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dimanche 4 octobre 2026

Bomba flamenca - Requiem imaginaire pour Charles Quint

© Ars Essentia/Festival de Beaune.  Simon-Pierre Bestion - La Tempête


Il y a un an exactement Vincent Dumestre donnait au 43ème festival de Beaune : Les Noces Royales de Louis XIV, un spectacle censé évoquer ce moment très important de l’histoire européenne. C’est un évènement non moins important auquel fut convoqué le public en ce vendredi 3 juillet au 44ème festival de Beaune : les obsèques de Charles Quint, une cérémonie imaginée par Simon-Pierre Bestion, le choeur et l’orchestre La Tempête et six solistes.


En 1558, deux ans après s’être retiré du pouvoir et sentant sa fin approcher, Charles Quint (1500-1558), alors reclus au monastère de Yuste, aurait décidé d’organiser la répétition de ses propres funérailles. Ce récit peut-être fantaisiste traduit certainement la piété profonde de l’ex-empereur et sa volonté de se préparer par des prières et des oraisons funèbres à un trépas qu’il sentait proche. Il reflète peut-être aussi un état de dépression résultant de la mort de sa très chère épouse Isabelle du Portugal en 1539 et le décès tout récent de sa mère Jeanne 1ère de Castille en 1555.


Le spectacle auquel nous étions conviés n’était en rien une reconstitution historique des funérailles de l’empereur le plus puissant de son temps. Ce n’était de toutes façons pas possible car on ignore à une exception près, quels furent les chants et les prières exécutées au cours de la messe de Requiem. C’est pluôt le témoignage d’une Espagne à la charnière entre deux époques, celle de la Reconquista, conquête de l’émirat de Grenade par la couronne de Castille qui coincide avec la fin du Moyen-Âge et celle du début de la Renaissance. Simon-Pierre Bestion s’appuyant sur la structure de la messe pour les défunts  a souhaité : « créer une sorte d’immersion spirituelle et émotionnelle dans ce que pouvait être l’environnement musical rêvé à la mort du plus grand empereur de la Renaissance ».


En 1492, les musulmans et les juifs sont chassés ou forcés à l’exil hors d’Espagne. Ne restent que les Morisques et le Marranes, musulmans et juifs respectivement convertis au Christianisme. A noter également qu’à Tolède, a longtemps subsisté un rite chrétien mozarabe (chrétiens de culture arabisée). Toutes ces populations ont laissé des traces importantes dans l’art ibérique et tout particulièrement dans la musique. Certaines sont reconnaissables dans plusieurs chants du programme de ce concert.


© Ars Essentia/Festival de Beaune.  Vadym Makarenko, Simon-Pierre Bestion, Ronaldo Lopes.

Le titre Bomba Flamenca (Bombe flamande) rend compte de la révolution de la musique espagnole au contact de celle des Flandres et des Pays-Bas espagnols.

Congaudeant catholici

Les saqueboutes, les doulcianes et le tambour résonnent puissamment dans la nef de Notre-Dame de Beaune, superbe temple qui nous rappelle que Charles Quint fut duc de Bourgogne sous le nom de Charles II pendant 38 ans. Les voix s’elèvent et chantent une mélodie issue du plain chant datant du 12ème siècle, exemple émouvant de polyphonie à trois voix, une innovation à cette époque. Les sons surgissent des quatre points cardinaux de cet admirable édifice roman

La Guerre, Clément Janequin (1485-1558) ; La Bomba, Mateo Flecha (1481-1553)

Une spectaculaire fanfare des trois cornets à bouquin, des saqueboutes et des autres vents sert de portique à deux choeurs, le premier à peine murmuré et le second éclatant. Ce dernier est une ensalada, un genre typiquement espagnol, une musique polyphonique mélangeant plusieurs styles.

Mille regres, Luys de Narvaez (1500-1555)

Il s’agit d’un duo de harpe (Loris Barrucand) et de théorbe (Pierre Rinderknecht) très joliment interprété.

