samedi 15 novembre 2014

Les Horaces et les Curiaces



Le Serment des Horaces. Tableau de David

Gli Orazi e i Curiazi, Action Tragique de Domenico Cimarosa (1749-1801), livret d'Antonio Sografi rédigé à partir de la tragédie de Corneille, fut représenté au théatre de la Fenice le 26 décembre 1796. Accueilli au départ assez froidement, cet opéra seria obtint finalement un très grand succès. ‬

Alba Longa est en guerre contre Rome. Sabina, soeur d'un des Curiaces, est mariée au romain Marco Orazio tandis que Orazia, soeur de Marco Orazio, vient tout juste d'épouser Curiazio. Le roi de Rome, Tullus Hostilius et le roi d'Alba Longa, Metius Fufetius, afin d'épargner des vies, décident que le résultat de la guerre sera déterminé par une bataille entre deux groupes de trois guerriers. A la détresse de Sabina et Orazia, les guerriers sélectionnés sont les trois Horaces et les trois Curiaces! Cette décision est validée par l'Oracle du temple d'Apollon. La confrontation a lieu au Champs de Mars. Deux Horaces sont d'abord tués puis Marco Orazio tue les trois Curiaces grâce à sa ruse et son courage. Orazia, effondrée par la vue du cadavre de Curiazio, invoque la malédiction des dieux sur Rome. Orazio, exaspéré par son dédain de la patrie, dégaine son glaive et la tue (1-3). ‬

‪Ce sujet qui exalte les vertus républicaines de l'ancienne Rome, ne pouvait qu'enflammer le public de la fin du 18ème siècle tout acquis aux mythes républicains. Cet enthousiasme révolutionnaire fera beaucoup pour la gloire de Cimarosa déjà auréolé par le triomphe du Matrimonio Segreto en 1792, il causera aussi sa disgrâce quand les Bourbons mettront fin à l'éphémère République Parthénopéènne (4) en 1799. Cimarosa, pour avoir écrit un hymne en faveur de la République, sera jeté en prison pendant quatre mois puis exilé à Venise où il mourra en 1801. ‬

‪Avec Gli Orazi e i Curiazi  Cimarosa donne indubitablement une glorieuse conclusion à l'opéra seria du 18ème siècle, de plus cette oeuvre porte en germe les prémisses de l'opéra romantique. ‬
‪Sur le plan formel, c'est un opéra classique du type de ceux composés après la réforme de Gluck et Traetta (5). Les choeurs ont un grand rôle car ils participent à l'action, le récitatif accompagné est important. Les ensembles nombreux. Rien de bien révolutionnaire en somme. ‬
‪Ce qui rend cet opéra remarquable c'est l'intensité de l'action dramatique. La musique si émouvante de Cimarosa confère à ce mythe déja magnifié par Corneille, une nouvelle dimension préromantique. Il y a aussi une atmosphère de drame antique et aussi de "peplum" (sans caractère péjoratif donné à ce terme) qui est très attachante. ‬

Les airs de cet opéra sont remarquables par leur grande vocalité. Le don mélodique inimitable Cimarosien s'y déploie avec prodigalité mais sans complaisance. Toute virtuosité gratuite  a disparu, la technique vocale est ici au service de l'expression, elle vise à exprimer la tendresse, l'amour, la passion, l'angoisse avec une précision millimétrée. Il faut citer au premier acte: ‬
-la célèbre cavatine de Curiazio Quelle pupille tenere...‬
-le duettino: Ti giuro il labbro e il core...‬
-le splendide air d'Orazia Nacqui è ver...‬
‪et au deuxième acte: ‬
-le fantastique air d'Orazia Se pieta nel cor..., chef-d'oeuvre à la fois vocal et instrumental, avec ses étourdissantes vocalises évoquant Rossini et même Bellini et des interventions incisives des vents: cors, clarinettes et flûtes). ‬
-l'admirable duo d'amour entre Orazia et Curiazio Se torni vincitor..., sans doute un des plus beaux morceaux de ce genre de la seconde moitié du 18ème siècle. Il m'évoque un mouvement lent de quatuor à cordes de Joseph Haydn. ‬

