dimanche 29 novembre 2015

Haydn et Mozart, l'année 1772

L'année 1772 est capitale en Europe dans les domaines de la symphonie, du quatuor à cordes et de l'opéra. Les données qui illustrent cette affirmation sont nombreuses et nous nous sommes limités à l'essentiel. Parmi nos sources, deux ouvrages de Marc Vignal ont été utilisés (1,2).

Le château d'Eszterhàza, demeure de Nicolas le Magnifique, patron de Joseph Haydn

La Symphonie.
Durant l'année 1771, Joseph Haydn avait composé sa prodigieuse symphonie n° 44 en mi mineur (Funèbre), archétype de la symphonie Sturm und Drang, ainsi que trois autres symphonies de vastes proportions, les n° 42 en ré majeur, n° 43 en mi bémol majeur (Mercure) et la symphonie n° 52 en ut mineur qu'on pourrait appeler Tragique au vu de l'intensité des sentiments qui y sont exprimés. Il s'apprête à écrire, au cours de l'année 1772, trois superbes symphonies, la n° 45 en fa# mineur (Adieux) dont le premier mouvement contient la musique la plus féroce qu'il ait jamais composée, la n° 46 en si majeur que l'on joue trop rarement malgré (ou peut-être à cause de) sa tonalité d'exception (cinq dièzes à la clé) et surtout son originalité et la n° 47 en sol majeur, une de mes préférées parmi les 107, en raison de son admirable un poco adagio cantabile, recueilli, profond et mystérieux. Ces symphonies possèdent évidemment toutes les qualités qu'on attribue généralement à Haydn: concentration, imagination, énergie, élégance…, mais elles ont quelque chose de plus que les précédentes et les suivantes : un son spécial, des couleurs originales, une fantaisie sans bornes. Elles forment de plus un ensemble cohérent, une trilogie, quasiment un triptyque. Wolfgang Mozart n'oubliera pas le thème initial du premier mouvement de la symphonie n° 47 puisqu'en 1784, il empruntera ce thème pour en faire le thème principal de son concerto pour pianoforte en fa majeur K 459.
De retour à Salzbourg après  son deuxième voyage en Italie, Mozart signe entre mai et août 1772, quatre œuvres magistrales, les symphonies n° 18 en fa majeur K 130, n° 19 en mi bémol K 132, n° 20 en ré majeur K 133, et n° 21 en la majeur, K 134 respectivement, toutes les quatre en quatre mouvements, à la Viennoise, première poussée de fièvre créatrice dans le domaine symphonique. L'analyse de la symphonie n° 20 K 133 a montré en quoi cette œuvre tranche avec sa production symphonique antérieure et combien l'influence de Joseph Haydn y est manifeste (3). Toutefois dans cette symphonie, Mozart prend pour modèle des symphonies antérieures à celles de 1771 et 1772 comme par exemple la symphonie n° 41 en do majeur (1769) tant il est évident que le finale de la symphonie n° 20 est une réplique très réussie de la tarentelle qui termine la symphonie n° 41 de son ainé. Il s'agit, de toutes façons, d'une œuvre aboutie, personnelle, alliant la nouveauté de l'orchestration, la beauté de l'inspiration mélodique, le soin apporté à l'élaboration thématique et l'unité. A partir de cette date on peut dire que Mozart a cessé d'être le phénomène que l'on exhibe ici ou là, mais un jeune compositeur autonome de 16 ans possédant suffisamment son métier pour pouvoir convertir les idées qui bouillonnent en lui, en œuvres pleinement convaincantes.

