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dimanche 4 octobre 2026

Bomba flamenca - Requiem imaginaire pour Charles Quint

© Ars Essentia/Festival de Beaune.  Simon-Pierre Bestion - La Tempête


Il y a un an exactement Vincent Dumestre donnait au 43ème festival de Beaune : Les Noces Royales de Louis XIV, un spectacle censé évoquer ce moment très important de l’histoire européenne. C’est un évènement non moins important auquel fut convoqué le public en ce vendredi 3 juillet au 44ème festival de Beaune : les obsèques de Charles Quint, une cérémonie imaginée par Simon-Pierre Bestion, le choeur et l’orchestre La Tempête et six solistes.


En 1558, deux ans après s’être retiré du pouvoir et sentant sa fin approcher, Charles Quint (1500-1558), alors reclus au monastère de Yuste, aurait décidé d’organiser la répétition de ses propres funérailles. Ce récit peut-être fantaisiste traduit certainement la piété profonde de l’ex-empereur et sa volonté de se préparer par des prières et des oraisons funèbres à un trépas qu’il sentait proche. Il reflète peut-être aussi un état de dépression résultant de la mort de sa très chère épouse Isabelle du Portugal en 1539 et le décès tout récent de sa mère Jeanne 1ère de Castille en 1555.


Le spectacle auquel nous étions conviés n’était en rien une reconstitution historique des funérailles de l’empereur le plus puissant de son temps. Ce n’était de toutes façons pas possible car on ignore à une exception près, quels furent les chants et les prières exécutées au cours de la messe de Requiem. C’est pluôt le témoignage d’une Espagne à la charnière entre deux époques, celle de la Reconquista, conquête de l’émirat de Grenade par la couronne de Castille qui coincide avec la fin du Moyen-Âge et celle du début de la Renaissance. Simon-Pierre Bestion s’appuyant sur la structure de la messe pour les défunts  a souhaité : « créer une sorte d’immersion spirituelle et émotionnelle dans ce que pouvait être l’environnement musical rêvé à la mort du plus grand empereur de la Renaissance ».


En 1492, les musulmans et les juifs sont chassés ou forcés à l’exil hors d’Espagne. Ne restent que les Morisques et le Marranes, musulmans et juifs respectivement convertis au Christianisme. A noter également qu’à Tolède, a longtemps subsisté un rite chrétien mozarabe (chrétiens de culture arabisée). Toutes ces populations ont laissé des traces importantes dans l’art ibérique et tout particulièrement dans la musique. Certaines sont reconnaissables dans plusieurs chants du programme de ce concert.


© Ars Essentia/Festival de Beaune.  Vadym Makarenko, Simon-Pierre Bestion, Ronaldo Lopes.

Le titre Bomba Flamenca (Bombe flamande) rend compte de la révolution de la musique espagnole au contact de celle des Flandres et des Pays-Bas espagnols.

Congaudeant catholici

Les saqueboutes, les doulcianes et le tambour résonnent puissamment dans la nef de Notre-Dame de Beaune, superbe temple qui nous rappelle que Charles Quint fut duc de Bourgogne sous le nom de Charles II pendant 38 ans. Les voix s’elèvent et chantent une mélodie issue du plain chant datant du 12ème siècle, exemple émouvant de polyphonie à trois voix, une innovation à cette époque. Les sons surgissent des quatre points cardinaux de cet admirable édifice roman

La Guerre, Clément Janequin (1485-1558) ; La Bomba, Mateo Flecha (1481-1553)

Une spectaculaire fanfare des trois cornets à bouquin, des saqueboutes et des autres vents sert de portique à deux choeurs, le premier à peine murmuré et le second éclatant. Ce dernier est une ensalada, un genre typiquement espagnol, une musique polyphonique mélangeant plusieurs styles.

Mille regres, Luys de Narvaez (1500-1555)

Il s’agit d’un duo de harpe (Loris Barrucand) et de théorbe (Pierre Rinderknecht) très joliment interprété.

Messe Mille regretz, Cristobal de Morales (1500-1553)

Cette sublime prière pénitentielle, Kyrie eleison, débute aux deux basses de viole, elle se poursuit avec un choeur puissant dont la polyphonie très dense est richement accompagnée par les cornets, les saqueboutes et les cordes. 

