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lundi 27 juillet 2026

Tamerlano de Haendel au Staatstheater Karlsruhe

 

© Felix Grünschloss   Andronico et Bajazet


On a coutume de mettre en avant les deux trilogies d’opéras qui correspondent à deux périodes d’activité créatrice intense de Georg Friedrich Haendel (1685-1759) au cours de son séjour à Londres. La première trilogie comporte Giulio Cesare in Egitto (février1724), Tamerlano (octobre 1724)  et  Rodelinda (février 1725). Ces trois opéras sont des drames politiques dans lesquels se greffent une ou plusieurs intrigues sentimentales. Auréolé du succès phénoménal de Giulio Cesare, Haendel en profita pour faire goûter au public londonien l’oeuvre au demeurant plus austère et plus difficile qu’était devenue Tamerlano. Le compositeur rêvait depuis son séjour italien de conter l’histoire du conquérant tartare. Il avait assisté en effet à une représentation à Florence en 1706 d’Il gran Tamerlano d’Alessandro Scarlatti (1660-1725) d’après un livret d’Antonio Salvi (1664-1724) et avait été très impressionné par cet opéra. Après moult hésitations, Haendel choisit pour son opéra à venir le livret d’Agostino Piovene (1710) qui donnait une importance plus grande à la figure de Bajazet. Il est à noter que le livret de Piovene est fortement inspiré de la tragédie française : Tamerlan ou la mort de Bajazet (1676) de Jacques Pradon (1632-1698). De tous les opéras de Haendel, Tamerlano est le plus tragique et le seul à ne pas comporter une lieto fine. Dans le livret Bajazet, qui a bu le poison, agonise sur scène et est clairement laissé pour mort bien que cette dernière ne soit pas montrée. En dernière minute le compositeur biffe un magnifique duetto vocal entre Andronico et Tamerlano, Coronata di gigli e di rose, et un air pour Asteria qui devaient conclure l’opéra ; il préfère terminer ce dernier  par la mort de Bajazet et un sombre choeur funèbre. Un enregistrement culte de cet opéra représenté au théâtre de la Monnaie de Bruxelles et dirigé par Christophe Rousset a fait l’objet d’une chronique dans ces colonnes (1). Un rare Tamerlano scénique a été donné au festival 2025 de Goettingen et commenté tout récemment (2).


Vaincu par Tamerlano, le sultan turc Bajazet est fait prisonnier. Andronico, un prince grec est épris d’Asteria, la fille de Bajazet.. Andronico présente Astéria à Tamelano qui, séduit, décide de l’épouser bien qu’il soit fiancé à la princesse de Trébizonde, Irène. Cette dernière, présente incognito sous un déguisement, est horrifiée par le projet de son amant. Afin de mener à bien son projet amoureux, le Tartare décide qu’Andronico épousera Irène. Croyant qu’Andronico s’est entendu avec Tamerlano,  Astéria, furieuse, repousse son bien-aimé et décide qu’elle épousera l’empereur avec l’idée qu’elle tuera ce dernier pendant la nuit de noces. Au moment où elle s’apprête à monter sur le trône, Bajazet désespéré que sa fille s’offre au vainqueur, se couche sur ce symbole de pouvoir et Astéria clame publiquement son intention de tuer Tamerlano. Asteria et Andronico bravent le conquérant en dévoilant leur amour. Furieux Tamerlano réduit Astéria en esclavage et l’oblige à le servir devant son père. Jouant de sa séduction, Asteria tente de faire avaler du poison à son maître mais Irène qui apparaît à ce moment sous sa véritable identité, empêche Tamerlano de le boire. Ce dernier promet un châtiment terrible à Bajazet qui s’empoisonne. Tamerlano décide d’épouser Irène et rend sa liberté à Astéria.  


