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dimanche 29 mars 2026

Alcina de Georg Friedrich Haendel au Théätre des Champs Elysées

© Omnia pro motu, De gauche à droite :Zachary Wilder, Nicolas Brooymans, Lauranne Oliva, Katarina Bradic, Carlo Vistoli, Kathryn Lewek et Philippe Jaroussky

 

Dans une introduction à la trilogie Orlando, Ariodante et Alcina, Olivier Rouvière (2), évoque les effets de la concurrence sur la création musicale ; bénéfique,  quand elle est modérée, elle devient désastreuse lorsqu’elle est exacerbée et que tous les coups deviennent permis. C’est bien la situation dans laquelle Georg Friedrich Haendel (1685-1759) était confronté à Londres avec une offre théatrale pléthorique tous genres confondus. Haendel fut mis particulièrement en difficulté par la création dans la décennie 1730 de The Company of Nobilty par le Prince de Galles, une troupe qui siphonna presque toutes les têtes d’affiche des effectifs de Haendel dont le castrat Senesino (1686-1758) et la soprano Francesca Cuzzoni. Un coup fatal fut porté au Saxon quand Johann Heidegger offrit le King’s Theater de Haymarket que Haendel occupait, à l’Opera of the Nobilty. Après avoir perdu sa troupe, voilà que le compositeur perd maintenant son théâtre. Le coup de grâce fut donné quand le célébrissime Farinelli fut engagé à prix d’or par la troupe adverse.


Il en fallait plus pour abattre l’industrieux Saxon. Chassé de son théâtre de Haymarket, il se rabat sur le théâtre Royal de Covent Garden en association avec John Rich. Haendel bénéficie d’un nouvel atout : la présence d’un corps de ballet, dirigé par la ballerine française Marie Sallé (1709-1756). En outre la nouvelle scène est plus moderne et possède une machinerie performante. Ces conditions matérielles favorables vont sans doute stimuler la pensée créatrice du compositeur car Orlando, Ariodante et Alcina sont des opéras très réussis. Leur relative unité provient du fait que leurs livrets sont issus de l’Orlando furioso de l’Arioste. Ils font aussi usage du fantastique et de la magie de façon très mesurée.


Alcina reçoit Ruggero. Nicolo del Abbate. Pinacothèque nationale, Bologne.


Alcina fut créée le 16 avril 1735 au Royal Theater, Covent Garden. Le livret anonyme aurait été adapté de l’Isola di Alcina  d’Antonio Fanzaglia. Le livret possède une certaine originalité : Alcina, Morgana et Oronte appartiennent au camps du mal tandis que Ruggiero, Bradamante, Melisso et le petit Oberto sont les victimes de l’enchanteresse Alcina. On compte trois intrigues amoureuses : la principale entre Alcina et Ruggiero qui est sous influence, une seconde entre Bradamante et Ruggiero et une dernière entre Morgana et Bradamante/Oronte. Tandis que la plupart des protagonistes jouant la comédie ou bien étant travestis, ne peuvent dévoiler valablement des sentiments intenses, Alcina exprime jusqu’au bout une passion amoureuse totalement sincère et assumée ce qui fait d’elle une vétitable héroïne d’opéra à l’instar de Cleopatra ou de Rodelinda chez Haendel ou de Médée, Antigona ou Armida chez d’autres compositeurs. Les six airs d’Alcina cumulent tous les superlatifs, ils sont les plus longs, les plus riches harmoniquement et les plus dramatiques. On peut dire que ce personnage concentre autour d’elle toute la puissance dramatique de l’opéra.


La version d’Alcina proposée au Théâtre des Champs-Elysés et à l’Opéra de Montpellier l’avant-veille, est une version de concert fortement raccourcie. Le personnage d’Oberto est supprimé, Deux choeurs sur quatre disparaissent, les parties chorales sont chantées par les solistes et pas par un choeur comme prévu dans la partition. Le ballet qui suit la sinfonia d’ouverture disparaît également. Par contre les airs sont chantés intégralement avec leurs reprises. Les producteurs ont enfin fait le choix judicieux de rompre avec la tradition de l’opéra seria et de terminer l’ouvrage par le vaste choeur très dramatique en sol mineur, Dal orror di notte cieca, parfaitement en phase avec une scène finale qui n’a rien de joyeux. Le spirituel et pétulant tambourin final étant chanté en bis. 