Musae Jovis, Nicolas Gombert (1495-1560)

Ce chant très étrange accompagné par une flûte à bec et les violes de gambe, composé à la mémoire de Josquin Desprez, débute par un solo des ténors Marco Van Baaren et Edouard Monjanel et du  baryton Imanol Iraola, il se poursuit avec la voix très prenante de la contralto Fanny Châtelain.

Nawa Assar

Il s’agit d’une chanson traditionnelle arabo-andalouse initiée par les cordes seules auxquelles se joignent les instruments à vent et la percussion.


© Ars Essentia/Festival de Beaune. Sopranos et altos du choeur La Tempête.

Una sanyosa porfia, Juan del Encina (1448-1529)

Dans cette très belle et troublante chanson populaire espagnole, deux personnages, incarnés par le baryton Imanol Iraola et la mezzo-soprano Axelle Verner, probablement des chrétiens, racontent la chute de Grenade, vue du coté des musulmans ; ils témoignent à tour de rôle de la brutalité des troupes de la Reconquista en train d’écraser et de chasser les Maures, mettant fin à plusieurs siècles de cohabitation. Un des sommets du concert.

Ad Mortem Festinamus (Llibre vermell de Montserrat) XIVème siècle.

Un solo de cornemuse ouvre ce morceau, les tambours et les saqueboutes s’en donnent à coeur joie. Les voix d’homme entonnent un chant très sauvage, sorte de memento Mori qui reprend le thème bien connu de la danse macabre : riches ou pauvres, les damnés iront en enfer quand les trompettes vont sonner le jour dernier.

Mem - Lamentationes Hieremiae prophetae, Thomas Crecquillon (1505-1557).

Le texte biblique pleure la destruction de Jérusalem et de son temple par les Babyloniens, en 586 avant Jésus-Christ. Ce poème magnifique débute avec un choeur de violes, se poursuit avec un choeur vocal à quatre voix mixtes d’une grande puissance émotionnelle renforcé par d’impressionnantes saqueboutes. Un des sommets du concert.

Ir me kero madre a Yerushalaiym

Ce beau chant traditionnel séfarade est écrit en ladino, c’est-à-dire en judéo-espagnol. La phrase El es Senyor de todo el mundo (Il est le Seigneur du monde entier) est traduit dans le programme du concert par « Jérusalem règne sur la terre entière », on se demande pourquoi. Le chant de la soprano Amélie Raison est envoûtant. Elle est ensuite doublée par les autres solistes et le choeur tout entier tandis que le tempo accélère.

Sanctus et Benedictus de la messe de Requiem de Pedro Escobar (1465-1554)

La cérémonie funèbre se poursuit avec des extraits chantés par le choeur d’une Missa pro defunctis de Pedro Escobar, un musicien d’origine portugaise ayant principalement travaillé comme maître de chapelle à Séville. 

Gimel - Lamentationes Hieremiae prophetae, Marbrianus de Orto (1460-1529)

Ces lamentations confiées au choeur sont chantées pianissimo de façon très émouvante en bouches fermées. Elles décrivent la déportation des habitants de Judée lors de l’invasion des Babyloniens. Les voix sont accompagnées par un superbe théorbe.

El  Fuego

Cette ensalada aux accents populaires de Mateo Flecha « El Viejo » est chantée alternativement par des solistes et le choeur ; elle revêt une actualité brûlante puisqu’elle repose sur la métaphore du feu qui envahit tout, qui brûle tout sur son passage et que les hommes pécheurs ne pourront éteindre que s’ils arrêtent leurs transgressions et font pénitence. 

Parce mihi Domine de Cristobal de Morales

Il est le seul morceau dont on est certain qu’il faisait partie de l’office des défunts pour Charles Quint. Tandis que la musique est relativement calme, sereine et apaisée, les paroles très curieuses semblent refléter une profonde inquiétude. « Qui suis-je pour que Dieu s’intéresse à moi ? Me pardonnera-t-il toutes mes transgressions et mes iniquités » ?

Agnus Dei  

Cette admirable conclusion très douce et recueillie de la messe de Requiem de Pedro Escobar est chantée avec ferveur par l’admirable choeur La Tempête.