© Felix Grünschloss   Irène, Tamerlano, Bajazet, Asteria et Andronico

Il est désormais certain que la composition de Tamerlano est étroitement liée à la venue du ténor Francesco Borosini, interprète du rôle de Bajazet. Quand ce dernier débarque à Londres en septembre 1725, Haendel avait achevé l’opéra. Il réalise à ce moment que la tessiture de Borosini est plus grave que prévu et est obligé de transposer vers le bas tous ses airs. L’opéra débute dans la tonalité de do mineur. Le premier air de Bajazet (I,1), Forte e lieto, a morte andrai, chanté par Thomas Walker, dévoile le caractère irréductible du sultan vaincu. Ce dernier irait volontiers à la mort s’il n’était pas retenu par l’amour de sa fille Asteria. Son deuxième air en ré majeur encore plus véhément (I.6), Ciel e terra, armi di sdegno, reprend la même idée : soutenu par son indignation, il mourra invaincu. Le troisième air à l’acte II, A suoi piedi, padre esangue, (II.7) est un lamento poignant, torturé, dit Olivier Rouvière (3), qui annonce le destin du sultan vaincu. La tonalité de la mineur est rendue particulièrement pathétique par les chromatismes de la ligne de chant, magnifiquement exprimée et interprétée par Thomas Walker. Après un récitatif accompagné de Bajazet desespéré et plein de reproches vis à vis d’Asteria, survient le terzetto Asteria, Tamerlano et Bajazet, acmé dramatique de l’opéra, grande explication entre les trois protagonistes (II.10). Voglio stragi (je veux des massacres) dit Tamerlano, furieux d’avoir été joué par Bajazet et sa fille. A Asteria qui lui demande s’il est toujours en colère contre elle, Bajazet répond à sa fille par un air en mi mineur très doux et très triste, no, no, il tuo sdegno mi placo (Non, non, ton indignation m’a beaucoup plu). A l’acte III, après un récitatif accompagné presqu’hystérique, Bajazet se livre à de terribles imprécations dans son aria en sol mineur, Empio, empio, per farti guerra…, pendant qu’il verse le poison. Thomas Walker s’y montre exceptionnel de hargne et de fureur. Dans un récitatif accompagné d’abord déchainé puis devenant progressivement triste et accablé, Bajazet annonce qu’il va mourir, Si figlia, io moro. Addio, ahimé, tu resti negli affani…(Oui, ma fille, je meurs et toi, tu restes dans les tourments), une scène bouleversante grâce à l’engagement exceptionnel du ténor (III.9). Enfin dans un lamento en fa mineur, Filia mia, non pianger. Ma fille, ne pleure pas maintenant, quand je serai mort tu pourras verser des larmes. Le tempo change et dans un presto emporté et délirant, Bajazet voue Tamerlano aux gémonies. On atteint la tonalité de mi bémol mineur, fin pianissimo.


© Kobie van Rensburg   Christophe Dumaux (Tamerlano) au milieu des danseuses de la Statisterie des Badischen Staatstheater

Asteria est avant tout la fille de son père Bajazet, ses amours contrariés avec Andronico très développés chez Scarlatti, intéressaient moins Haendel tandis que la relation père-fille captait toute son attention (4). Quand Asteria croit que son amant Andronico la trompe avec Irène, elle chante une inévitable sicilienne en mi mineur au rythme  12/8 (I.5), figure musicale et mode d’expression très italiens que le Saxon adorait et dans laquelle il était généralement très inspiré. Le pathétisme de cet air et son caractère bouleversant sont renforcés par le saut d’octave du début, Se non mi vuol amar et que Mari Eriksmoen chante avec une excellente intonation et beaucoup de sentiment et de passion. L’air suivant en si mineur (I.7), Deh ! Lasciate me il nemico…, est voisin du précédent mais le dépit amoureux est exprimé de manière plus offensive. A l’acte II, elle ironise sur sa situation amoureuse dans un air au rythme ternaire faussement enjoué (II.2), Se potessi un di placare il mio fato si crudele. Mais le climax de l’acte et peut-être de l’oeuvre entière se situe au début du troisième acte sur la partition (III.1) mais déplacé à la fin de l’acte II dans la version jouée à Karlsruhe. Le fameux Cor di padre en sol mineur était souverainement chanté par Mari Eriksmoen avec un accompagnement d’orchestre corrosif aux hautbois mordants et aux basses grondantes, largo e staccato. Suit le bouleversant duetto avec Andronico (III.5), Vivo in te, mio Caro bene : les deux amants réconciliés s’ils doivent périr ensemble, sont contents de mourir. La voix si pure de Mari Eriksmoen s’allie merveilleusement à celle très suave d’Alexander Chance. L’accompagnement d’orchestre comporte deux flûtes à bec et deux flûtes traversières et procure une sensation de musique céleste. A la fin (III.8), peu avant la mort de son père, Asteria juxtapose un récitatif accompagné à un arioso bouleversant, Folle sei, dans lequel elle fait montre d’une terrible lucidité. 


