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mercredi 9 septembre 2020

Gismondo, re di Polonia de Leonardo Vinci

 O vinci, o mori
Quinzième opéra seria de Leonardo Vinci (1690?-1730), Gismondo, re di Polonia, fut composé en 1727 à partir d'un livret de Francesco Briani et créé à Rome la même année. Le livret de Briani avait été écrit en 1707, soit 20 ans auparavant, pour un opéra d'Antonio Lotti (1667-1740), Il vincitor generoso et avait été créé en présence du roi Frédéric IV du Danemark. Grâce à l'action de Max Emanuel Cencic, concrétisée par l'enregistrement d'Artaserse puis de Catone in Utica, les opéras seria de Vinci commencent à être connus du grand public. Vinci a commencé sa carrière en composant des opéras bouffes en dialecte napolitain pour la plupart perdus. L'exécution de Li zite 'n galera, un opéra bouffe désopilant par La Capella Turchini (Antonio Florio) a révélé au public le don mélodique et l'humour de ce compositeur originaire de Calabre mais installé depuis l'adolescence à Naples. Le présent enregistrement de Gismondo, re di Polonia est une nouvelle étape dans la reconnaissance d'un compositeur original tenant une place importante dans l'évolution de l'opéra à Naples (1).

Leonardo Vinci

Primislao, duc de Lithuanie juge dégradant d'être le vassal de Gismondo (Sigismond II, roi de Pologne entre 1548 et 1572), attitude qui empoisonne les relations entre les deux hommes. Ernesto, duc de Livonie et Ermano, duc de Moravie sont en principe alliés à Gismondo car ils sont tous deux amoureux de la fille du roi, Giuditta. Cette dernière est secrètement éprise de Primislao. A l'acte I Gismondo se réjouit du mariage envisagé entre son fils Ottone et Cunegonda, fille de Primislao, mariage qui augure une ère de paix. Malheureusement Pimislao refuse de prêter serment de fidélité à Gismondo. Ottone et Cunegonda tentent de réconcilier leurs parents respectifs et arrivent à leurs fins puisque Primislao accepte de prêter serment sous certaines conditions. A l'acte II la chute de la tente royale au moment de la signature du traité provoque un incident diplomatique, Primislao ridiculisé rompt son serment et Cunegonda se sent trahie par Ottone. Gismondo et Cunegonda demandent à Ottone de renoncer à son projet amoureux et exhortent ce dernier à combattre au champs d'honneur. La guerre éclate entre la Pologne et la Lithuanie et la victoire revient aux polonais. Cunegonda affronte Ottone au combat. Ce dernier la maitrise et lui laisse la vie sauve mais elle l'accable de récriminations car elle croit que son ex-fiancé a tué son père Primislao. Ce dernier qui n'est pas mort mais blessé, a renoncé à ses prétentions c'est pourquoi Gismondo lui accorde son pardon tandis que Primislao consent au mariage de sa fille avec Ottone. Entre temps, Ermano avoue qu'il est l'auteur de la chute de la tente et se suicide, Ernesto, se sacrifiant aux intérêts supérieurs de la nation et au bien commun, renonce à Giuditta et cette dernière peut épouser Primislao.

Frédéric IV du Danemark par Hyacinthe Rigaud, Statens Museum  for Kunst, Copenhagen