Le Quatuor à cordes.
En 1772, Joseph Haydn entreprend aussi une œuvre capitale : les quatuors du Soleil opus 20, six merveilles dont Haydn n'égalera l'inventivité et la fantaisie que dans son opus 76 composé vingt cinq ans plus tard. Trois parmi ces quatuors, les n° 2, 5 et 6 comportent des fugues en guise de quatrième mouvement. Ces fugues sont à la fois des tours de force de contrepoint et possèdent une vie intense et lumineuse. Les premiers mouvements sont des structures sonates à un ou deux thèmes, élaborés avec rigueur dans des développements complexes. Parmi les mouvements lents, la palme revient peut-être au sublime Affettuoso e sostenuto en la bémol majeur du quatuor n° 1 en mi bémol qui servira de modèle à Mozart douze ans plus tard pour composer son andante con moto en la bémol également du quatuor en mi bémol K 428 dédié à Haydn. Chez les Mozart on suivait avec attention la production de Joseph Haydn (1). Lors du second voyage en Italie en 1771, Leopold Mozart écrit à son épouse : que Nannerl aille donc chercher les deux trios pour clavier, violon et violoncelle de Joseph Haydn en précisant qu'une des deux partitions porte le nom de Wagenseil (2). Il est donc possible que Mozart ait eu, à ce moment là, la révélation d'un style infiniment plus élaboré et profond que ce qu'il avait l'occasion d'écouter en Italie, malgré la valeur indiscutable des œuvres instrumentales d'un Sammartini ou d'un Boccherini. Pourtant les six quatuors à cordes Milanais K 155-160, composés pendant le séjour de Wolfgang Mozart à Milan, fin 1772, début 1773, ne portent pas de traces évidentes d'une influence de Joseph Haydn. D'abord, ils sont en trois mouvements et non pas quatre comme chez Haydn. De plus leur écriture est beaucoup moins serrée et polyphonique et leurs harmonies bien moins audacieuses que celle des quatuors du Soleil. Ils poursuivent en fait un but différent, influencés peut-être par l'opéra, ils sont remarquable par leur beauté mélodique et le caractère dramatique voire désespéré des mouvements lents des K 156 en sol majeur, K 157 en do majeur et K 158 en fa majeur.
Cet engouement pour le genre du quatuor à cordes dépasse largement les frontières de l'Autriche. Durant la même année 1772, les compositeurs français ou séjournant en France s'adonnent passionnément à ce genre musical. Les six quatuors à cordes opus 15, composées par François Joseph Gossec, les six quatuors à cordes opus 2 de Pierre Vachon, composés en 1772 sont de très intéressants représentants de ce genre musical. A noter que ces quatuors sont généralement en deux mouvements. Toujours en deux mouvements, les remarquables six quatuors concertants de l'opus 1 du Chevalier de Saint George, datant de l'année 1773, donnent au premier violon la part du lion.
En Espagne cette fois, Boccherini publie en 1772 une série de six quatuors à cordes opus 15, G 177-182 en deux mouvements très contrastés. Ces quatuors innovent par leur écriture brillante et la difficulté acrobatique de la partie de premier violon. Leur puissance sonore et leur éclat ne conviennent déjà plus à l'intimité d'un salon de musique et appellent la salle de concert.

L'Opéra
L'année 1772 est aussi importante dans le domaine de l'opera seria. En début d'année, Tommaso Traetta met la dernière main à une œuvre capitale Antigona sur un livret de Marco Coltellini qui sera créée à Saint Petersbourg. C'est sans doute l'œuvre la plus marquante de ce compositeur parmi les trop rares que l'on connait de lui : Hippolyte et Aricie, Ifigenia in Tauride, Sofonisba, Le Serve rivali. La création en 2005 d'Antigona par Christophe Rousset et les Talens Lyriques fit l'effet d'une bombe car on découvrait un opéra italien contenant des choeurs spectaculaires, beaucoup d'ensembles, une fantastique chaconne terminale, proche de la tragédie lyrique à la Rameau ou encore de l'Orfeo ed Euridice (1762) de Christoph Willibald Gluck. Dans Orfeo ed Euridice, la réforme menée conjointement par Gluck et Calzabigi consistait à enrichir l'opera seria (à l'époque une suite d'airs entrecoupés de récitatifs secs), de choeurs, d'ensembles et de ballets. Après audition d'Antigona, force est de constater que Tommaso Traetta se posait les mêmes questions que Gluck et y apporta avec force des réponses analogues. En fin d'année 1772, Johann Christian Bach produit à Mannheim son Temistocle, œuvre d'une prodigieuse inventivité, d'une beauté mélodique à couper le souffle et dont une étude approfondie a été réalisée récemment (4).