Aux amants des héroïnes est attribué par les librettistes un caractère doux, sensible, parfois faible ce qui ne veut pas dire qu’ils manquent de courage. C’est le cas de Medoro, chevalier servant d’Angélica dans Orlando et de Ruggiero amant d’Alcina ou de Bradamante suivant les circonstances ; c’est aussi celui d’Andronico, « fade amoureux » d’Asteria, comme le dit Olivier Rouvière (3). « Son registre est celui de l’élégie » comme le montre de façon limpide son premier air (I.3), Bella Asteria, très simplement accompagné par une superbe partie de violoncelle. La voix d’Alexander Chance est très douce et a des couleurs moirées ce qui rend son écoute très agréable. Le deuxième air est précédé par un récitatif accompagné très pathétique. Dans l’air proprement dit, Chi vide mai (I.9), le contre-ténor est confronté à des pièges rythmiques dont il se sort magistralement. A l’acte II, il chante un air très virtuose, Piu d’una tigre altero, qui lui permet de montrer ses talents dans l’art de la vocalise (II.8) et dans lequel il peut mettre en valeur l’étendue de sa tessiture. Il a ensuite le privilège de chanter un des sommets de l’opéra, c’est-à-dire le sublime duetto avec Asteria (III.5), tâche dont il s’acquitte à la perfection.


© Felix Grünschloss   Thomas Walker (Bajazet)

Dans une bonne partie de l’opéra, Tamerlano n’apparait pas comme l’impitoyable conquérant capable de mettre à feu et à sang les contrées envahies. L’empereur est amoureux et tente de donner une bonne image de lui-même. Dans son deuxième air en sol mineur, Dammi Pace, o volto amato…(I.4), il mentionne à Asteria qu’il pourrait être magnanime envers son père mais cette promesse est assortie d’une menace voilée. Christophe Dumaux incarne le conquérant Tatar avec subtilité dans cet air. Au début de l’acte II, dans l’air de Tamerlano (II.1) en si bémol majeur, Bella gara (beau défi), Dumaux est pétillant d’amour et d’enthousiasme avec une pointe d’humour comme le montrent les amusantes imitations très sèches entre violons et basses d’une part et le chanteur et les basses d’autre part. Mais ces attitudes bonasses du Tatar ne durent pas, il montre bientôt son vrai visage et multiplie les imprécations, voglio stragi (je veux un massacre), dans le formidable terzetto (II.10) tandis que Bajazet et Asteria imperturbables répondent en canon : voici ma poitrine, voici mon coeur. La virtuosité reprend ses droits dans l’aria di furore (III.3), A dispetto d’un volto ingrato, un morceau d’une extrême difficulté. Christophe Dumaux est ici dans son élément et de sa voix ductile, il chante à toute vitesse les redoutables vocalises en doubles croches en détachant clairement les notes : une prouesse à laquelle il nous convie une fois de plus !


Personnage essentiel pour la cohérence de l’intrigue, Irène, princesse de Trébizonde posa des problèmes à Haendel et il dut composer de nombreuses esquisses de ses airs. Le premier air d’Irène (I.8) est une aria di furore : Dal crudel che m’ha tradita ; la princesse est choquée par le marchandage de Tamerlano visant à lui donner Andronico comme lot de consolation. L’air est précieux en raison d’une partie de basson obligé. J’ai trouvé que Kristina Hammarström manquait un peu de punch dans cet air. Le deuxième air en sol majeur (II.6), Par che mi nasca in seno…, est une sicilienne d’une troublante sensualité et d’une beauté mélodique infinie. La soprano l’interprête avec une merveilleuse sensibilité et de superbes nuances au fur et à mesure que l’espoir d’Irène de retrouver son bien, revient. Le charme de cet air doit également à l’accompagnement des deux flûtes traversières. Curieusement Haendel a écrit une autre version de cet air avec un accompagnement de deux chalumeaux (ancêtre de la clarinette) (5). La soprano réussit parfaitement sa sortie avec le troisième air, Crudel, piu non son io (III.6), bourré de pièges rythmiques et de vocalises périlleuses dont la chanteuse se joue avec brio. 