Pour qu'une intrigue aussi politique, se déroulant dans des terres très éloignées de la lagune vénète, ou des collines de Rome, intéressât le public, il fallait que ce dernier se sentît concerné et qu'un certain nombre de conditions fussent remplies. La plus marquante d'entre elles fut la visite que le roi Frédéric du Danemark fit à Venise en 1707 et qui frappa les esprits comme en témoigne la dédicace du livret d'Il vincitor generoso dans laquelle Briani loue Frédéric IV comme un souverain idéal et un parangon dans l'art de gouverner. Selon Boris Kehrmann (2), Il vincitor generoso est un instrument de propagande pour le roi du Danemark. La louange des vertus du souverain idéal était dans l'air du temps. Parmi les qualités requises pour régner, la raison, la constance, la clémence et la vaillance étaient les plus fréquemment citées. Le souverain danois avait fait preuve de toutes ces qualités dans le conflit qui l'opposa à la Suède à partir de 1700 et jusqu'en 1720 (Guerre du Nord). Il est évident que le caractère de Gismondo, personnage titre du livret, était calquée sur celle de Frédéric IV. Il représentait le bon souverain qui agissait selon le principe de la pensée rationnelle et faisait preuve de constance, vertu la plus haute dans l'opéra seria et bien sûr de clémence. Par antithèse, son rival Primislao était le mauvais souverain qui ne possèdait aucune des vertus susdites, à l'instar du Duc Frédéric de Holstein-Gottorp qui refusa de prêter serment à Frédéric IV et mit le Holstein, province danoise, dans le giron de la Suède. Il était même possible que Briani eût pensé au roi de Suède, Charles XII dont la politique aventureuse de conquêtes mit à mal l'Europe du nord et notamment la Pologne et la Lituanie. Quelques années après la représentation d'Il vincitor generoso, Frédéric IV et ses alliés triomphaient des troupes suédoises (Paix de Frederiksborg, 1720) et donc le livret de Briani prenait un relief nouveau, fort utile pour le succès de Gismondo, re di Polonia..

Charles XII de Suède par Hyacinthe Rigaud, Musée National de Suède.

Une autre raison de l'intérêt que pouvait trouver le public romain, fut la dédicace que Leonardo Vinci fit à Giacomo II, re della Gran Brettagna, c'est-à-dire James Edward Stuart (1688-1766), prétendant catholique au trône d'Angleterre que le Saint-Siège soutenait dans l'espoir qu'il ramenât la Grande Bretagne dans le giron de l'église catholique.
Enfin une troisième raison du succès est l'excellence du livret. Ce dernier offre des situations très dramatiques, une action continue et spectaculaire et des personnages bien caractérisés.

La musique de Leonardo Vinci manifeste dans Gismondo, re di Polonia son originalité par rapport à celle de ses contemporains: Antonio Vivaldi (1678-1741), Georg Friedrich Haendel (1685-1759) ou Nicola Porpora (1686-1768) et est une bonne illustration de l'école napolitaine. Moins hardie au plan harmonique que celle de Vivaldi, moins polyphonique que celles de Haendel ou Porpora, elle donne à la voix et à la mélodie la place principale. L'orchestre plus léger et plus transparent, abandonne les figures de contrepoint au profit d'un accompagnement non motivique consistant souvent en de simples batteries des cordes. Les instruments à vents (bassons, cors, flûtes, trompettes) se voient confiés des rôles concertants dans neuf numéros sur trente et un. 

La structure de cet opéra est typique de l'opéra seria issu de la première réforme avec essentiellement des airs séparés par des récitatifs secs (3). Le premier acte se termine par un grand air (Quell'usignolo), le second par un duetto (Dimmi una volta addio) et le troisième qui contient un superbe terzetto (Dolce padre e re pietoso), se termine par un choeur. Mis à part quelques ariosos de forme libre, les airs sont presque tous de forme da capo, ils sont généralement courts et les tempos très animés. On note aussi dans l'opéra un décalage entre un texte très dramatique et une musique souvent guillerette, parfois proche de celle de l'opera buffa comme c'est le cas avec la plupart des airs attribués à Giuditta. Les passages dramatiques n'en ressortent que mieux par effet de contraste. Les arie di paragone (airs basés sur une comparaison ou une métaphore) sont nombreux. Le comparant (navire en perdition par exemple) se trouve dans la première strophe et le comparé (le protagoniste généralement) dans la seconde. Chose rare, on trouve même un air (Se l'onde corre al mare) basé sur une double métaphore, la rivière qui ne peut retourner à sa source dans la première strophe et la flamme qui ne peut s'unir à l'éther dans la deuxième (3,4). Cette musique de Leonardo Vinci annonce la naissance d'une sensibilité nouvelle, développée en même temps que lui à Naples par Johann Adolphe Hasse (1699-1783), conduisant au style préclassique de Nicolo Jommelli (1714-1774) et de Johann Christian Bach (1735-1782) (5).