Magnificat d’Antonio de Cabezon (1510-1566)

La prière de la Vierge Marie conclut ainsi cette cérémonie religieuse fantasmée sur un message d’espérance. Le cantique marial est volontaire et énergique : la soprano Amélie Raison entonne le premier verset. Les autres versets consistent en une alternance entre les instruments (les violons, les doulcianes puis les cornets avec des virtuoses à chaque pupitre) et le chant. L’effectif vocal devient plus important notamment sur les mots Deposuit potentes de sede (Il renverse les puissants de leur trône). Un puissant choeur instrumental (les cuivres, les cornets au complet et le tambour) et vocal remplace l’habituelle doxologie finale : Gloria Patri et filio et Spiritus Sanctus du Magnificat par un retour de l’émouvant introït de la messe de Requiem de Pierre de Manchicourt (1510-1564) comme c’est souvent le cas dans ce genre de célébration. Fin impressionnante, toutes forces déployées.


Nous avons assisté à un déferlement de musique admirable pendant près de deux heures. Au delà de la diversité des genres et des styles dérivant parfois vers l’éclectisme, se dégageait l’unité profonde d’une époque exceptionnelle où l’humanisme et la foi la plus ardente souvent se côtoyaient, parfois se mariaient et, hélas, souvent s’affrontaient. Bravo aux merveilleux instrumentistes, choristes, et solistes et à leur formidable chef Simon-Pierre Bestion dont l’imagination et la créativité ont mis sur pied ce concert infiniment profond et original. 




Lieu : Basilique Notre-Dame de Beaune. 44ème festival international d’opéra baroque de Beaune.

Programme

Bomba Flamenca : Requiem imaginaire pour Charles Quint

Maître Albert de Paris (?-1177), « Congaudeant catholici » Codex Calixtinus (XIIème siècle)

Clément Janequin (1485-1558). La Guerre (extrait)

Mateo Flecha « El Viejo » (1481-1553). La Bomba

Pierre de Menchicourt (1510-1564). Introit - Requiem

Luys de Narvaez (1500-1555). « Mille regres » - El tercero libro del Delphin de musica.

Cristobal de Morales (1500-1553). « Kyrie eleison » - Missa Mille regretz.

Nicolas Gombert (1495-1560). Musae Jovis (in memoriam Josquin Desprez)

Anonyme. Nawa Assar - Muvash’shah (Chanson traditionnelle arabo-andalouse, chanson d’amour

Juan del Encina (v1468-1529). « Una sanosa porfia » - Cancionero de Palacio.

Anonyme XIVème siècle. Ad mortem festinamus - Llibre vermell de Montserrat.

Thomas Crecquillon (v1505-1557). « Mem - Lamentationes Hieremiae prophetae »

Anonyme XVème siècle. Alleluia - Videant pauperes (chant chrétien mozarabe)

Anonyme. Tarakto bèbè rajè (chant traditionnel de Samaa marocain).

Anonyme. Démarche ondulante - Epris d’une gazelle (chanson traditionnelle arabo-andalouse)

Anonyme. Ir me kero madre a Yerushalaym (chant traditionnel sépharade)

Anonyme XIIème siècle. « Dum esset salvator in monte » - Codex Calixtinus.

Pedro de Escobar (v.1465-1554). Sanctus et Benedictus - Requiem.

Marbrianus de Orto (v1460-1529). « Gimel - Lamentationes Hieremiae prophetae »

Anonyme XIIIème siècle. « Tod’aquel que pola Virgen » - Cantigas de Santa Maria.

Mateo Flecha « El Viejo ». El Fuego

Cristobal de Morales. « Parce mihi, Domine » L’Oflicium defunctorum, requiem pour Charles Quint.

Pedro de Escobar. Agnus Dei - Requiem.

Antonio de Cabezon (1510-1566). Magnificat - Fabordone y glosas del primer tono llano.