Leone apparait comme le confident d’Irène dans la mise en scène de Karlsruhe. Deux airs lui sont attribués. Le premier (II.6) Amor dà guerra e pace, en sol mineur, fustige les méfaits de l’amour, il déroule une ligne vocale accidentée avec des détours harmoniques inattendus. Le baryton-basse Matthias Winckhler le chante magistralement d’une voix parfaitement projetée. Le second (III.6) en do mineur  reprend le même thème et est remarquable par ses sauts d’octave et ses  intervalles abrupts qui mettent le chanteur à rude épreuve, difficultés dont ce joue l’excellent baryton basse.


Le magnifique choeur final chanté par tous les protagonistes (sauf Bajazet) en mi mineur, D’atra notte, est une déploration funèbre dont les paroles évoquent l’espérance de jours meilleurs.


La mise en scène de Kobie van Rensburg (en même temps décors, costumes et vidéo) était parfaitement complémentaire de la dramaturgie (Stephanie Twiehaus) et contribuait efficacement au plaisir musical ressenti. Sur scène, la scénographie était réduite à sa plus simple expression. Tout au plus un parallépipède symbolisait un trône. Tout le décor figurait sur un écran situé au dessus de la scène en même temps que les protagonistes principaux. Palais orientaux, salles d’apparât, jardins délicieux défilaient ainsi devant les yeux pour le plus grand bonheur du spectateur. De sobres costumes antiques donnaient une certaine noblesse au spectacle. Des éclairages judicieux (Felix Bach) permettaient de distinguer le spectacle réel sur scène de celui fantasmé sur la vidéo. La mise en scène intelligente était au service de la musique et du théâtre. Deux danseuses donnaient de la vie et du rythme à quelques scènes.


Le Freiburger Barockorchester et son chef René Jacobs comptaient pour beaucoup dans le succès de ce spectacle. L’orchestre, un pionnier dans l’exécution historiquement informée, a un son inimitable avec des cordes particulièrement délectables. Aucune mièvrerie par contre, les basses savaient se montrer grondantes lorsqu’il le fallait et les violons émerveillaient par leur précision millimétrée dans la fugue de la sinfonia et les passages contrapuntiques. Des flûtes à bec et traversières à tomber et un basson très expressif donnaient à certains airs un charme exceptionnel. L’orchestre conférait aux récitatifs accompagnés si nombreux et si dramatiques dans Tamerlano, une intensité inégalée. Enfin René Jacobs, ordonnateur de toutes ces beautés diverses, communiquait son génie artistique et musical à ce spectacle hors du commun.


Tamerlano tient une place à part dans l’oeuvre de Haendel ; nulle part ailleurs, oratorios compris, il n’atteint une telle intensité dans l’expression des sentiments. Le résultat obtenu par René Jacobs, les chanteurs, les instrumentistes et la mise en scène est vraiment à la hauteur du chef-d’oeuvre du Caro Sassone.


  1.   https://baroquiades.com/alcina-tamerlano-rousset-audi/
  2.  https://baroquiades.com/tamerlano-haendel-petrou-goettingen-2025/

(3)   Olivier Rouvière. Les opéras de Haendel, un Vade Mecum, Van Dieren, Paris, 2021

(4)     Piotr Kaminski. Haendel, Purcell et le baroque à Londres. Fayard 2010, pp 121-8. 

(5) Chalumeau. https://fr.wikipedia.org/wiki/Chalumeau_(instrument)    






Date : Le 28 février 2026

Lieu : Staatstheater Karlsruhe, 48. Internationale Händel Festspiele 2026, Grosses Haus.

Programme

Tamerlano HWV 17, opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel, livret de Nicola Francesco Haym d’après Tamerlano (1710) d’Agostino Piovene, créé à Londres le 31 octobre 1724 au Kings Theatre de Haymarket.

Interprètes, chanteurs

Christophe Dumaux, Tamerlano

Thomas Walker, Bajazet

Mari Eriksmoen, Asteria

Alexander Chance, Andronico

Kristina Hammarström, Irène

Matthias Winckhler, Leone

Freiburger Barockorchester

Figurants et danseurs du Badisches Staatstheater

René Jacobs, Directeur Musical

Kobie van Rensburg, Mise en scène, Décors, Costumes et Vidéo

Felix Bach, Lumières

Stéphanie Twiehaus, Dramaturgie






 































































mardi 21 juillet 2026

Sosarme, re di Media - Haendel

Georg Friedrich Haendel par Thomas Hudson (1701-1779). En 1732, Haendel était âgé de 47 ans.