Il est évidemment improbable que Joseph Haydn ait pu voir ces merveilles lors de ses escapades à Vienne, mais il en entendit certainement parler et peut-être des copies atteignirent le château d'Eszterhàza. En tous cas, Antigona et Temistocle ne furent jamais représentés au théâtre d'Eszterhàza, peut-être en raison de leur orchestration pléthorique, la partition de Temistocle comportant trois clarinettes d'amour et celle d'Antigona faisant intervenir un double choeur! Toutefois, de par ses fonctions de Maître de Chapelle au service du Prince Nicolas le Magnifique, Haydn était de plus en plus impliqué dans la vie opératique du château et fut amené à diriger et composer de plus en plus d'opéras italiens. C'est ainsi que fin 1772, il met en chantier une œuvre importante, le dramma giocoso L'Infedelta delusa, HobXXVII.5, livret de Marco Coltellini, représentée le 26 juillet 1773, cinquième opéra italien enregistré dans l'Entwurf Katalog, son catalogue personnel, et certainement son œuvre la plus aboutie à cette date dans ce genre musical. Avec le dramma giocoso Le Pescatrici (1770), Haydn avait déjà élargie les cadres, mais le fait que cette œuvre ambitieuse nous soit parvenue amputée d'un tiers obère fortement notre appréciation, tandis que l'Infedelta delusa, apparaît comme une œuvre forte, concentrée avec des personnages vigoureusement caractérisés, notamment celui tout à fait irrésistible de Despina, ancêtre du personnage homonyme de Cosi fan Tutte (1789-90) (1).


Antal Dorati a fait oeuvre de pionnier en enregistrant une intégrale des opéras de Haydn composés pour Nicolas II.

Mozart n'avait pas plus de raisons que Haydn de connaître Temistocle ou Antigona mais était toutefois passablement au courant des courants artistiques sévissant en Italie du fait de ses deux voyages précedents dans ce pays en 1770 et 1771. En octobre 1772, il reçoit la commande d'un opéra Lucio Silla et s'attelle à cette tâche qui aboutira à la création de cet opéra seria à Milan le 25 décembre 1772.
Avec Lucio Silla, K 135, Mozart se doit de satisfaire au mieux des interprètes prestigieux, notamment le castrat Rauzzini et la cantatrice Anna de Amicis. Pour ces raisons, l'opéra comporte beaucoup d'airs d'une extrême virtuosité dans lesquels le souci de mettre en valeur les chanteuses et chanteurs étouffe un peu les sentiments ou l'émotion. C'est évident dans les airs avec semi da capo les plus conventionnels. Par contre dès que Mozart a le champs libre, il peut manifester pleinement son tempérament dramatique, c'est particulièrement vrai dans l'acte I avec l'air magnifique de Giunia (5), Della sponda tenebrosa, dans les scènes fulgurantes des tombeaux Morte, morte fatal, dans l'acte II avec le véhément accompagnato de Cecilio A che t'arresti...ainsi que l'air qui suit ou encore dans l'acte III avec un air  en ut mineur de Giunia d'une intensité exceptionnelle, Fra i pensier piu funesti.... En dépit de toutes ces beautés, Lucio Silla dans son ensemble ne peut rivaliser, à mon humble avis, avec Temistocle du Bach de Londres, supérieur en charme mélodique, en audace harmonique et en puissance dramatique, chef d'oeuvre d'un musicien au sommet de son art, ni avec Antigona, cette impressionnante tragédie de Tommaso Traetta qui à vrai dire n'est plus vraiment un opéra seria. Toutefois, Lucio Silla fait bonne figure au milieu des opéras seria non réformés contemporains, notamment la Didone abbandonata de Nicola Piccinni, la magnifique Armida abbandonata de Niccolo Jommelli (1770) ou le surprenant Motezuma de Josef Myslivecek (1771).
Wolfgang Mozart a donc parfaitement honoré ses contrats au moment de son départ de Milan pour Salzbourg, Lucio Silla fait à Milan une carrière plus qu'honorable avec près de 20 représentations pourtant les portes de l'Italie se fermeront à jamais pour lui au grand dam de Leopold qui rêvait d'une position stable pour son fils dans une des possessions Habsbourgeoises en Italie. La concurrence est rude dans la Péninsule et les absents ont toujours tort.