Interprètes/Chanteurs

Amélie Raison, Soprano

Axelle Verner, Mezzo-soprano

Fanny Chatelain, Contralto

Edouard Monjanel et Marco Van Baaren, ténors

Imanol Iraola, Basse

Marianne Pelcerf, Création lumières

Sebian Falk, régie lumières

Florian Delattre, Régie générale

La Tempête, choeur et orchestre

Simon-Pierre Bestion, Conception, arrangements, mise en espace et direction


Choeur

Annabelle Bayer, Alice Kamenezky, Véronique Housseau, Sopranos

Cécile Blanquey, Thibaut Jacmin, Altos

Richard Golian, Vivien Simon, Ténors

Eudes Peyre, Arthur Cady, Jean-Christophe Brizard, Basses


Orchestre

Vadym Makarenko, Camille Aubret, Violons

Julie Dessaint, Robin Pharo, Basse de viole

Adrien Alix, Contrebasse

Lucile Tessier, Marie Lerbret, Anaïs Ramage, Doulciane et flûtes à bec

Xavier Marquis, Doulciane, duduk et clarinette

Benoît Teinturier, Solène Riot, Abel Rohrbach, Cornet à bouquin et cornemuse

Nicolas Vazquez, Olivier Dubois, Pierre Rinderknecht, Sacqueboute

Ronaldo Lopes, Bérengère Sardin, Théorbe et guitare Renaissance

Loris Berrucand, Harpe triple

Michèle Claude, Orgue
























































































mardi 29 septembre 2026

Bach - Messe en si mineur - Choeur et Orchestre Vox luminis - Lionel Meunier

© Ars Essentia/Festival de Beaune. Le choeur Vox Luminis. Notre Dame de Beaune



Un testament musical

La messe en si mineur BWV 232 a eu une genèse compliquée ; elle a été conçue à trois époques de la vie de Jean-Sébastien Bach (1685-1750). En 1724, ce dernier composa un Sanctus exécuté à Leipzig, la même année à Noël. En 1733, il envoya à l’électeur de Saxe et futur roi de Pologne, Frédéric Auguste II (1696-1763), récemment converti au catholicisme, une composition comportant le Kyrie et le Gloria qui devaient plus tard ouvrir la messe en si. A cette époque Bach souhaitait être nommé maître de chapelle à la cour de Dresde et la lettre d’accompagnement de cet envoi, écrite habilement avec toutes les formules de politesse d’usage, était quasiment une demande d’emploi. Ce n’est qu’à la fin de sa vie, entre 1747 et 1749, que Bach conçut le projet d’une grande messe en latin en ajoutant les parties traditionnelles du missel romain. Il reprit le Sanctus de 1724 et le Kyrie et le Gloria de 1733 et leur ajouta un Credo, un Benedictus, un Hosanna et un Agnus Dei. Pour ce faire, Bach recourut au procédé courant à l’époque de réutiliser des oeuvres précédemment écrites et notamment des extraits de cantates ou d’oratorios. C’est ainsi que sur les 25 sections de la messe, 15 sont des emprunts à des oeuvres antérieures. Les compositions originales (Credo, Incarnatus est, Confiteor) font partie de ses toutes dernières créations. On peut imaginer que Bach ait réuni dans cet édifice colossal le meilleur de sa production, une sorte d’anthologie de son oeuvre passée. Toutefois cette messe complète n’est pas une oeuvre de musique pure à l’instar de l’Art de la Fugue par exemple, c’est avant tout une oeuvre religieuse vivante qui pourrait être exécutée, en théorie, lors d’une célébration, malgré sa durée de presque deux heures. Le Requiem de Giuseppe Verdi d’une durée d’une heure et 40 minutes a bien été donné aux obsèques d’Alessandro Manzoni, un ami du compositeur. La messe en do mineur K 427 de Wolfgang Mozart, dont la longueur aurait été considérable si elle avait été terminée, était prévue comme une messe d’action de grâce pour célébrer le mariage du compositeur avec Constance Weber. En tout état de cause et quelqu’eût été sa destination finale, la messe en si est un testament musical d’une profondeur spirituelle exceptionnelle et un témoignage vibrant de la foi chrétienne de son auteur (1,2). L’essentiel de cette publication a fait l’objet d’une chronique dans BaroquiadeS (3).


© Ars Essentia/Festival de Beaune. ...et en un seul Seigneur Jésus-Christ.