Jusqu’à ces dernières années, Sosarme, re di media, opéra en trois actes de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), HWV 30, composé sur un livret d’Antonio Salvi et créé le 15 février 1732 à Londres (King’s Theater, Haymarket), était très rarement représenté et enregistré. La situation a notablement évolué ces dernières années puisqu’au festival de Halle 2016, cet opéra fut représenté avec une mise en scène et une chronique fut publiée dans BaroquiadeS (1). Fin décembre 2024, une version de concert fut donnée au salon d’Hercule du château de Versailles dans une productions du label CVS (2). Ce concert a donné lieu à un enregistrement dont voici la chhronique.


Un résumé détaillé du livret figure dans la deuxième publication citée. Les circonstances ayant présidé à la composition et la création de l’oeuvre sont décrites dans les deux publications citées plus haut et nous ne reviendrons pas là-dessus.


La raison du désamour des maisons d’opéra pour cette oeuvre du Caro Sassone est mystérieuse car la musique en est magnifique. Tout au plus peut-on invoquer un livret déséquilibré dans lequel le protagoniste dramatiquement le plus intéressant, le fils rebelle Argone, n’a presque rien à chanter mis à part un duetto avec sa mère Erenice, Se m’ascolti, « au cours duquel Argone ne parvient quasiment pas à ouvrir la bouche », comme le dit plaisamment Olivier Rouvière (3). En fait Sosarme présente de très nombreux attraits. La musique possède une grande beauté mélodique et est très variée et haute en couleurs. Les récitatifs secs sont courts, les airs, pratiquement tous avec da capo, vont à l’essentiel. Les trois remarquables duos comptent parmi les plus belles pages de l’oeuvre. On trouve également dans cet opéra une sonnerie de trompettes et deux beaux choeurs. En particulier le magnifique choeur final est loin d’être anecdotique comme beaucoup de ceux qui, dans l’opéra seria, expédient la lieto fine (fin heureuse) de rigueur.


Vue de l'entrée de l'Arsenal de Venise par Canaletto (1732). Private Collection, Ottawa

Qu’on me permette une réflexion personnalle en marge de ce qui précède à propos de la distribution de l’enregistrement présent. La tendance actuelle est de multiplier le nombre des contre-ténors (trois dans le cas présent, cinq dans un Artaserse de Leonardo Vinci créé à l’opéra de Nancy voici quelques années, etc.). Cette inflation du nombre des contre-ténors me paraît dramatiquement, scéniquement et musicalement discutable. Cette typologie vocale devrait être réservée à des rôles exceptionnels. Ici le rôle titre est attribué à un contre-ténor, une proposition compatible avec la distribution originale puisque Haendel avait confié ce rôle à Senesino, un castrato alto, mais pourquoi utiliser un contre-ténor pour le personnage de Mélo alors que Haendel avait donné le rôle à l’excellente contralto qu’était Francesca Bertolli ?


Le personnage titre se situe délibérément au dessus de la mêlée. Sosarme joue constamment un rôle de médiateur dans le conflit qui oppose Haliate à son fils Argone. Ce rôle se manifeste essentiellement à l’acte II avec un air royal (II.9), Alle sfere della gloria, avec deux hautbois et deux cors dont l’intervention massive annonce un épisode de la Water Music dont les deux premières suites orchestrales, HWV 348 et 349, furent publiées en 1733, un an après Sosarme mais probablement déjà jouées auparavant. Rémy Brès-Feuillet, excellent contre-ténor que j’avais eu le plaisir de voir à Beaune en 2023 dans l’Olimpiade de Vivaldi (4), a pris depuis beaucoup d’assurance et nous régale avec de magnifiques vocalises parfaitement articulées. Très différent est l’air charmant (II.13), In mille dolci modi, que Rémy Brès-Feuillet chante d’une voix remarquablement douce avec un légato harmonieux. Mais le plus beau chant de Sosarme se trouve dans le fameux duo avec Elmira, Per le porte del tormento, une merveilleuse sicilienne en mi majeur, tonalité la plus sensuelle de toutes (II.8). L’amour que les deux jeunes gens se vouent l’in à l’autre n’est pas sans embüches : non v’è rosa senza spine, ne piacer senza martir.


