lundi 29 février 2016

Les romans d'Umberto Eco

Umberto Eco est décédé le 19 février 2016. Sa disparition me donne l'occasion de lui rendre hommage en disant quelques mots sur ses romans que j'ai tous lus, à l'exception du dernier, Numéro zéro.
En voici la liste dans l'ordre chronologique:  successivement le titre du roman, la période de l'histoire concernée, la date de publication.                                                                                                           
Le nom de la rose (Il nome della rosa), début du XIVème siècle, 1980.  Le pendule de Foucault (Il pendolo di Foucault), 1984, 1988. L'île du jour d'avant (L'isola del giorno prima), 1630 à 1643, 1994. Baudolino, XIIème siècle, 2000. La mystérieuse flamme de la reine Loana (La misteriosa fiamma della regina Loana), 1991, 2004.  Le cimetière de Prague (Il cimiterio di Praga), 1830 à 1898, 2010. 
                                                       
On trouve dans ces romans quelques grands thèmes récurrents : sociétés secrètes, ésotérisme. religion, orthodoxie, hérésie, mythomanie, mystification. Grands conflits de l'histoire européenne, Risorgimento. Les maisons d'édition en Italie, etc....
Un même théâtre d'opérations apparait dans tous ces romans: le Piémont et les villes de Casale-Monferrato et d'Alessandria (ville natale d'Umberto Eco). Ce sont ces thèmes principaux qui constituent le plan de ce bref exposé.


Sociétés secrètes, ésotérisme.
Ces thèmes reviennent souvent dans le Pendule de Foucault et le Cimetière de Prague. La persécution de l'ordre des Templiers, menée par Philippe le Bel en 1307, constitue le point de départ du roman. Pour échapper à la persécution, les survivants se seraient dispersés et auraient mis en sécurité leur trésor (1), ils auraient ensuite fondé une société secrète (les Néotempliers), cette dernière se réunirait périodiquement dans le plus grand secret et aurait pour mission la vengeance. Trois employés d'une maison d'édition de Milan, tous trois passionnés d'occultisme et d'ésotérisme, entreprennent une recherche basée sur un manuscrit trouvé dans les sous-sols de Provins. Ils interprètent ce manuscrit comme un manifeste des projets des Templiers et également une piste pour trouver leurs descendants. Cette recherche les amènent aussi à suivre le parcours de l'ordre de Rose-Croix dont les membres pourraient également dériver des Templiers ainsi que d'autres sociétés secrètes. D'abord sceptiques, les trois compères se prendront au jeu et perdront tout esprit critique. Pour eux la fiction va devenir réalité (il en va de même pour le lecteur qui est tenté de croire à cette histoire). Durant leurs investigations, ils vont alerter des forces souterraines sectaires qui se croyant menacées, vont éliminer les trois imprudents. L'ironie du sort est que la compagne de l'un des trois, avait démontré que le fameux manuscrit de Provins n'était rien d'autre qu'un relevé du linge que les lavandières devaient livrer dans tous les quartiers de la ville. La description minutieuse de la ville de Provins au début du quatorzième siècle donne la mesure de l'intérêt d'Eco pour le monde médiéval.

Religion, orthodoxie, hérésie.
L'autorité du pape, son conflit avec le Saint-Empire romain germanique, la montée en puissance des ordres monastiques et notamment les Bénédictins et les Franciscains, forment la toile de fond du Nom de la rose. L'esprit de pauvreté des Franciscains et d'autres ordres mendiants est ressenti comme une critique et une offense par les papes d'Avignon. Dans ce roman, se dégage l'idée qu'un excès de vertu n'est pas loin de l'hérésie. C'est ce qui arrive à certaines branches (les Spirituels) de l'ordre des Franciscains et surtout à des groupes dissidents (les Fraticelles). Les chefs de ces mouvements, proclamant ouvertement la Pauvreté de Jésus (2), sont condamnés pour hérésie par une inquisition zélée et finissent sur le bûcher. En fait cette répression brutale a des motifs plus politiques que religieux puisqu'elle reflète la guerre entre le Saint-Empire romain germanique et la Papauté.
Dans Baudolino, le schisme entre l'église d'Orient et celle d'Occident aboutit au sac de Constantinople par les croisés en 1204 (quatrième croisade), entérinant un affaiblissement continu de l'empire Byzantin, et ouvrant des boulevards aux armées turques. Objet de la quête de Baudolino et produit de son imagination, le royaume du prêtre Jean est un conservatoire des hérésies ou doctrines christologiques qui survinrent dans les églises chrétiennes des premiers temps : Arianisme, Nestorianisme, Docétisme, Adoptianisme etc..., hérésies dont certaines tendent plus ou moins à mettre en doute la divinité du Fils de Dieu ou bien son humanité. Dans ce même roman et dans Le nom de la rose, Eco s'amuse à brocarder le trafic des reliques (3). La symbolique chrétienne passionne Eco et notamment la symbolique des nombres (4). Foi et soumission à l'orthodoxie ne veulent pas dire immobilisme. De doctes religieux, tel le Franciscain Guillaume de Baskerville, à la suite de son modèle, Roger Bacon, s'efforccnt de déchiffrer le grand livre de la nature, entreprise sainte qui préfigure la Renaissance et l'Humanisme. Malgré la noirceur du drame qui se noue dans l'abbaye et le désastre final, un message d'espérance se dégage dans Le nom de la rose.