‪Les ensembles et les choeurs suivants sont spectaculaires:
-le superbe choeur d'hommes d'abord tragique, ensuite martial qui ouvre l'acte I de l'opéra.
-le terzetto Oh Dolce e caro istanteOrazia, Curiazio et Marco Orazio, d'abord recueilli puis très dynamique.‬
-le martial trio qui termine le premier acte aux cris de Al campo! All'armi!  On remarque la fréquence de vociférations et de chants guerriers dans cet opéra. ‬
-le sensationnel duo entre Marco Orazio et le choeur Se alla Patria ognor donai... (scène 12 de l'acte I). Tandis que Marco Orazio clame son enthousiasme pour aller au combat, le choeur scande des slogans guerriers. L'effet est splendide et d'une nouveauté incroyable. Un ténor héroïque (heldentenor) est requis pour ce rôle! ‬
-la scène 11 de l'acte II Sia il cimento... est du même genre. Cette fois le choeur est opposé à Sabina, Publio Orazio, Marco Orazio, et Curiazio. Cette scène, encore plus exaltée que la précédente, est également prophétique et annonce Verdi. ‬
-la scène la plus célèbre est enfin celle du souterrain Qual densa notte! précédée par un magnifique prélude instrumental plein de mystère et suivi par les interventions de Curiazio, Orazia et Marco Orazio qui chacun à sa manière expriment leur angoisse et leurs funestes pressentiments.

Cet opéra a inspiré d'autres compositeurs, c'est ainsi que Marcos Antonio Portugal a réalisé en 1798 une nouvelle version de Gli Orazi e i Curiazi à partir de celle de Cimarosa en y ajoutant ou substituant des airs de son cru. 
Francesco Gnecco compose en 1803 La Prova di un'opera seria, une spirituelle comédie décrivant les difficultés d'un impresario au cours du montage d'un opéra qui n'est autre que Gli Orazi e i Curiazi de Cimarosa. En 1846, Saverio Mercadante compose un nouvel opera sur le même sujet appelé Orazi e Curiazi.‬

‪Le label Bongiovanni a enregistré une représentation live sous la direction de Massimo de Bernart (1983). On a pu admirer la performance de Daniela Dessy (soprano) dans le rôle de Curiazio, de Katia Angeloni (mezzo soprano) dans celui d'Orazia, de Simone Alaimo dans celui du grand prêtre, Tai-Li Chu Pozzi dans celui de Sabina et par dessus tout celle de Marco Bolognesi (ténor) dans le rôle de Marco Orazio. Cette version eclipse toutes les autres, malheureusement le CD qui a été enregistré par Bongiovanni est désormais épuisé. Un enregistrement récent (2006, direction musicale Michael Hoffstetter) est écoutable en partie sur la toile et a fait l'objet d'un CD. Il vaut essentiellement grâce à la remarquable mezzo Anna Bonitatibus, souveraine dans le rôle de Curiazio.


(1) Rodolfo Celletti, Gli Orazii e i Curiazii, Incisione Bongiovanni, 1983. ‬
(3) http://en.wikipedia.org/wiki/Gli_Orazi_e_i_Curiazi
‪(4) Partenopea = ancienne ville d'Italie à moitié mythique, fondée par les Grecs à l'emplacement de Naples.‬
(5) Aux alentours de 1760, Gluck et Calzabigi, d'une part et Tommaso Traetta d'autre part, procèdent à une réforme de l'opéra seria. Ils insèrent dans l'interminable succession d'airs et de récitatifs secs typiques de ce genre musical, des ensembles, des choeurs et des ballets. Leur modèle est évidemment la tragédie lyrique française.


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