Après quelques mesures d’introduction affirmant la tonalité de si mineur, le sujet de la fugue du Kyrie eleison débute aux instruments puis les cinq voix de ténor, alto, soprano I, soprano II et basse successivement entonnent ce sujet. Le vaste flux musical enfle comme une marée montante, gagne en puissance tout en restant dans les limites d’une prière fervente et sereine. D’emblée la lecture du choeur et de l’orchestre Vox Luminis et de Lionel Meunier procure à l’assemblée massée dans l’église Notre-Dame une profonde sensation de plénitude. La musique de Jean-Sébastien Bach résonne dans un volume idéalement approprié, celui d’une architecture romane typiquement bourguignonne avec ses pilastres cannelés inspirés de l’antiquité. Le Christe eleison, duo pour soprano (Kristen Witmer) et alto (Victoria Cassano), presque galant d’esprit, très joliment chanté par les solistes, offre un contraste étonnant avec la fugue du premier Kyrie. Le Kyrie II en fa # mineur qui suit, est un motet sévère en forme de fugue. Plus tourmentée que celle du Kyrie I, la prière pénitentielle du second Kyrie recèle en elle une angoisse perceptible comme le montrent le terrible saut d’octave des sopranos, qui atteignent le La4 ainsi que les chromatismes et les dissonances qui suivent comme si la foule des croyants craignait que ses péchés ne lui fussent pas remis. Le Kyrie résume, à lui seul, la démarche musicale du Cantor de Leipzig avec deux styles en présence : le style moderne d’une part : choeur baroque richement instrumenté (Kyrie eleison I) ou aria galante avec accompagnement d’instruments solistes (Christe eleison) et le style ancien d’autre part : motet polyphonique archaïque issu de la Renaissance (Kyrie eleison II). On retrouvera ces deux styles tout au long de l’oeuvre. Notons dès à présent que les solistes sont tous issus du choeur Vox Luminis ce qui donne à l’exécution une très belle homogénéité.


© Pierre Benveniste. Sopranos et altos.

Le Gloria débute en ré majeur, ton joyeux et guerrier selon Marc-Antoine Charpentier (1643-1704) avec une fanfare éclatante des trois trompettes baroques dans l’aigu. Ce début très brillant du choeur, scandé par les timbales, est tempéré dans la section Et in terra pax merveilleusement chantée par les cinq pupitres du choeur Vox Luminis (fabuleuses sopranos). Le Laudamus te en la majeur (tonalité très sensuelle) est une aria galante accompagnée par une merveilleuse partie de violon solo d’une extrême virtuosité (Cynthia Freivogel) et chantée par l’excellente alto Victoria Cassano. Le Gratias agimus tibi est un motet en valeurs longues, alla breve (4/2), de style ancien comme le montrent les diminutions qui surviennent dans la suite de l’exposé du thème. Après le charmant duo pour soprano et ténor avec traverso obligé en sol majeur du Domine Deus, survient le Qui tollis peccata mundi en si mineur confié au choeur, centre de gravité du Gloria. Cette section basée sur un texte essentiel de la foi chrétienne, inspire à Bach une de ses plus puissantes et émouvantes pages chorales. La conclusion est en si majeur avec une tierce picarde. Après un joli air pour alto solo et hautbois d’amour (Qui sedes)  et un air majestueux pour basse (Felix Schwandtke) accompagné par le magnifique cor naturel de Bart Cypers (Quoniam tu solus sanctus), le Gloria se termine avec un choeur jubilant en ré majeur, Cum Sancto Spiritu. Les trompettes s’en donnent à coeur joie dans l’extrême aigu. On ne peut qu’admirer la cohésion et l’homogénéité du choeur et de l’orchestre Vox Luminis.


© Pierre Benveniste. Ténors, Basses et Lionel Meunier à la direction.

La profession de foi du Credo, noté Symbolum Nicenum sur la partition, débute par un motet en ré majeur à cinq voix en valeurs longues. Le thème, Credo in unum Deum, composé de doubles rondes et de rondes appartient au plain chant. La suite Patrem omnipotentem est une diminution du thème initial. Ce motet de style archaïque évoque Claudio Monteverdi et on s’attend presque à entendre des cornets accompagnant les sopranos ; ces dernières gravissent les hauteurs les plus éthérées avec une voix très pure jusqu’au Si4 ! Ce sont bien sûr des trompettes (et non des cornets) qui doublent les parties les plus aigues. La polyphonie est tellement belle qu’on en a les larmes aux yeux. L’incarnatus est et le Crucifixus forment le centre de gravité de ce credo. Le sublime Incarnatus est consiste en un accord parfait de si mineur descendant, énoncé par les altos et répété dans des tonalités différentes par les autres voix. Un motif chromatique poignant aux cordes répété tout au long confère une intense émotion à ce motet. Le Crucifixus en mi mineur reprend le même principe avec un thème chromatique énoncé par les quatre voix du choeur dans des tonalités de plus en plus éloignées et un discours musical heurté et obstiné évoquant les clous de la crucifixion. Un désespoir cosmique envahit les dernières mesures, sur les mots sepultus est, murmurés par le choeur. Et resurrexit en ré majeur impressionne par son caractère jubilatoire ; il s’enchaine à l’air célèbre Et in Spiritum Sanctum chanté par une magnifique basse soliste (Anton Haupt). La suave mélodie accompagnée par le hautbois d’amour (Benoît Laurent) est un délice pour l’oreille et pour le coeur. Les paroles Credo in unam sanctam catholicam et apostolicam ecclesiam sont répétées plusieurs fois ce qui peut étonner venant d’un compositeur luthérien mais le terme catholique doit être pris dans son sens originel c’est à dire universel. Le confiteor en fa # mineur est un motet à cinq voix, sorte de ricercar contrapuntique. Pendant que quatre voix se livrent à des contrepoints variés et subtils, les ténors chantent un cantus firmus. On arrive alors, à mon humble avis, au passage le plus extraordinaire de la messe, formé de modulations enharmoniques sur les paroles Et expecto resurrectionem mortuorum (j’attends la résurrection des morts), sorte de ricercar harmonique cette fois, aux sonorités d’une incroyable modernité. Ce passage exceptionnel est admirablement mis en valeur par l’ensemble Vox Luminis. Un choeur triomphal reprend les paroles Et expecto resurrectionem en ré majeur et met un point final au Crédo.