Messe Mille regretz, Cristobal de Morales (1500-1553)

Cette sublime prière pénitentielle, Kyrie eleison, débute aux deux basses de viole, elle se poursuit avec un choeur puissant dont la polyphonie très dense est richement accompagnée par les cornets, les saqueboutes et les cordes. 

Musae Jovis, Nicolas Gombert (1495-1560)

Ce chant très étrange accompagné par une flûte à bec et les violes de gambe, composé à la mémoire de Josquin Desprez, débute par un solo des ténors Marco Van Baaren et Edouard Monjanel et du  baryton Imanol Iraola, il se poursuit avec la voix très prenante de la contralto Fanny Châtelain.

Nawa Assar

Il s’agit d’une chanson traditionnelle arabo-andalouse initiée par les cordes seules auxquelles se joignent les instruments à vent et la percussion.


© Ars Essentia/Festival de Beaune. Sopranos et altos du choeur La Tempête.

Una sanyosa porfia, Juan del Encina (1448-1529)

Dans cette très belle et troublante chanson populaire espagnole, deux personnages, incarnés par le baryton Imanol Iraola et la mezzo-soprano Axelle Verner, probablement des chrétiens, racontent la chute de Grenade, vue du coté des musulmans ; ils témoignent à tour de rôle de la brutalité des troupes de la Reconquista en train d’écraser et de chasser les Maures, mettant fin à plusieurs siècles de cohabitation. Un des sommets du concert.

Ad Mortem Festinamus (Llibre vermell de Montserrat) XIVème siècle.

Un solo de cornemuse ouvre ce morceau, les tambours et les saqueboutes s’en donnent à coeur joie. Les voix d’homme entonnent un chant très sauvage, sorte de memento Mori qui reprend le thème bien connu de la danse macabre : riches ou pauvres, les damnés iront en enfer quand les trompettes vont sonner le jour dernier.

Mem - Lamentationes Hieremiae prophetae, Thomas Crecquillon (1505-1557).

Le texte biblique pleure la destruction de Jérusalem et de son temple par les Babyloniens, en 586 avant Jésus-Christ. Ce poème magnifique débute avec un choeur de violes, se poursuit avec un choeur vocal à quatre voix mixtes d’une grande puissance émotionnelle renforcé par d’impressionnantes saqueboutes. Un des sommets du concert.

Ir me kero madre a Yerushalaiym

Ce beau chant traditionnel séfarade est écrit en ladino, c’est-à-dire en judéo-espagnol. La phrase El es Senyor de todo el mundo (Il est le Seigneur du monde entier) est traduit dans le programme du concert par « Jérusalem règne sur la terre entière », on se demande pourquoi. Le chant de la soprano Amélie Raison est envoûtant. Elle est ensuite doublée par les autres solistes et le choeur tout entier tandis que le tempo accélère.

Sanctus et Benedictus de la messe de Requiem de Pedro Escobar (1465-1554)

La cérémonie funèbre se poursuit avec des extraits chantés par le choeur d’une Missa pro defunctis de Pedro Escobar, un musicien d’origine portugaise ayant principalement travaillé comme maître de chapelle à Séville. 

Gimel - Lamentationes Hieremiae prophetae, Marbrianus de Orto (1460-1529)

Ces lamentations confiées au choeur sont chantées pianissimo de façon très émouvante en bouches fermées. Elles décrivent la déportation des habitants de Judée lors de l’invasion des Babyloniens. Les voix sont accompagnées par un superbe théorbe.

El  Fuego

Cette ensalada aux accents populaires de Mateo Flecha « El Viejo » est chantée alternativement par des solistes et le choeur ; elle revêt une actualité brûlante puisqu’elle repose sur la métaphore du feu qui envahit tout, qui brûle tout sur son passage et que les hommes pécheurs ne pourront éteindre que s’ils arrêtent leurs transgressions et font pénitence. 

