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mercredi 17 janvier 2018

Mouton

Sophie Kassies
Théâtre musical sur des œuvres de Henry Purcell, Georg Friedrich Haendel et Claudio Monteverdi
Créé le 30 janvier 2005 au Jeugdtheater Sonnevanck à Enschede (Pays-Bas)
Production du Junge Oper Stuttgart

Rogier Hardeman, Mise en scène
Anna Stolze, Décors et Costumes
Thibault Gaigneux, Eclairages 
Benoît Haller, Préparation Musicale
Mike Tijssens, Traduction française

Julien Freymuth, Mouton
Anaïs Yvoz*, Mouton 2, Mme Muller, Annelise, Ange
Sébastien Dutrieux, Mouton 6, Prince Lorenzo, Cunibert le Gardien, Dolores, Maître de maison
Yoann Moulin**, Clavecin, Orgue positif, et les rôles de Mouton 3, M. Dupont, Pierre, Invité, Vagabond
Marie Bournizien**, Harpe, et les rôles de Mouton 4, Niki, Tante Nicole, Maîtresse de maison
Elodie Peudepiece**, Violone, et les rôles de Mouton 5, Charles, Invitée, Pêcheur

*Artiste de l'Opéra Studio de l'OnR
**Musiciens de La Chapelle Rhénane
Opéra National du Rhin, Création en France

Qui suis-je ? Comment trouver ma place dans la société, devenir un être social et en même temps un individu ? Tout commence avec un nom ! Au Moyen-Age, le serf n'avait pas de nom. L'abolition du servage commence avec l'attribution d'un patronyme. En Russie, le nom de famille est un phénomène récent : dans les hauts rangs de la société, il apparaît dès le XVIe siècle, mais chez les paysans, ce n'est qu'après l’abolition du servage qu’il est adopté.
La recherche d'un nom, c'est la quête d'identité, de personnalité que poursuit Mouton et qui va le mener dans différents endroits qui ne sont pas les meilleurs pour se faire... un nom : un poste de police, un cimetière, une confrérie de moines, un bal masqué où il jouera des rôles qui ne sont pas faits pour lui et sera chaque fois rejeté comme étranger, illégal.... Pas facile d'avoir un nom, personne ne veut donner son nom, pas même les morts...
Pourtant Mouton réussira, peut-être à son corps défendant, à obtenir la précieuse petite boite où, qu'il le veuille ou non, se trouve son nom. Va-t-il l'ouvrir, découvrir son identité, achever sa quête du moi et devenir un individu ou bien se fondre de nouveau dans la chaude communauté moutonnière qui l'a vu naître ? La réponse à ces questions est donnée sans ambiguïté à la fin du spectacle. Cette réponse peut étonner, voire choquer mais il est à parier qu'à partir de ce moment, rien ne sera plus comme avant !
Entre Mouton en quête d'un nom et son ami, le prince Lorenzo qui ne veut pas régner et cherche à se fondre dans le troupeau, il y a l'arbitrage subtil de l'interaction de l'individu avec la société, un parcours initiatique auquel le spectateur est convié. Voilà qui ne manquera pas de frapper l'imagination des petits et de donner matière à réflexion aux plus grands !

Madame Muller et Mouton, photo Klara Beck

Confier plusieurs rôles aux instrumentistes de l'orchestre , voilà une brillante idée de la mise en scène inventive et inspirée de Rogier Hardeman, assortie d'une excellente direction d'acteurs. Les musiciens sont acteurs, les acteurs sont musiciens, tous concourent à réaliser la fusion de la musique instrumentale, vocale et du théâtre, expression de l'opéra moderne ? Sur scène un plateau tournant en bois chaleureux sur lequel évoluent les personnages. Des trappes permettent aux protagonistes, de surgir et de disparaître. Sur les côtés, des hublots offrent des espaces et des perspectives supplémentaires. A des rampes fixées au plafond, sont suspendus une incroyable variété d'objets : paniers, arrosoirs, guirlandes, cages, boites à chapeaux, balais, ustensiles de cuisine, de jardinage. Un long crochet, sorte de crosse d'évêque, permet de saisir ces objets en fonction des lieux traversés par notre héros. Tel est le décor des aventures improbables de Mouton, imaginé par Anna Stolze. Les costumes chatoyants de Thibaut Gagneux et les éclairages riches de résonances d'Anna Stolze font merveille notamment dans les scènes de bal.

On n'entre pas! Photo Klara Beck

Plutôt que de commander une musique originale, Sophie Kassies a préféré faire appel à certaines pages immortelles de la musique baroque couvrant un large éventail allant du style prébaroque de Monteverdi à celui, baroque épanoui, de Haendel en passant par Purcell, Vitali et Vivaldi. Parmi les morceaux interprétés, j'ai relevé le troublant Si dolce è'l tormento de Monteverdi SV 332 et le magnifique extrait No, di voi non vo’ fidarmi, de la célèbre cantate pour soprano et alto éponyme HWV 189 datant de 1741 de Georg Friedrich Haendel dont le compositeur utilisera également le matériau dans son Messiah. Cette démarche m'a paru excellente aux plans esthétiques et pédagogiques.

Le maître des lieux et une invitée, photo Klara Beck

Julien Freymuth dans le rôle titre est sur scène du début à la fin du spectacle. Il fit preuve de grandes qualités de comédien et de chanteur. Son exécution de Camminando lei pian piano, tiré de la cantate Vedendo amore HWV 175 fut remarquable de puissance, justesse et de sentiment. Par son jeu nuancé, il exprima magnifiquement les tribulations du héros au cours de sa découverte du monde.
Anaïs Yvoz qui avait fait des débuts remarqués à l'opéra du Rhin dans le rôle de Barberina (Le Nozze di Figaro), confirma ici ses remarquables qualités vocales, notamment dans le superbe lamento de Monteverdi : Si dolce è'l tormento. D'une part son timbre de voix est très agréable, d'autre part sa technique est irréprochable comme le montrent les redoutables vocalises de No, di voi non vo' fidarmi.. Son tempérament comique et son engagement se manifestèrent pleinement dans les nombreux rôles qu'elle eut à endosser.
Dans le rôle du Prince Lorenzo et bien d'autres personnages, le comédien Sébastien Dutrieux fit valoir sa belle diction et sa prestance.
Une harpe (Marie Bournizien), un clavecin ou un orgue positif (Yoann Moulin) et un violone (ancêtre de la contrebasse) (Elodie Peudepièce) étaient tenus par les musiciens accomplis de l'ensemble La Chapelle Rhénane de Benoit Haller. A ceux qui s'étonneraient du petit nombre d'éxécutants, on peut répondre qu'une telle formation était courante pour accompagner des scènes dramatiques ou des cantates à l'époque baroque. En tous cas les instrumentistes firent preuve de leur talent dans leur exécution de l'Eté, tiré des Quatre Saisons de Vivaldi RV 315. Quand ils lâchaient leurs instruments, c'était pour s'impliquer avec enthousiasme dans les multiples rôles du scénario.

Mouton s'invite à un bal masqué, photo Klara Beck

Le public, composé essentiellement d'enfants âgés de cinq ans et plus, m'impressionna par son attention et son sérieux. Au début les manifestations moutonnières des protagonistes provoquèrent de francs rires mais cette source se tarit et plus loin ce sont les aspects féériques des pérégrinations du personnage titre qui impressionnèrent davantage les jeunes spectateurs.



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