© Photo Simon Pauly.  Kathryn Lewek


Kathryn Lewek a réussi une incarnation idéale du personnage d’Alcina. Tour à tour, désespérée dans Al mio Cor (II.8), un lamento déchirant accompagné par des cordes en accords continuellement modulants dans lesquels Olivier Rouvière entend les battements d’un coeur brisé. La soprano infuse à son chant une terrible tension. Ses moyens vocaux sont considérable, une voix large, un medium puissant (la soprano a triomphé dans Lakmé, dans Micaëla ou dans Mimi). L’acmé de la soirée se situait à la fin de l’acte II avec l’époustouflant récitatif accompagné Ah Ruggiero crudel (II.13) (le plus violent et le plus agressif dans l’oeuvre du Saxon avec celui d’Armida au premier acte de Rinaldo), suivi par le terrible Ombre pallide, chef-d’oeuvre avec ses harmonies chromatiques torturées. J’ai moins aimé, Ma quando tornerai (III.3) où j’ai trouvé que la soprano en faisait un peu trop avec des suraigus acrobatiques qui ne me semblaient pas indispensables. On retourne dans les hauteurs avec le sublime Mi restano le lagrime (III.6), une sicilienne dans la rare tonalité de fa# mineur. Ce chant d’une beauté déchirante dans son ensemble mais surtout la partie B me font penser à une Passion de Jean Sbastien Bach et Kathryn Lewek en donne une version totalement aboutie. A mon humble avis, la soprano américaine renouvelle en profondeur ce rôle d’Alcina.

 

© Photo Nicola Allegri. Carlo Vistoli


Carlo Vistoli était l’interprête du rôle de Ruggiero. Au début de l’opéra, Ruggiero suit sa maitresse comme un animal de compagnie ce qui ne l’empêche pas de chanter un insolent et virtuose La bocca vaga (I.8). Tout change à partir de l’acte II : Melisso, tuteur de Ruggiero, exhibe l’anneau magique devant son disciple et l’enchantement dont ce dernier est victime, se dissipe. Ruggiero est désormais en pleine possession de ses moyens, il chante un air magnifique, Verdi prati, en mi majeur la tonalité la plus sensuelle de toutes. Cet air a une portée presque philosophique ; l’homme sage doit quitter le monde de l’illusion et affronter le peu attrayant monde réel. On ne peut qu’être pantois devant la morbidezza de la voix de Carlo Vistoli, la splendeur de la ligne de chant, la beauté des enchainements, la douceur du légato, des qualités uniques chez les contre-ténors actuels. L’artiste termine en beauté avec l’aria di paragone (métaphorique) Sta Nell’Ircana, (III.4) avec deux cors, un air quasiment « cinématographique ». Cruel dilemne pour la tigresse. Elle se demande si elle doit aller affronter le chasseur et abandonner ses petits ou bien rester dans sa tanière avec sa progéniture et s’exposer aux flèches de l’ennemi. Carlo Vistoli triomphe dans cet air, ses vocalises et mélismes sont d’une folle agilité tout en restant parfaitement articulées. Quel chanteur exceptionnel ! 