Parce mihi Domine de Cristobal de Morales

Il est le seul morceau dont on est certain qu’il faisait partie de l’office des défunts pour Charles Quint. Tandis que la musique est relativement calme, sereine et apaisée, les paroles très curieuses semblent refléter une profonde inquiétude. « Qui suis-je pour que Dieu s’intéresse à moi ? Me pardonnera-t-il toutes mes transgressions et mes iniquités » ?

Agnus Dei  

Cette admirable conclusion très douce et recueillie de la messe de Requiem de Pedro Escobar est chantée avec ferveur par l’admirable choeur La Tempête.

Magnificat d’Antonio de Cabezon (1510-1566)

La prière de la Vierge Marie conclut ainsi cette cérémonie religieuse fantasmée sur un message d’espérance. Le cantique marial est volontaire et énergique : la soprano Amélie Raison entonne le premier verset. Les autres versets consistent en une alternance entre les instruments (les violons, les doulcianes puis les cornets avec des virtuoses à chaque pupitre) et le chant. L’effectif vocal devient plus important notamment sur les mots Deposuit potentes de sede (Il renverse les puissants de leur trône). Un puissant choeur instrumental (les cuivres, les cornets au complet et le tambour) et vocal remplace l’habituelle doxologie finale : Gloria Patri et filio et Spiritus Sanctus du Magnificat par un retour de l’émouvant introït de la messe de Requiem de Pierre de Manchicourt (1510-1564) comme c’est souvent le cas dans ce genre de célébration. Fin impressionnante, toutes forces déployées.


Nous avons assisté à un déferlement de musique admirable pendant près de deux heures. Au delà de la diversité des genres et des styles dérivant parfois vers l’éclectisme, se dégageait l’unité profonde d’une époque exceptionnelle où l’humanisme et la foi la plus ardente souvent se côtoyaient, parfois se mariaient et, hélas, souvent s’affrontaient. Bravo aux merveilleux instrumentistes, choristes, et solistes et à leur formidable chef Simon-Pierre Bestion dont l’imagination et la créativité ont mis sur pied ce concert infiniment profond et original. 




Lieu : Basilique Notre-Dame de Beaune. 44ème festival international d’opéra baroque de Beaune.

Programme

Bomba Flamenca : Requiem imaginaire pour Charles Quint

Maître Albert de Paris (?-1177), « Congaudeant catholici » Codex Calixtinus (XIIème siècle)

Clément Janequin (1485-1558). La Guerre (extrait)

Mateo Flecha « El Viejo » (1481-1553). La Bomba

Pierre de Menchicourt (1510-1564). Introit - Requiem

Luys de Narvaez (1500-1555). « Mille regres » - El tercero libro del Delphin de musica.

Cristobal de Morales (1500-1553). « Kyrie eleison » - Missa Mille regretz.

Nicolas Gombert (1495-1560). Musae Jovis (in memoriam Josquin Desprez)

Anonyme. Nawa Assar - Muvash’shah (Chanson traditionnelle arabo-andalouse, chanson d’amour

Juan del Encina (v1468-1529). « Una sanosa porfia » - Cancionero de Palacio.

Anonyme XIVème siècle. Ad mortem festinamus - Llibre vermell de Montserrat.

Thomas Crecquillon (v1505-1557). « Mem - Lamentationes Hieremiae prophetae »

Anonyme XVème siècle. Alleluia - Videant pauperes (chant chrétien mozarabe)

Anonyme. Tarakto bèbè rajè (chant traditionnel de Samaa marocain).

Anonyme. Démarche ondulante - Epris d’une gazelle (chanson traditionnelle arabo-andalouse)

Anonyme. Ir me kero madre a Yerushalaym (chant traditionnel sépharade)

Anonyme XIIème siècle. « Dum esset salvator in monte » - Codex Calixtinus.

Pedro de Escobar (v.1465-1554). Sanctus et Benedictus - Requiem.