La véritable héroïne du drame est Erenice, la mère d’Argone et d’Elmira. Elle doit gérer l’entreprise folle de son fils, la colère de son époux Haliate et la félonie d’Altomaro. Eléonore Pancrazi, attributaire du rôle fait montre d’un ton martial dans son air très dramatique, Vado al campo, (je vais sur le champs de bataille combattre) (II.12). Le tempo de cet air haletant est presto et l’héroïne coupe quasiment la parole à l’orchestre en rentrant dans le vif du sujet sans attendre la ritournelle orchestrale habituelle. Il en est de même dans son fameux duo avec son fils Argone (II.3), Se m’ascolti, dans lequel ce dernier n’arrive pas à placer une parole. Eléonore Pancrazi fait preuve dans ce duo d’une agilité vocale et d’une longueur de souffle exceptionnelles. Enfin la mezzo-soprano nous bouleverse dans son lamento de l’acte III accompagné d’un violon solo (III.3), Cuor di madre, sommet émotionnel de l’opéra, avec sa voix ample au timbre chaleureux et à l’intonation parfaite (5).


Georges II, roi de Grande Bretagne et d'Irlandede 1727 à 1760. En 1732, il signe une charte royale pour la colonie de Géorgie.

Autre rôle héroïque, celui du bouillant Haliate, remarquablement tenu par Marco Angioloni. Ce dernier chante en particulier une aria di furore spectaculaire en ut mineur, La turba adulatrice, (I.8)  Rageur, le roi Haliate de Lydie, veut en découdre avec son fils, Voi vendicarmi ! Je veux me venger ! Il revient à de meilleurs sentiments dans un beau chant plein de douceur, Se discordia ci disciolse (si la discorde nous divise…) (II.5). Le ténor infuse à la musique sa motivation, semble-t-il sincère, de faire la paix.


Avec quatre airs et deux duos, Sarah Charles a le rôle le plus long. La typologie vocale de la chanteuse est, selon moi, celle d’une soprano colorature. Son timbre de voix acidulé convient parfaitement à la plupart de ses airs et notamment à l’air magnifique qui clôt l’acte I (I.11), Dite Pace, e fulminate…, aux tempi très contrastés avec des vocalises rapides parfaitement détachées par la cantatrice. Elle récidive en clôturant l’acte II avec un air ornithologique gracieux sur une basse de musette avec un violon solo très actif et de nombreux mélismes qu’elle articule avec légèreté et agilité (II.14). Sa prestation est au dessus de tout éloge dans le fameux duetto en mi majeur avec Sosarme (II.8). Au tout début de l’opéra, elle chante une aria simple et pure, Rendi’l sereno al ciglio (I.2) « dans la tonalité dure et plaintive, selon Marc-Antoine Charpentier (1637-1707), de si majeur » comme le mentionne Olivier Rouvière (6). Avec cinq dièzes à la clé et des passages en fa dièze majeur, cette tonalité n’est pas la plus aisée pour les instruments.


Melo, fils illégitime d’Haliate est un personnage sympathique. Il est préoccupé par la rivalité entre son père et son demi-frère ; en outre il ne donne pas suite aux solliciitations malveillantes de son grand-père Altomaro qui veut l’enrôler dans le camps d’Haliate. Ce personnage est incarné avec beaucoup de justesse par Nicolo Balducci, contre-ténor dont la voix très douce et la superbe diction font merveille dans son premier air, si, si, minaccia (I.6). En mi mineur, cet air mélancolique présente beaucoup de vocalises magistralement articulées.  Son deuxième air en sol mineur, So Che’l ciel…(II.6), possède un caractère analogue au précédent mais avec une plus grande profondeur en raison de chromatismes très expressifs et un accompagnement quasi chambriste. 