Le rôle de Morgana était tenu par Lauranne Oliva, une chanteuse que je connais bien puisque j’ai suivi son ascension à l’Opéra Studio de l’Opéra National du Rhin et à travers les rôles qu’elle a endossés avec maestria, celui d’Ellen dans Lakmé (3) puis celui de Dalinda dans Ariodante (4). Depuis sa voix s’est encore étoffée et elle a délivré une splendide prestation dans le célébrissime Tornami a vagheggiar (I.15), un air dans lequel elle étale généreusement ses grandes qualités vocales. La soprano catalane a superbement maitrisé les nombreuses coloratures de cet air enchanteur. Sa voix a un timbre très agréable sur toute l’étendue de sa tessiture et son intonation est parfaite. Enfin elle a parfaitement endossé ce rôle de coquette du moins dans cet air et a montré des dons réels de comédienne. Très différent est l’air remarquable avec violino obligato, Ama sospira (II.5), dans le mode mineur, un air mélancolique dans lequel la chanteuse révèle avec justesse et émotion un coeur passionné, dont les nombreuses entreprises amoureuses échouent l’une après l’autre.


Katarina Bradic est une habituée du rôle de Bradamante, un rôle travesti dans la première moitié de l’opéra où elle fait preuve de toute la virilité nécessaire. Elle y réussit parfaitement puisqu’elle suscite l’amour de Morgana. Son caractère de combattante se manifeste dans l’air prodigieux, Vorrei vendicarmi (II.2) dans lequel la mezzo-soprano fait montre de sa technique éblouissante. Sa métamorphose durant laquelle elle affiche sa féminité est toujours un moment spectaculaire de l’opéra. L’habit (belle robe très seyante) fait le moine car elle chante alors un air apaisé et bucolique, All’alma Fedele (III.I) où sa splendide voix grave fait merveille.


Oronte n’est pas à son avantage dans cet opéra, le personnage est inconstant et on ne peut lui faire confiance mais Zachary Wilder réussit à lui donner un supplément d’énergie et d’empathie dans un air d’une beauté sonore remarquable à l’allure de chaconne, Un momento di contento (III.2). Le ténor américain peut y faire briller sa superbe voix au timbre brillant et cajoleur. Nicolas Brooymans interprête le rôle de Melisso, tuteur de Ruggiero, un personnage important puisqu’il oriente avec son anneau enchanté, le cours des évènements. Il chante à cette occasion un air splendide, Pensa a chi geme (II.1), une aria en mi mineur, une ravissante sicilienne aux chromatismes hardis parfaitement mis en valeur par une voix de basse profonde à la superbe projection.


L’orchestre Artaserse dirigé par Philippe Jaroussky était au meilleur de sa forme. Après l’ouverture à la française, alla Jean-Baptiste Lully, le sujet de fugue consiste en une série d’octaves brisés qui peuvent s’avérer périlleux pour un orchestre moins entrainé. L’exécution de cette fugue par le tutti était exemplaire. Par la suite l’orchestre était divisé en deux avec à droite une partie dévolue au généreux continuo et à gauche les instruments qui accompagnaient les airs. Dans les tutti, tous les instruments jouent et on a deux contrebasses chacune placée à un coin de l’orchestre. Cette disposition spatiale étonnante s’est avérée efficace et a fourni un son d’ensemble très harmonieux et une parfaite lisibilité des plans orchestraux. A noter les magnifiques violon et violoncelle qui ravissaient l’oreille par leurs brillants solos ainsi que les deux cors qui illustraient une vigoureuse chasse au tigre d’Ircanie. Avec des instruments naturels très exposés, le petit couac est inévitable et fait partie du plaisir d’écoute. Dans le continuo on remarquait un étonnant luthiste qui n’hésitait pas à prolonger ses interventions par de très jolies improvisations. J’étais étonné de ne pas entendre les deux flûtes à bec indispensables dans l’air : Verdi prati et d’autres airs bucoliques de la partition. Pour la première fois, le programme de salle ne donnait pas le nom des musiciens ce que j’ai trouvé regrettable. A la tête de cette brillante phalange, Philippe Jaroussky m’a beaucoup plu par son engagement et son geste sobre et précis.


Porté par des artistes d’exception et une fantastique Alcina, un concert vibrant qui fera date dans la riche histoire de cet opéra magique. 