Mythomanie, mystification
Mythomane, Baudolino dans le roman éponyme n'arrive pas à arbitrer sa place dans le monde réel et dans celui de sa débordante imagination. Il va ainsi, par ses mensonges et son talent de faussaire, entrainer ses compagnons et son empereur Frédéric Barberousse dont il est à la fois le fils adoptif et l'homme lige, dans une expédition fantastique afin de rechercher le royaume du prêtre Jean. Ce royaume se trouverait loin à l'est, aux portes du Paradis terrestre. Trouvant dans l'étable de son père une humble écuelle de bois, il arrive à se convaincre lui-même ainsi que ses amis qu'il s'agit du Saint Graal qui recueillit le sang du Sauveur sur la Croix. Il projette d'offrir cette relique sacrée au prêtre Jean, seul cadeau digne de la puissance et de la réputation de sainteté de dernier.
Si les intentions de Baudolino sont bonnes, il n'en est pas de même de celles de Simonini, un mythomane autrement plus dangereux, personnage central du Cimetière de Prague. Simonini souffre d'un dédoublement de personnalité et devient progressivement un psychopathe. Il déteste le nouveau monde qui est entrain de s'édifier autour de lui et notamment le Risorgimento, mouvement à l'origine de l'unité italienne qui est selon lui l'oeuvre des Francs-Maçons. Faussaire professionnel, il trahit d'abord son bienfaiteur. C'est également son talent de faussaire qui lui permet de rédiger le bordereau qui va permettre la mise en accusation du capitaine Dreyfus. Familier des sociétés secrètes plus ou moins sataniques, de mouvements subversifs internationaux, d'anarchistes, il élabore la trame du protocole des Sages de Sion, un faux destiné à montrer l'existence d'un complot judéo-maçonnique. 

Grands conflits internationaux, Risorgimento.
Pendant des siècles, l'Italie du nord est l'enjeu des ambitions de l'empereur romain germanique ainsi que d'autres grandes puissances et également le champs de bataille du perpétuel conflit entre l'empereur et la papauté. Eco relate dans Baudolino une action repressive brutale menée par Frédéric Barberousse contre certaines villes d'Italie du nord. La ville natale de Baudolino sera complètement ruinée, reconstruite par ses habitants et baptisée Alessandria en hommage au pape Alessandro III. Bis repetita durant la guerre de Trente ans, dans cette même région du Piémont, Casale-Monferrato sera le siège d'une bataille entre les Impériaux, les troupes françaises, espagnoles et leurs alliés italiens, épisode raconté dans l'île du jour d'avant. La vulnérabilité de l'Italie du nord face aux menées constantes de l'Autriche et la désunion des états italiens pousseront Garibaldi à réaliser la réunification de l'Italie. Le débarquement en Sicile en 1860 d'une petite armée de mille hommes avec à sa tête Garibaldi et leur victoire éclatante sur l'armée de François II, roi des deux Siciles, sera un épisode important du Cimetière de Prague. Le 18 juillet 1861, l'Unité de l'Italie est proclamée (5). Pendant la dictature fasciste et le conflit de 1939-1945, le Piemont est le théâtre d'évènements dramatiques et d'actions multiples de résistance. Ces évènements sont contés dans le Pendule de Foucault et dans la mystérieuse flamme de la reine Loana. Dans ce dernier roman, le héros, un homme victime d'un accident vasculaire cérébral cherche à recouvrer sa mémoire en relisant les bandes dessinées qu'il retrouve dans le grenier de sa maison piémontaise, aux alentours de Casale-Monferrato. Des souvenirs terribles de la période fasciste et de la guerre remontent à la surface.