Comme très souvent chez Haendel, le méchant est incarné par une basse, en l’occurence, Giacomo Nanni qui a trois airs à son actif. Altomaro fait une entrée spectaculaire avec l’aria magnifique, Fra l’ombre…(I.5), chanté plus de vingt ans auparavant par Polifemo dans la sérénade, Aci, Galatea et Polifemo HWV 72, composée en 1708 en Italie. La partition descend jusqu’au fa1 ce qui est déjà pas mal mais Giacomo Nanni préfère la partition italienne écrite dans la même tonalité mais avec des notes basses plus profondes ce qui lui permet de faire des incursions impressionnantes dans l’extrême grave (ré1) avec un son étonnament puissant et sonore. Son deuxième air, Sento il cor che lieto gode…(II.7) est très dynamique et riche en contrepoint avec un accompagnement très élaboré des cordes. Logan Lopez Gonzalez, troisième contre-ténor de l’opéra prêtait sa voix au timbre chaleureux au fils rebelle Argone. Son entrée dans le beau récitatif accompagné du début, Voi miei fidi compagni…, (I.1) est pleine de promesses. Aucun air ne lui est attribué dans le livret mais il intervient dans le duetto avec sa mère, Erenice (II.3), Se m’ascolti… Cette dernière, malheureusement pour lui, le submerge d’un torrent de notes de musique tandis qu’il tente en vain de l’interrompre avec de brefs Ti diro ! 


Six suites pour clavier de Richard Jones (1680-1744), composées à Londres en 1732.

L’orchestre de l’Opéra Royal en formation étoffée intervenait dans les tutti (sinfonia et interludes orchestraux) et dans l’accompagnement de certains airs ; il était placé sous la direction éclairée et enthousiaste de Marco Angioloni. Tonitruant avec deux hautbois et deux cors dans certains airs et dans le choeur final, l’orchestre pouvait se montrer très discret dans d’autres airs plus chambristes. Les cordes faisaient preuve d’une précision horlogère sans la moindre sècheresse dans la fugue à trois voix de la sinfonia avec un premier violon solo très agile et expressif. Les hautbois et le basson coloraient agréablement les tutti. Les deux cors naturels étaient à leur avantage dans le magnifique air de Sosarme de l’acte II et multipliaient les appels cynégétiques. Les deux trompettes naturelles donnaient au choeur militaire de l’acte I, Alle stragge, alla morte (Au massacre, à la mort…), son caractère hystérique ; elles jouaient aussi une fanfare guerrière dans la sinfonia de l’acte II.  Dans le continuo, violoncelle, clavecin et luth accompagnaient les récitatifs secs de façon délectable.


Cet opéra est d’une beauté mélodique exceptionnelle, il diffuse une émotion intense et est digne  de la trilogie composée peu après par Haendel : Orlando, Ariodante et Alcina. Merci à Château de Versailles Spectacle et à Marco Angioloni, un chef engagé et enthousiaste de nous avoir révélé un opéra  presqu’oublié dans une version historiquement informée.


  1.  https://baroquiades.com/sosarme-haendel-halle/

2. https://baroquiades.com/sosarme-haendel-angioloni-versailles-2024/

3.   Olivier Rouvière, Les opéras de Haendel, un vade-mecum, van Dieren, Paris, 2021

4.  https://piero1809.blogspot.com/2023/10/lolimpiade-de-vivaldi-par-jean.html

5.   Piotr Kaminski, Haendel, Purcell et le baroque à Londres, Fayard, 2010, pp 182—7.

6.   https://francisjacoblesite.wordpress.com/wp-content/uploads/2014/10/cc-tons-affect-des-tonalitecc81s1.pdf






Interprètes, chanteurs

Rémy Brès-Feuillet, Sosarme

Sarah Charles*, Elmira

Marco Angioloni, Haliate

Eléonore Pancrazi, Erénice

Nicolo Balducci, Mélo

Logan Lopez Gonzalez, Argone

Giacomo Nanni, Altomaro

Orchestre de l’Opéra Royal

Marco Angioloni, Direction

*Membre de l’académie de l’Opéra Royal.

Orchestre de l’Opéra Royal

Violons I, Raphaël Aubry, Laura Alexander, Akane Hagihara, Laurène Patard-Moreau, Murielle Pfister

Violons II, Petr Ruzicka, Héléna Chudzik, Sarah Haligan, David Rabinovici, Lea Roeckel.

Altos, Alexandra Brown, Alexandre Garnier, Violaine Willem

Violoncelles, Claire-Lise Demettre*, Eglantine Latil, Simon Lefebvre.

Contrebasse, Lucasz Madej

Hautbois, Michaela Hrabankova, Thomas Letellier

Basson, Robin Billet

Trompettes, Chritophe Eliot, Johan Nardeau

Cors, Edouard Guittet, Alexandre Fauroux

Théorbe*, Léa Masson

Clavecin et orgue, Nora Darganzali*

*Basse continue