  1. Cet article est une version allongée d’une chronique précédente  : https://baroquiades.com/alcina-haendel-jaroussky-tce-2025/
  2. Olivier Rouvière. Les opéras de Haendel, un vade mecum, Van Dieren Editeur, Paris, 2021.
  3. https://odb-opera.com/viewtopic.php?f=6&t=25591&p=445003&hilit=Lakm%C3%A9+ONR#p445003

(4) https://baroquiades.com/ariodante-haendel-christie-dijon-2023/



Détails


Date

Le 5 novembre 2025

Lieu

Théâtre des Champs Elysées, Paris 8ème.

Programme

Alcina HWV

Opéra en trois actes, livret anonyme d’après l’Isola d’Alcina d’Antonio Fanzaglia

Création à Londres, le 8 avril 1735 au théâtre de Covent Garden

Distribution

Kathryn Lewek, Alcina

Carlo Vistoli, Ruggiero

Lauranne Oliva, Morgana

Katarina Bradic, Bradamante

Zachary Wilder, Oronte

Nicolas Brooymans, Melisso

Orchestre Artaserse, Instruments baroques, cors naturels

Philippe Jaroussky, Direction.

dimanche 31 mars 2019

Alcina au Staatstheater de Karlsruhe


Passions dévastatrices

Quel est le plus bel opéra de Georg Friedrich Haendel (1685-1759)? Question oiseuse évidemment vu que tous les opéras de ce compositeurs sont riches de beautés diverses et étant donné le caractère probablement subjectif de la réponse. Ce qui me semble différencier Alcina des autres opéras du compositeur c'est la densité exceptionnelle en airs magnifiques. Avec six airs immortels dédiés à Alcina, Haendel a centré son effort créateur sur un personnage au demeurant antipathique qui, grâce à sa plume inspirée, devient une héroïne caractérisée avec précision dont les transports passionnés nous bouleversent. On s'attache donc à Alcina comme on s'attache aussi à Don Giovanni ou bien à Salomé. Depuis 1950, Alcina est un des opéras de Haendel le plus souvent représenté et de célébrissimes divas, Cecilia Bartoli, Catherine Nagelstadt, Renée Fleming, Arleen Auger, Anja Harteros, Sandrine Piau, Patricia Petibon... se sont emparées du personnage et l'ont fait triompher sur toutes les scènes du monde. La dernière nommée a frappé fort au festival d'Aix en 2015 dans une mise en scène très inventive mais controversée de Kathie Mitchell en raison de laborieuses scènes sado-masochistes.

Alcina  et Ruggiero, Nicolo dell'Abate (circa 1550), Pinacothèque de Bologne, source Wikipedia

Alcina est un dramma per musica de Georg Friedrich Haendel sur un livret d'Antonio Fanzaglia utilisé précédemment par le compositeur Riccardo Broschi (frère de Farinelli, 1698-1756) pour son opéra l'Isola d'Alcina. Alcina a été créé le 16 avril 1735 au théâtre royal de Covent Garden et remporta un grand succès avec en tout 23 représentations. Alcina forme avec Orlando et Ariodante, une trilogie sur le célèbre poème épique Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Ce mythe très populaire au 18ème siècle, a été traité également par Antonio Vivaldi (Orlando furioso), Giuseppe Gazzaniga (L'Isola d'Alcina) ainsi que Joseph Haydn (Orlando paladino).

Alcina, amoureuse de Ruggiero a ensorcelé le croisé et le maintient dans ses rets. Deux chevaliers Melisso et Bradamante débarquent incognito sur l'île d'Alcina. Bradamante, déguisée en homme sous le nom de Ricciardo, n'est autre que l'amante de Ruggiero. Ce dernier ne la reconnaît pas sous son déguisement. Les deux chevaliers remettent à Ruggiero un anneau magique qui a le pouvoir de lui redonner la mémoire. Le chevalier réalise qu'il est prisonnier et qu'il avait autrefois une fiancée. Petit à petit, il va rompre les liens qui le retiennent prisonnier d'Alcina tandis que les croisés attaquent le palais d'Alcina, détruisent son château et que les prisonniers transformés préalablement en animaux par la magicienne, retrouvent leur forme humaine. Tandis qu'Alcina se lamente sur son amour perdu, Ruggiero, Bradamante et la compagnie fêtent leur victoire.