Contrairement à Artaserse où la distribution entièrement masculine respecte les conditions existant dans la Rome du temps de Vinci où les papes interdisaient aux femmes de chanter, le choix qui a prévalu dans l'enregistrement de Gismondo, re di Polonia, est plus équilibré. Les deux personnages féminins sont chantés par des femmes et le rôle de Primislao, écrit pour un castrat, est ici chanté aussi par une femme.

Le rôle de Gismondo était chanté par Max Emanuel Cencic. Toute la carrière de ce contre ténor est dédiée à l'opéra baroque, soit en tant que chanteur, soit en tant que producteur. J'ai eu la chance de voir à l'opéra national du Rhin, une de ses plus belles prises de rôle dans Farnace de Vivaldi. Avec quatre airs, le rôle titre n'est pas le mieux pourvu mais ses airs sont très mélodieux et respirent la modération et l'humanité. Au premier acte, Gismondo use de la métaphore de la colombe ballotée par la tempête (Se soffia irato...) pour décrire le trouble qui l'envahit à la pensée des conflits à venir. Il ne s'emporte que dans Torna cinto il crin... au moment où il exhorte son fils à combattre, O vinci, o mori...(Sois vainqueur ou bien meurs !). Comme d'habitude, la voix de Max Emanuel Cencic est puissante et bien timbrée et son intonation parfaite. La personnalité de ce chanteur est tellement forte qu'elle emplit l'opéra de sa présence.

Avec cinq airs, Aleksandra Kubas-Kruk (Primislao) est avec Cunegonda la mieux dotée. Cette chanteuse que j'ai déjà vue dans le rôle de Morgana dans l'Alcina de Haendel (6), fait preuve ici d'une personnalité surprenante par son engagement intense et sa tendance à prendre des risques, notamment à attaquer fortissimo, sans préparation, une note suraigüe, spécialité dans laquelle elle excelle, notamment dans l'air belliqueux Va, ritorna... de l'acte I où son contre ré jaillit au dessus de timbales déchainées. Sa voix corsée et agile et son ornementation lors des reprises da capo d'une grande liberté m'ont beaucoup séduit. Son interprétation m'a paru correspondre parfaitement au caractère instable et vindicatif de Primislao notamment dans son spectaculaire aria di guerra avec trompettes de l'acte III, Vendetta, o ciel..., particulièrement réussi. Mais elle ne s'est pas cantonnée dans le registre de la fureur, elle a su émouvoir dans son arioso, Sento di morte il gelo...avec un superbe cantabile.

Giuditta, fille du roi Gismondo, est un personnage bien caractérisé qui apporte une note de fraicheur dans le contexte militaro-politique de l'oeuvre. Ses interventions sont parfois comiques comme dans son air de l'acte II, Tu sarai il mio diletto, où elle s'adresse alternativement à ses deux amoureux, Ernesto et Ermano dans un style proche de celui du vaudeville. Dans cette scène VIII, les ruses de la princesse et la maladresse des deux benêts forment un tableau réjouissant. Avec sa voix de type colorature au timbre cristallin et ses vocalises aériennes, Dilyara Idrisova colle parfaitement à son personnage et chacune de ses interventions est un moment de bonheur, notamment la délicieuse ariette, S'avanza la speranza. A la toute fin, la soprano russe chante avec beaucoup de charme et d'esprit un air basé sur une double métaphore Se l'onda corre al mare.

C'est Sophie Junker qui incarnait Cunegonda, personnage très attachant par son courage, sa rigueur intellectuelle frisant toutefois l'inflexibilité. Avec deux remarquables récitatifs accompagnés et les airs les plus pathétiques, elle est la véritable héroïne de l'opéra. Dans le magnifique Tu mi tradisci ingrato, l'intensité des sentiments exprimés balaye le côté mécanique et répétitif de la forme da capo si bien qu'on a l'impression d'écouter une musique durchcomponiert. Le timbre charnu de la voix est envoûtant et possède de belles couleurs, la ligne de chant est harmonieuse dans toute l'étendue de la tessiture, l'intonation parfaite. A la fin elle chante une aria di furore de forme curieuse, Ama chi t'odia..., compromis d'aria da capo et de chaconne, formé par la répétition d'une basse obstinée une dizaine de fois sur lequel la soprano s'élance et brode une suite de variations avec une fougue impressionnante. C'est le sommet dramatique de l'opéra. Sophie Junker m'avait déjà beaucoup plu dans son interprétation sensible et expressive du rôle de Vénus dans La divisione del mondo de Giovanni Legrenzi (1626-1690) à l'opéra du Rhin (7).