Marbrianus de Orto (v1460-1529). « Gimel - Lamentationes Hieremiae prophetae »

Anonyme XIIIème siècle. « Tod’aquel que pola Virgen » - Cantigas de Santa Maria.

Mateo Flecha « El Viejo ». El Fuego

Cristobal de Morales. « Parce mihi, Domine » L’Oflicium defunctorum, requiem pour Charles Quint.

Pedro de Escobar. Agnus Dei - Requiem.

Antonio de Cabezon (1510-1566). Magnificat - Fabordone y glosas del primer tono llano.

Interprètes/Chanteurs

Amélie Raison, Soprano

Axelle Verner, Mezzo-soprano

Fanny Chatelain, Contralto

Edouard Monjanel et Marco Van Baaren, ténors

Imanol Iraola, Basse

Marianne Pelcerf, Création lumières

Sebian Falk, régie lumières

Florian Delattre, Régie générale

La Tempête, choeur et orchestre

Simon-Pierre Bestion, Conception, arrangements, mise en espace et direction


Choeur

Annabelle Bayer, Alice Kamenezky, Véronique Housseau, Sopranos

Cécile Blanquey, Thibaut Jacmin, Altos

Richard Golian, Vivien Simon, Ténors

Eudes Peyre, Arthur Cady, Jean-Christophe Brizard, Basses


Orchestre

Vadym Makarenko, Camille Aubret, Violons

Julie Dessaint, Robin Pharo, Basse de viole

Adrien Alix, Contrebasse

Lucile Tessier, Marie Lerbret, Anaïs Ramage, Doulciane et flûtes à bec

Xavier Marquis, Doulciane, duduk et clarinette

Benoît Teinturier, Solène Riot, Abel Rohrbach, Cornet à bouquin et cornemuse

Nicolas Vazquez, Olivier Dubois, Pierre Rinderknecht, Sacqueboute

Ronaldo Lopes, Bérengère Sardin, Théorbe et guitare Renaissance

Loris Berrucand, Harpe triple

Michèle Claude, Orgue
























































































lundi 8 décembre 2025

L'uomo femina de Baltasare Galuppi à l'Opéra de Dijon

 Un sujet audacieux, une musique plus profonde qu’il n’y paraît.

L’uomo femina est un opéra bouffe composé par Baldassare Galuppi (1706-1785) sur un livret probablement écrit par Pietro Chiari (1712-1785). Il fut créé en 1762 au Teatro San Moisè de Venise. Après deux siècles et demi d’oubli, le voilà recréé en 2024 à l’Opéra de Dijon par Vincent Dumestre et Le Poème Harmonique dans une production de l’Opéra de Dijon, co-produit par le Poème Harmonique, l’Opéra Royal/Château de Versailles Spectacles et le Théâtre de Caen.


Le début de la décennie 1760 est une période faste pour l’opéra. Tommaso Traetta venait de composer son Ifigenia in Tauride (1758), un opéra seria plein de bruit et de fureur, Christophe Willibald Gluck et Rainiero Calzabigi jetaient les bases d’une réforme de l’opéra seria avec Orfeo ed Euridice (1763), Niccolo Piccinni avait enfiévré le monde musical français avec un opéra bouffe, La Cecchina ossia La Buona figliola (1760), enfin Jean-Philippe Rameau (1683-1764) couronnait en beauté l’ère baroque avec Les Boréades (1761)


Lorsqu’il composa L’Uomo femina, Galuppi avait déjà à son actif une centaine d’opéras parmi lesquels de très nombreux opéras bouffes. Il n’existe que peu d’enregistrements de ces derniers. Il est possible d’écouter Il mondo alla roversa (1750) un opera buffa publié par Bongiovanni,  L’amante di tutte (1760) publié par le même label et Il filosofo di campagna (1754), disponible sur You Tube. L’uomo femina est le dernier opéra de Galuppi qui se consacrera après 1762 à la musique religieuse.