© Pierre Benveniste. Sophia Kind et Stéphanie Troffaes.



Le Sanctus en ré majeur à six voix (un pupitre supplémentaire d’alto) est très spectaculaire avec ses triolets de croches aux voix hautes qui m’évoquent une sonnerie de cloches, il est suivi par l’étourdissante fugue du Pleni sunt coeli. Le Hosanna in excelsis en ré majeur pour deux choeurs à quatre voix est une merveille de contrepoint parfaitement mis en place par Lionel Meunier dont la direction est lumineuse et inspirée. Le Benedictus en si mineur est un air pour ténor (Jonathan Hanley). Il débute avec un long solo de traverso en triolets de doubles croches à l’incroyable sonorité. Félicitations aux deux merveilleuses flûtistes, Sophia Kind et Stéphanie Troffaes et au ténor. Le magnifique Agnus Dei en sol mineur débute avec un solo de violon très élaboré (Caroline Bayet). Le soliste, un alto (Matthias Dähling), chante une poignante mélodie avec une voix d’une merveilleuse douceur. Pour le Dona nobis pacem, Bach reprend le choeur Gratias agimus tibi du Gloria et cette oeuvre surhumaine se termine dans la sérénité et la plénitude.


Une exécution à la hauteur d’une des plus grandes oeuvres de l’esprit humain.



  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Messe_en_si_mineur
  2. Gilles Cantagrel, Jean Sébastien Bach, Passions, Messes et Motets, Fayard 2011.
  3. https://baroquiades.com/messe-en-si-bach-meunier-beaune-2026/




Lieu : Eglise Notre-Dame de Beaune. 44ème festival international d’opéra baroque de Beaune.


Programme

Messe en si mineur BWV 232 de Jean Sébastien Bach (1685-1750)


Interprètes

Estelle Lefort, Kristen Witmer, Sopranos

Victoria Cassano, Matthias Dähling, Korneel Van Neste, Altos

Raffale Giordani, Jonathan Hanley, Ténors

Anton Haupt, Felix Schwandtke, Basses

Vox Luminis

Lionel Meunier, Direction artistique et basse

Vox Luminis

Choeur

Viola Blache, Zsuzsi Toth, Kristen Witmer, Sopranos I

Victoria Cassano, Estelle Lefort, Liga Zirina, Sopranos II

Iris Bouman, Matthias Dähling, Korneel Van Neste, Altos

Raffaele Giordani, Jonathan Hanley, Joao Moreira, Ténors

Anton Haupt, Lionel Meunier, Felix Schwandtke, Basses

Orchestre

Caroline Bayet, Hannah Visser, Julia Krikkay, Violons I

Cynthia Freivogel, Birgit Goris, Mélanie Evrard, Violons II

Wendy Ruymen, Kaat De Cock, Altos

Daniel Rosin, Teresa Madeira, Violoncelles,

Carina Cosgrave, Contrebasse

Sophia Kind, Stéfanie Troffaes, Flûtes traversières

Benoît Laurent, Esther Gruyaert, Javier Sanchez Castillo, Hautbois

Bart Cypers, Cor

Hans-Martin Rux-Brachtendorf, Pedro Henrique, Souza Rose, Trompettes

Stefan Gawlick, Timbales

Daniel Seeger, Orgue

Anthony Romaniuk, Clavecin