Yuriy Minenko (Ottone) est le prince sur lequel repose l'avenir du royaume et qui est amoureux de la fille de l'ennemi. Les airs d'Ottone sont centrés sur la beauté mélodique et en phase avec une convention de l'opéra seria baroque consistant à donner à l'amant un caractère doux et peu martial. Ses airs bénéficient souvent d'un instrument obligé. L'acte I se termine avec Quel usignolo, aria pastorale dans lequel la voix est accompagnée par une petite flûte, une rareté dans l'opéra baroque. L'oiseau chanteur tout heureux d'avoir trouvé sa compagne vocalise éperdument tandis qu'elle trille de bonheur. Yuriy Minenko fait admirer son beau legato et les couleurs variées de son chant. Deux bassons dans leur registre aigu interviennent dans Vuoi che io mora. Dans cet air très expressif, Ottone désespéré se rend au combat comme le veulent ceux auxquels il tient le plus, son père Gismondo et son amante Cunegonda. Le contre ténor a une voix puissante et brillante, propre à exprimer les sentiments amoureux mais non dénuée d'héroïsme notamment dans Assaliro quel core, air conquérant accompagné de deux valeureux cors.

Jake Arditti a commencé sa carrière très jeune en jouant le rôle du petit Yniold dans Pelléas et Mélisande de Debussy. Nerone très remarqué dans l'Agrippina de Haendel, il possède une tessiture étendue vers l'aigu, appropriée pour chanter le rôle d'Ernesto, duc de Livonie, fidèle allié de Gismondo et amoureux malheureux de Giuditta. Jake Arditti éblouit par sa technique remarquable dans les trois airs qui lui sont dévolus et est très émouvant dans D'adorarvi cosi, air très délicat où sa voix se mêle harmonieusement à un violon et un violoncelle solos.

Le rôle du traître Ermano était interprété par Nicholas Tamagna. Avec un timbre de voix plus sombre que celui des trois autres contre-ténors, Nicholas Tamagna apportait de la variété dans ce quatuor. Il ne chantait que deux airs mais le second, Son come cervo misero, de l'acte III, sortait vraiment de l'ordinaire. C'est une aria di paragone où le comparant est un cerf entouré par les chiens qui l'assaillent et le mordent à mort, métaphore cruelle de la situation morale d'Ermano après sa trahison. Une basse obstinée de neuf mesures est répétée huit fois en comptant le da capo et le chanteur varie autant de fois un thème baroque riche en rythmes pointés. En tous cas le contre ténor américain rend justice à cet air magnifique avec beaucoup d'engagement et d'intensité.

L'orkiestra Historyczna a du punch à revendre. Quelle nervosité, quelle fougue et quelle précision! La direction est assurée conjointement par Martyna Pastuszka au premier violon et Marcin Swiatkiewicz au clavecin. Avec eux, on ne s'ennuie pas une seconde et les trois heures trente de l'opéra passent comme l'éclair, on aimerait même que le temps s'arrêtât quelquefois mais Leonardo Vinci n'est pas Haendel et c'est ce qui fait son charme. La gestuelle de Martyna Pastuszka que l'on peut apprécier dans une version de concert mise en ligne (9), est très expressive et on peut admirer comment ses mouvements corporels se transmettent à l'orchestre tel un fluide vital. D'un collectif superbe se détachent un violon et un violoncelle solos à la sonorité très suave, deux petites flûtes virevoltantes, deux bassons moelleux, deux vaillants cors naturels, deux trompettes guerrières et un continuo très efficace (superbe clavecin parfois doublé dans quelques airs comme Quel usignolo, basse d'archet et guitare).

Un opéra seria passionnant et une distribution superlative, que demander de plus? Cet article est une extension d'une chronique publiée plus tôt dans BaroquiadeS (8).