La science
Dans Baudolino, Le nom de la rose, L'île du premier jour, Le pendule de Foucault, Eco manifeste son intérêt pour les sciences. Les lunettes que porte frère Guillaume, à l'étonnement général, sont une manifestation avancée des sciences et techniques au quatorzième siècle. Un siècle plus tôt, un seigneur arménien, Ardsrouni, a construit un laboratoire où il effectue des expériences de physique. Il montre à Baudolino et ses compagnons une machine à faire le vide qui éveille chez ses hôtes un grand intérêt car ils se posaient déjà la question de la nature du vide. Question reposée dans L'île du premier jour par un jeune mathématicien et philosophe austère et brillant de 19 ans, inventeur d'une machine à calculer et découvreur quelques années plus tard de la pression atmosphérique. Mais la question essentielle posée dans ce même ouvrage est la détermination de la longitude, entreprise donnant lieu à une périlleuse expédition scientifique. Au dix-septième siècle, la contre Réforme avec les Jésuites comme fer de lance, donne un élan puissant au développement des sciences. Au delà de l'affirmation des dogmes, les Jésuites participent de plus en plus efficacement à l'enseignement. Le père Wanderdrossel, compagnon d'infortune de Roberto de la Grive, à la fois missionnaire et passionné par la connaissance, personnage fascinant, est un représentant de ce mouvement (7). Dans le pendule de Foucault, le contraste est grand entre la solennité du musée des Arts et Métiers contenant le pendule, véritable temple célébrant les sciences et techniques, et l'irrationalité des mouvements sectaires qui s'y rassemblent.



A travers ses livres, Umberto Eco envoie un lumineux message de tolérance. Il parle avec la bouche de frère Guillaume qui encourage également ses contemporains à déchiffrer le grand livre de la nature. Ce message mettra du temps à être entendu. Adso de Melk, jeune disciple de Guillaume et novice bénédictin, mourra sans l'avoir compris. Un autre message est présent dans tous les romans d'Eco : lors des conflits religieux ou politiques qui agitent le monde, ce sont les plus petits qui reçoivent tous les coups. Eco dénonce avec vigueur tous ceux qui falsifient la vérité, crime contre l'esprit. Ainsi certains falsificateurs arrivent à présenter leurs théories avec tant d'habilité que leur entourage, puis l'opinion publique, finissent par y croire et que la fiction devient progressivement réalité.  Il est évident que tous les propos d'Eco sont d'une brûlante actualité.

Difficile de dire quel est mon roman préféré. Si Le nom de la rose est le plus immédiatement accessible, tous les autres sont également riches en idées brillantes. J'ai personnellement un faible pour L'île du jour d'avant, roman dont la narration est particulièrement ingénieuse et le personnage principal très attachant (7). Dans tous ses romans, Eco étale ses connaissances encyclopédiques avec complaisance, à la plus grande joie du lecteur. Ses prouesses linguistiques sont impressionnantes, à commencer par la description des gueux et des marginaux qui parcourent ses romans en bandes désorganisées. Malgré l'excellence de la traduction de Jean-Noël Schifano, cette dernière ne peut rendre complètement justice à la virtuosité verbale et la sonorité de la langue italienne qui font merveille dans de tels passages.


  1. Quelle est la nature du trésor des Templiers ? D'après certains documents cités dans Le pendule de Foucault, il pourrait s'agir du Graal, selon d'autres, il s'agirait d'une source d'énergie quasiment inépuisable qui permettrait à son possesseur de dominer le monde.
  2. Selon les Franciscains et d'autres ordres Mendiants, Jésus était pauvre. Il avait l'usage des choses de la terre mais pas leur propriété. Affirmation choquante pour la papauté et certaines abbayes qui accumulaient des richesses, marques évidentes de leur juridiction et de leur pouvoir.
  3. Alors que le pillage des biens matériels de Constantinople est effectué dans l'anarchie, par contre celui des Saintes Reliques est organisé. Ces dernières sont volées dans les trésors des églises de Constantinople, réunies par les envahisseurs. Elles voyageront ensuite en Europe pour enrichir telle abbaye ou tel lieu de pèlerinage.
  4. Symbolique des chiffres. Le chiffre trois = la Trinité, les vertus théologales ; quatre = les évangélistes, les vertus cardinales ; sept = les jours de la Création, les péchés capitaux... ; douze = les apôtres, les tribus d'Israël., vingt quatre = les vieillards de l'Apocalypse, etc...
  5. http://piero1809.blogspot.fr/2015/12/lile-du-jour-davant.html

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