© photo Mirco Magliocca. Eva Zaïcik, Lucile Richardot, François Rougier, deux combattantes.


Quand l’opéra bouffe nait à Naples en 1709 avec Patro Calienno, commeddia pe museca de Antonicco Arefece plus connu sous le nom d’Antonio Orefice (1685-1727), ce genre musical se développe suivant des lignes totalement divergentes de celle de l’opéra seria. L’inspiration est franchement populaire et cette tendance est confirmée par Leonardo Vinci avec Li zite ’n galera (1720) sur un texte de Bernardo Saddumene.  Les opere buffe vénitiens de Baldassare Galuppi suivent la même tendance dans Il mondo alla roversa (1750) qui anticipe le présent opéra. Musicalement, L’uomo femina est une oeuvre très intéressante. Comme dans tous les opere buffe de l’époque, les airs sont généralement courts, simples, souvent strophiques. En tous cas, l’aria da capo a presque totalement disparu. Une autre caractéristique de L’uomo femina est la présence de concertati développés dans les trois finales d’acte mais la particularité la plus marquante de cet opéra est la présence de nombreux airs écrits dans le mode mineur. L’usage de ce mode est rare dans l’opera buffa de cette époque et de nombreuses comédies ne contiennent qu’un seul air mineur en tout.


Dans une île perdue au milieu de la mer, les femmes sont aux commandes et les hommes sont en leur pouvoir. La princesse Cretidea gouverne, Ramira est sa ministre et confidente tandis que Cassandra est dame de cour. Gelsomino est le prototype des hommes vivant sur cette île. Il est obsédé par sa coiffure, ses habits, son maquillage, en fait tout ce qui le rend désirable auprès de Cretidea. Entrent en scène Roberto et Giannino, deux naufragés dont le navire s’est fracassé sur les côtes de l’île. D’abord séduit par la beauté de leurs hôtesses, Robert comprend vite qu’il va connaître le sort de Gelsomino en devenant le cicisbeo de Cretidea. Tandis que Cassandra et Cretidea se disputent les faveurs de Roberto, ce dernier en profite pour tenter d’expliquer aux femmes que l’ordre naturel des choses est différent dans le monde où il vit et qu’aux femmes incombe la tâche d’enfanter  et aux hommes celle de chasser et de faire la guerre. Roberto est persuasif et finit par convertir ses deux admiratrices, Amaranta et Cretidea jusqu’au jour où Roberto apprend qu’il est le frère d’Amaranta. On se dirige doucement vers une double union de Roberto et de Giannino avec respectivement Cretidea et Ramira et la fin du règne des femmes. 


© photo Mirco Magliocca.  Eva Zaïcik

L’intérêt de cet opéra réside autant dans sa musique que dans son livret. Le titre de ce dernier résonne évidemment de façon très actuelle. Le contenu, traduit en français par Jean-François Lattarico, ne déçoit pas. Dans cet univers, la question essentielle pour les hommes est de savoir ce qu’ils doivent faire pour susciter le désir des femmes !  Les femmes, elles, ne se posent pas de questions, quand elles ont envie d’un homme, elles se servent et changent de partenaire quand elles en ont assez du précédent. Par contre une fidélité absolue est requise chez l’homme sous peine de mort en cas de dérapage. Roberto et Giannino étant habitués dans leur monde à dominer les femmes, la guerre des genres est inévitable dans l’île. Les femmes se battent pour garder leur pouvoir sur les hommes, ces derniers veulent rétablir sur cette ile désolée la suprématie masculine. A la fin Roberto arrive à ses fins en convaincant la princesse Cretidea que l’ordre naturel des choses réside dans un mari dominateur et une femme soumise et reléguée à son rôle ancestral de mettre au monde, d’élever des enfants, de coudre et de tricoter et l’opéra se termine sur cette sage sentence  : « Que cesse l’usage dépravé de changer les hommes en femmes ! » La musique nous livre par contre une tout autre chanson dans la scène finale du 3ème acte, partie la plus dramatique de l’opéra ; entièrement dans le mode mineur, cette conclusion va complètement à rebours de la lieto fine conventionnelle et annonce, mieux que tout discours, les combats féministes à venir. Incidemment cette scène finale déchainée est typique du mouvement Sturm und Drang auquel adhéra également Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788). Ce dernier était un composiiteur de transition entre les styles baroques et classiques que Galuppi connaissait bien et avait rencontré à Hambourg.