L'année 1772 voit donc naître chez Wolfgang Mozart et Joseph Haydn une série d'oeuvres d'une grande beauté. En 1773, Haydn va consolider les acquis de la période précédente mais les oeuvres de cette année, en particulier les merveilleuses symphonie n° 64 en la majeur Tempora mutantur ou n° 51 en si bémol majeur, aux troublantes harmonies, seront dans l'ensemble plus policées, moins féroces, les gestes dramatiques seront moins amples, on s'achemine lentement dans les six sonates pour clavier HobXVI.21-26 de 1773-4 vers un style plus mélodieux, accordant au chant une place plus grande, style qui culminera avec les opéras L'Incontro improviso (1775) et Il Mondo della Luna (1776).
Ce n'est probablement qu'en 1773 que Mozart découvre les symphonies Sturm und Drang de Haydn (et celles d'autres auteurs tels Johann Baptist Vanhal ou Johann Christian Bach) et les quatuors du Soleil. Ces œuvres l'inspirèrent pour la composition de son étrange symphonie n° 28 en mi bémol majeur K 184 (1773), sa symphonie n° 25 en sol mineur K 183 (1773), sa symphonie n° 29 en la majeur K 201 (1774) et surtout les 6 quatuors Viennois K 168-173 (1773) en quatre mouvements dont le n°1 en fa K 168 et le n° 6 en ré mineur K 173 se terminent par une fugue, à l'imitation des quatuors du Soleil de Haydn. Si les trois symphonies citées sont des œuvres au style parfaitement maitrisé, d'une ampleur et d'une puissance encore supérieure aux quatre symphonies de 1772 citées précédemment, par contre les quatuors Viennois, malgré la valeur indiscutable du sixième en ré mineur, restent très en deça de leur modèle haydnien. Ce n'est que dix ans plus tard que Mozart dans sa fameuse série de six quatuors dédiés à Haydn (1782-1785) s'élèvera au niveau artistique d'exception atteint par son ainé.

Ainsi l'année 1772 cristallise chez Haydn et Mozart un certain nombre de courants artistiques dans des œuvres ambitieuses où ils donnent le meilleur d'eux mêmes. A partir des années 1774, les goûts changent et les élites fortunées sont avides de divertissements. Mozart stoppe brutalement la composition de symphonies et de quatuors et compose les œuvres moins ambitieuses, plus faciles qu'on lui commande : cassations, sérénades, divertissements, concertos pour violon, œuvres religieuses au caractère mondain. Haydn, pourtant protégé par son statut indéboulonnable de maitre de chapelle au service du Prince Nicolas II, évolue de manière similaire tout en continuant de temps en temps, à aller au bout de ses rêves comme en témoigne son prodigieux oratorio Il Ritorno di Tobia (1775), œuvre d'un profond sentiment religieux et d'une spiritualité élevée.

  1. Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988.
  2. Marc Vignal, Haydn et Mozart, Fayard/Mirare, 2001.
  3. Théodore de Wizewa et Georges de Saint Foix, Wolfgang Amadeus Mozart. Tome 1, L'Enfant Prodige, Desclée de Brouwer, Paris, 1937, pp. 458-61.
  4. Giunia dans Lucio Silla est avec Aspasia, héroïne de Mitridate, un des grands personnages féminins de la jeunesse de Mozart. Un disque Harmonia Mundi évoque la cantatrice Anna de Amicis qui chanta ce rôle et c'est l'excellente soprano Teodora Gheorghiu qui l'incarne. Christophe Rousset est à la tête des Talens Lyriques.



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