  1. Kurt Markstrohm,The operas of Leonardo Vinci, Napoletano, Pendragon Press, Hillsdale, N.Y., 2007.
  2. Boris Kehrmann, Gismondo, re di Polonia, Un opéra baroque comme opéra du présent. Réflexions sur le Gismondo de Francesco Briani et Leonardo Vinci, Parnassus, 2019.
  3. Isabelle Moindrot, L'opéra seria ou le règne des castrats, Fayard, 1993.
  4. Xavier Cervantes, Les arias de comparaison dans les opéras londoniens de Haendel. Variations sur un thème baroque. International review of the Aesthetics and Sociology of music, 26(2), pp 147-166, 1995.
  5. Laurine Quétin, L'opéra seria de Johann Christian Bach à Mozart, Editions Minkoff, 2003.
  6. http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/alcina-haendel-karlsruhe-2019
  7. http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/divisione-del-mondo-legrenzi-rousset-onr-2019
  8. https://www.youtube.com/watch?v=4k8lR0XQOVM











mercredi 9 août 2017

Li zite 'n galera Leonardo Vinci

Li Zite 'n galera (Les fiancés en galère), commedia in musica dont la musique est de Leonardo Vinci (1690-1730) et le livret de Bernardo Saddumene a été représenté en 1722 au Teatro dei Fiorentini à Naples (1). Le livret est écrit en napolitain. Contrairement à ce qu'on entend souvent, le napolitain qui est parlé actuellement par plus de la moitié de la population de Naples et une partie importante de celle de la région de Campanie soit plusieurs millions de personnes, n'est pas un dialecte. Les formes écrites du napolitain sont étayées par une grammaire très élaborée (2). Cet idiome a donné lieu à une littérature abondante. Les textes de milliers de chants (cinq cent rien que pour le poète Salvatore di Giacomo (1860-1934) dont certains remontent au 13 ème siècle (3), de poèmes, de pièces de théâtre et les livrets de dizaines d'opéras, notamment au dix huitième siècle ont été pensés et écrits en napolitain. Ces éléments permettent d'affirmer que le napolitain est une langue régionale ce que l'UNESCO a confirmé en la déclarant au patrimoine mondial en 2013.
Cela dit, la compréhension du napolitain ancien n'est pas simple même si l'on lit l'italien. Au cours de ce travail, l'ouvrage de Michele Scherillo: L'opéra buffa napoletana durante il settecento, Storia letteraria (1) a été un guide précieux.

Naples au temps de Salvatore di Giacomo, photo de Giacomo Brogi (1822-1881).

Li zite 'n galera est un des premiers opéras bouffes représenté à Naples. Au 17ème siècle, les opéras de Francesco Cavalli, Luigi Rossi, Giulio Strozzi, etc....mélangeaient éléments dramatiques et comiques. Réagissant contre des scénarios partant dans tous les sens, les librettistes décidèrent en début de 18ème siècle d'appliquer à l'opéra les principes (unité de lieu, unité de temps...) du théâtre classique, créant ainsi un genre noble, l'opéra seria, traitant de sujets issus de mythes ou mythologies, mettant en scène des dieux ou déesses ou bien des personnages de la haute société dans des situations invraisemblables. Parallèlement un genre plus populaire, traitant de thèmes familiers de la vie quotidienne et impliquant des gens du peuple, vit le jour. Ces dernières œuvres, appelées commedia per musica ou bien opera buffa, étaient souvent écrites à partir de livrets en langue napolitaine (1).
Selon Michele Scherillo, le premier opéra buffa représenté en 1709 à Naples, fut sans doute Patro Calienno de la Costa, commedeja pe museca de lo Dottore Agasippo Mercotellis, posta 'n museca da lo Segnore Antonicco Arefece. Ce dernier compositeur est connu actuellement sous le nom d'Antonio Orefice (1685-1727) en tant que compositeur de plusieurs dramme per musica et commedie per musica en napolitain. Patro Calienno obtint un très grand succès lors de sa création, malheureusement il semble que la musique soit définitivement perdue. Plusieurs autres comédies suivirent mais vers 1720, Pietro Metastasio surgit avec ses livrets seria, monopolisa la scène napolitaine et fit tomber l'opera bouffe en disgrâce jusqu'à l'année 1730 environ. Toutefois Bernardo Saddumene (?-1734?) dont la carrière fut météorique, réussit à faire représenter plusieurs comédies, dont Le zite 'n galera (1).

