta se joignent à elle.

scène 7 nouvelle sérénade de Pulcinella. Chi ha visto la moglierella... Avec une fleur aussi belle, je dis adieu au labeur, je veux me la couler douce, je veux me goinfrer...Tel est l'idéal de Polichinelle.

scène 11 Terzetto Mage, Pulcinella, Claudia. Dal cupo baratro... Le mage sort de l'amphore un pistolet à la main. Pulcinella est terrorisé. La musique de Paisiello a un son inimitable, alchimie sonore due au mélange du continuo, du hautbois et des cors!

scène 14 Quartetto Pulcinella, Carmosina, Don Camillo et Claudia. Uh che bamba... Point culminant au propre et au figuré car nous sommes au sommet du Vésuve. Scène infernale et désopilante comme seul Paisiello en est capable. "Pendant qu'ils brûlent, nous mangerons", dit Pulcinella (4).

Voilà un petit opéra doté d'un livret divertissant et d'une musique inspirée. C'est un exemple magnifique de l'opéra bouffe napolitain du 18ème siècle. Un article passionnant lui est consacré (5).

(1) Alessandro Lattanzi, Notice de Pulcinella vendicato, Tesori di Napoli, vol XIV, OPUS 111, 2002. Auteur de l'édition critique de l'opéra utilisée par Antonio Florio.
(2) Michele Scherillo, L'Opera buffa Napoletana durante il settecento, R.Sandron Ed., Milano 1916, pp. 309-11. Merci à Emmanuelle Pesqué de m'avoir communiqué cette référence d'un livre dont la lecture est un plaisir.
(3) Colascione, instrument semblable au luth utilisé dans la musique traditionnelle du sud de l'Italie, principalement dans la commedia dell'arte. http://www.youtube.com/watch?v=ZJFMHcnA9MA
(4) Pulcinella est obsédé par la nourriture.
(5) http://www.saladelcembalo.org/histories/lesfees3.html
(6) Une version sans récitatifs secs est visible sur You Tube. J'ai le CD complet de la Cappella de'Turchini dirigée par Antonio Florio avec Giuseppe de Vittorio dans le rôle titre. Un enregistrement magnifique malheureusement épuisé.