© photo Mirco Magliocca. Eva Zaïcik etVictor Sicard

La mise en scène, direction d’acteurs (Agnès Jaoui), scénographie (Alban Ho Van), éclairages (Dominique Bruguière), costumes (Pierre-Jean Larroque) étaient parfaits, sans la moindre fausse note et procuraient un plaisir pour les yeux de tous les instants. Une lune sublime éclairait la scène et inspirait tous les protagonistes.


© photo Mirco Magliocca. Anas Séguin

Avec deux barytons et un ténor barytonant, la tonalité générale était plutôt grave chez les hommes. La trouvaille fut d’avoir donné à Gelsomino, uomo femmina et homme-objet, attributaire du rôle titre, une voix mâle de baryton à rebours de tous les poncifs. Ce personnage typiquement bouffe bénéficiait du plus grand nombre d’airs, il a été superbement interprété par Anas Séguin qui a donné une profondeur inattendue au personnage et généré beaucoup d’émotion. Avec sa voix puissante, à la projection insolente et au timbre chaleureux, Victor Sicard donnait à Roberto une très forte personnalité, indispensable pour celui qui va renverser le règne des femmes et rétablir le patriarcat. Giannino, serviteur de Roberto, était incarné par François Rougier, un ténor au timbre relativement sombre qui donna à son personnage beaucoup d’humanité et un caractère plus malléable que celui de son maître. Ramira et lui sont des personnages plus perméables à la discussion et au compromis. Lucile Richardot prêtait son timbre de voix rare et délectable de mezzo-soprano tirant vers le contralto à Ramira qui acquérait de ce fait un ascendant psychologique tout à fait frappant. Avant d’apprendre que Roberto est son frère, Amaranta (Victoire Bunel) avait fait sa conquête grâce à quelques airs où elle faisait briller une voix très bien projetée au timbre chaleureux et à l’intonation parfaite. Dans le rôle de la princesse Cretidea, Eva Zaïcik faisait preuve de son immense talent : elle a tout pour elle, la présence scénique, un engagement sans faille et par dessus tout une voix captivante au timbre de velours.


A la tête du Poème Harmonique, Vincent Dumestre faisait briller sa direction musicale éclairée, son enthousiasme et sa connaissance intime des musiques des 17 ème et 18 ème siècles. Le dosage des timbres et de la dynamique était parfait avec de belles interventions des cors, des hautbois, du continuo dans lequel on trouvait une superbe mandoline promue au rôle de soliste. A aucun moment ce superbe orchestre ne couvrait les voix qui pouvaient s’épanouir sans contrainte.


Un plaisir pour les yeux, une joie pour l’intellect. Un spectacle captivant.


© photo Mirco Magliocca.  Victoire Bunel, Victor Sicard, Anas Séguin, François Rougier, Eva Zaïcik et Lucile Richardot



Détails

Acte I. Gelsomino pleurniche : « ma coiffure est ratée, mon maquillage ne tient pas et mon rouge à lèvres déborde (scènes 3 et 4) », cet excellent baryton incarné par Anas Séguin, chante : No, manigoldi, un air désopilant  comme plus loin, A cagion di un odore. Plus loin (scène 9) on remarque l’aria di furore de Cassandra dans le mode mineur, Perché, barbari dei, magistralement chanté par Victoire Bunel. Plus loin Cretidea avec la voix impérieuse d’Eva Zaïcik, donne ses ordres à Roberto : « On est pudique, on obéit à sa maitresse et on ne se montre jamais à une fenêtre ». Scène 11, Roberto exprime son inquiétude et ses espoirs dans un bel arioso lyrique, O, povero Roberto. Accompagné par une mandoline. Victor Sicard régale le public avec sa chaude voix de baryton à la superbe projection. Le concertato final se termine dans la plus grande confusion dans le mode mineur, on en vient aux armes entre Cretidea, d’une part et Roberto et Cassandra, d’autre part.