Li zite 'n galera a été sorti de l'oubli en 1979 au théâtre La Pergola de Florence grâce à une mise en scène de Roberto de Simone dirigeant une palette exceptionnelle d'acteurs chanteurs. Depuis Antonio Florio et la Capella di Turchini réalisèrent une nouvelle production de ce spectacle et un enregistrement par le label opus 111, paru en 2000 (OPS 30-212/213), a permis de populariser l'oeuvre. Plusieurs commentaires ont été écrits à propos de cet enregistrement exceptionnel à tous points de vue dont un texte particulièrement intéressant (4).


Vêtue d'habits d'homme et sous le faux nom de Peppariello, arrive à Vietri une jeune fille, à la recherche d'un gentilhomme nommé Carlo qui, tantôt, lui avait juré amour éternel. Elle le retrouve mais lui a oublié cet amour de jeunesse. Au cours de sa recherche, toujours déguisée en homme, elle suscite involontairement l'amour d'une jeune fille, Ciomma, qui fait la sourde oreille aux déclarations de Carlo, Titta, le barbier Col'Agnolo, et le jeune garçon Cicariello. A cause de de Ciomma, le faux Peppariello doit se battre, contre son gré, en duel contre Carlo ! Au troisième acte débarque une galère remplie d'esclaves destinées à être vendus au Grand turc. Le capitaine des corsaires aperçoit alors Peppariello et dans son habit d'homme, reconnaît avec colère sa fille Bellucia. Carlo se montre alors et le capitaine le fait emprisonner sans ménagements. La compagnie supplie alors le capitaine de libérer Carlo et le capitaine finit par accepter. Des réjouissances générales accompagnent les noces de Carlo et Bellucia.

Comme dans l'opéra vénitien de Cavalli, le déguisement est ici la base de l'action dramatique. De plus, de nombreux rôles masculins (Carlo, Titta, Ciccariello) sont joués et chantés par des femmes et certains rôles féminins (Meneca) sont chantés par des hommes, contribuant à la confusion des genres. Les personnages sont inspirés vraisemblablement de la comédie italienne. A part cela, le livret est tiré par les cheveux et exploite des recettes bien huilées, concoctées avant tout pour plaire au public (quiproquos, turqueries, intervention d'un deus ex machina etc...) et le comique de situation prime largement sur le sens général.
La musique transfigure un livret amusant et sans prétention. Leonardo Vinci que l'on connait surtout pas ses opéras seria (Artaserse en particulier), se montre très à l'aise dans cette comédie et dans une musique qui ne rougit pas face à celles contemporaines de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Antonio Vivaldi (1678-1741) ou Nicola Porpora (1686-1768). Au plan formel, l'opéra ne se distingue pas vraiment des opéras séria contemporains et, comme eux, se compose d'une suite d'airs entrecoupés de récitatifs secs. Chaque acte se termine par un petit ensemble (duetto, terzetto, quintette). Comme dans l'opéra seria, les airs sont de type da capo AA'BAA'' (A' et A'' représentent des variations d'un couplet A) et généralement courts, évitant ainsi la monotonie inhérente à cette structure. Le rythme de l'action est endiablé et les personnages parlent vrai. L'humour est partout présent par petites touches. A travers ces scènes du quotidien, c'est la vie qui palpite dans chaque épisode (1).