Acte II. Dans la scène 2, Roberto défend Cassandra et en même temps prononce un discours typiquement patriarcal, Piano, che anch’io ci sono… « si vous savez manier la lance à la guerre, vous êtes nées pour féconder la terre ». C’est une belle sérénade accompagnée par la mandoline et les pizzicati des cordes. Scène 5, le superbe air de Ramira, Ite pur che vi seguo, est chanté merveilleusement par Lucile Richardot. Dans la scène 6, Gelsomino, dans un air désopilant, compare Roberto à une femme, réflexion qui ne manque pas de sel au vu du contexte. Scène 7, Gelsomino chante un air émouvant dans le mode mineur qui est presque un lamento, Il mio capo, Ahi. Scène 9, Le bel air de Giannino, Or si che la va bene, est chanté par l’excellent ténor François Rougier. Dans un finale très agité, tous se liguent contre Gelsomino qui est condamné à mort.


Acte III. Scène 3, L’intervention de Ramira en mineur, Vadasi pur che intanto, est chantée dans une scène nocturne tandis que la lune se lève. Scène 4, Cassandra a gagné un frère mais perdu un amant, elle s’interroge sur son sort dans un très bel air, Hai bel scherzar, Ramira. Suit un duetto étincelant de Cretidea et de Roberto dans laquelle ce dernier déclare son amour : « Je serai le maître….Les femmes, aux aiguilles et au tricot ! »  L’ordre nouveau va régner dans la scène finale. On coupe les cheveux de Gelsomino, condamné à des travaux d’intérêt général. Les hommes prennent le pouvoir et les femmes se soumettent.…pour le moment. Cette scène est le sommet de l’opéra.





Date : le 7 novembre 2024

Lieu : Opéra de Dijon - Auditorium


Programme

L’uomo femina, opera buffa en trois actes de Baltassare Galuppi (1706-1785), livret de Pietro Chiara ( 1712-1785). Créé en 1762 au Teatro San Moisè de Venise. 


Distribution

Vincent Dumestre, Direction musicale

Benoit Hartouin, Chef de chant et clavecin

Agnès Jaoui, Mise en scène

Alban Ho Van, Scénographie

Pierre-Jean Larroque, Costumes

Dominique Bruguière, Lumières

Julie Poulain, Coiffure et maquillage

Stéphanie Froliger, Assistante à la mise en scène

Nicolas Faucheux, Assistant lumières

Eva Zaïcik, Cretidea

Lucile Richardot, Ramira

Victoire Bunel, Cassandra

Victor Sicard, Roberto

François Rougier, Giannino

Anas Séguin, Gelsomino

David Badau, Grégoire Blanchon, Mylène Duhoux, Adrien Lambert, Aude Ulrich, Bettina von Schramm, Figurants

Le Poème Harmonique

Fiona-Emilie Poupard, Violon I solo

Rosarta Luka, Yaoré Talibart, Marion Korkmaz, Anne Pekkala, Violons I

Louise Ayrton, Sophie Iwamura, Roxana Rastegar, Paul Monteiro, Violons II

Delphine Millour, Maialen Loth, Altos

François Gallon, Keiko Gomi, Violoncelles

Simon Guidicelli, Contrebasse

Maria Antona Riezu, Fatima Martinez, Cors

Nele Vertommen, Bar Zimmermann, Hautbois, Flûtes

Alon Sariel, Théorbe, mandoline

Victorien Disse, Théorbe, guitare

Benoit Hartoin, Brice Sally, Clavecin, chefs de chant