Voici quelques passages marquants :
Acte I
L'opéra s'ouvre par une aria de Cicariello : Vorria addoventare sorecillo. (je voudrais devenir une souris). Il s'agit d'une chanson populaire napolitaine d'une troublante poésie, au rythme 12/8 lancinant et aux paroles impertinentes qui sera reprise quelques décennies plus tard par Giovanni Paisiello dans sa comédie Pulcinella vendicato nel ritorno di Marechiaro, un opéra bouffe en napolitain, inspiré de la commedia del arte qui présente beaucoup d'analogies avec Li zite 'n galera (5). Le jeune garçon cherche désespérément à conquérir une femme et ce personnage qui va également se travestir en femme, anticipe étonnamment Cherubino, né un demi-siècle plus tard.
L'aria de Bellucia (déguisée en homme sous le nom de Peppariello) : So' sciore senz'addore...(Je suis une fleur sans odeur...) illustre bien les ambiguités troublantes et sensuelles du travestissement. A propos de Ciomma qui est amoureuse d'elle, elle dit : E Ciomma vo’ ‘no frutto, Ch’io no le pozzo dà (Ciomma veut un fruit que je ne peux lui donner).
L'aria de Meneca : Ll’ommo è commo a ‘no piezzo de pane, est une aria di paragone (air de comparaison ou de métaphore dont raffolaient les spectateurs de l'époque). La vieille femme compare l'homme à un morceau de pain ! Ce dernier peut-être frais ou rassis.
Acte II
Aria di Carlo : Vi’ che teranna! Che ngannatore...Aria di furore typique de l'opéra seria.
Aria di Meneca. La vieille femme qui poursuit Bellucia (Peppariello) de ses assiduités, se confie au jeune Ciccariello mais ce dernier murmure in petto: È lo vero retratto de la pesta (C'est le vrai portrait de la peste). Ce dialogue irrésistible aboutit à une tarentelle endiablée !
Terzetto, Bellucia, Carlo, Ciomma. Fortuna cana, Oh Dio ! Très beau terzetto dont l'écriture très soignée, seul passage polyphonique de l'oeuvre, est tout à fait typique de l'opéra seria.
Acte III
Duetto Carlo, Bellucia. Che buo' che spera ? C'est le duo principal des deux amoureux, écrit dans une tonalité mineure, et soutenu par un orchestre très expressif, c'est sans doute le sommet émotionnel de l'opéra.
Le bateau des turcs rempli d'esclaves débarque au son des trompettes, des tambours et du canon. Après l'aria di guerra du capitaine, on apprécie une amusante scène entre Meneca et le turc Assan : Meneca pense que les pirates vont enlever les plus belles femmes pour les emmener au sérail et s'inquiète, car elle sera la première choisie. La scène désopilante se termine par une sorte de marche turque avec un basson et un hautbois bien bavards.
Duetto Cicariello-Rapisto : Core mio, carillo, carillo... Charmante scène avec onomatopées, prototype des innombrables duos comiques des opéras du futur.
Aria di Ciomma. Nuje femmene simmo...Sur un rythme de...valse, c'est un délicieux chant sans histoires, mis à part les reflexions désabusées de Ciomma sur la condition des femmes..

Cet opéra est un enchantement, il s'écoute avec délices. Nul doute que son influence sur les compositeurs à venir sera très grande. La bibliothèque du conservatoire San Pietro a Majella de Napoli contient des trésors de la même époque qu'il serait passionnant de mettre à jour! On retrouve cet esprit léger et joyeux de l'opéra bouffe napolitain dans nombre de comédies ultérieures: La serva scaltra de Johann Adolph Hasse (1729), Il paratajo de Niccolo Jommelli (1750), Le serve rivali de Tommaso Traetta (1766), La canterina (1766) et Il mondo della luna (1776) de Joseph Haydn et surtout le remarquable Pulcinella vendicato (1765) de Giovanni Paisiello. Ce dernier a aussi été sorti de l'oubli par Antonio Florio et la Capella de' Turchini (5).


  1. Michele Scherillo, L'opéra buffa napoletana durante il settecento, Storia letteraria. First published 1917, reprint 2016 in India, Delhi-110052, Distributed by Gyan Books PVT. LTD. ISBN 4444000059778PB
  2. Carlo Iandolo, 'A lengua 'e Pulecenella, Grammatica napoletana, Franco Di Mauro Editore, Sorrento-Napoli, 1994.
  3. http://piero1809.blogspot.fr/2014/10/le-chant-populaire-napolitain.html
  4. L'enregistrement de Li zite 'n galera par Antonio Florio et la Capella de' Turchini (opus 111) est désormais épuisé. On espère qu'il sera réédité car il sera difficile de faire mieux !