Deux petites intrigues se rajoutent à l'action principale. Morgane, sœur d'Alcina et aussi magicienne est courtisée par Oronte, capitaine de la garde d'Alcina mais elle lui préfère Ricciardo (alias Bradamante), confusion du genre dont le public de l'époque raffolait. Oberto est le fils d'un des prisonniers d'Alcina qui a été transformé en lion par la magicienne. Ces trois personnages n'apportent pas grand chose à l'action dramatique très linéaire mais Haendel les a gâtés musicalement en leur attribuant des airs magnifiques.. Les récitatifs sont concis c'est pourquoi il y a beaucoup de musique avec des aria da capo très longs dépassant la douzaine de minutes. Quatre choeurs, des ballets, des interludes orchestraux et un terzetto en fin d'opéra apportent un supplément de vie. Il y a dans cet opéra une gestion du temps long qui enchante et fait de lui une œuvre d'art admirable.

Lauren Fagan (Alcina) et David Hansen (Ruggiero) Photo Felix Grünschloss

Difficile de dégager les passages les plus remarquables car tout est beau dans cet opéra. A la fin de l'acte I, l'air de Morgana, Tornami a vagheggiar, sur un rythme de menuet, donne à la chanteuse la possibilité de montrer ses talents dans des pyrotechnies vocales du meilleur effet notamment pendant les reprises da capo. Au début de l'acte II, l'air pour basse de Melisso, Pensa a chi geme d'amor piagata, est une splendide Sicilienne dans laquelle un orchestre particulièrement expressif échange avec le chanteur un motif chromatique d'une puissance admirable.

Sommet absolu de l'opéra, le lamento d'Alcina, O, mio core perdona, est une illustration parfaite du génie universel de Haendel, de sa capacité à bouleverser son auditoire dans le temps et l'espace. Scandée par les notes les plus graves du théorbe et des accords implacables des cordes, la plainte d'Alcina se déroule pendant treize minutes sans que la moindre baisse d'intensité ne soit ressentie. Autre sommet de l'opéra le récitatif génial d'Alcina, Ah Ruggiero crudel, à la fin de l'acte II, suivi par l'aria di furore, Ombre pallide dans lesquels l'orchestre porte la voix d'Alcina à l'incandescence. L'acte II démarre très fort avec un air magnifique de Morgana, Credete al mio dolore, accompagnée d'un splendide solo de violoncelle. Dans cet environnement survolté, l'air d'Oronte, Un momento di contento, apporte une détente bienvenue avec une gracieuse chaconne prétexte pour un ballet.

Autre sommet de l'opéra, l'aria di paragone de Ruggiero avec cors naturels, Sta nel ircana pietrosa tana, air d'une folle virtuosité qui compare Alcina à une tigresse d'Hyrcanie menacée par un chasseur. Au lieu de prendre la fuite, le fauve revient à la tanière pour sauver sa progéniture. Enfin Alcina achève son périple fatal en beauté avec l'air, Mi restano le lagrime, sublime sicilienne au rythme lancinant, dans laquelle on reconnaît la mélodie d'un choral bien connu. La passion du pouvoir et son amour démesuré pour Ruggiero sont dévastateurs et la magicienne qui a perdu l'un et l'autre n'a plus d'autre choix que de se jeter dans la mer ou bien se changer en rocher.

Lauren Fagan (Alcina) Photo Felix Grünschloss

James Darrah a opté pour une mise en scène classique se voulant délibérément près du texte. Comme le dit Andreas Spering, Alcina est le meilleur des opéras de Haendel, la musique est suffisamment éloquente et il n'est nul besoin d'en rajouter. La magie est peu présente, bien que le texte parle de transformations d'humains en animaux. On ne voit pas ces derniers, ils sont simplement suggérés par des videos (Adam Larsen) qui fait défiler de vagues silhouettes sur les murs du château dans lesquelles on reconnaîtra un cerf, un lion....La scénographie (MacMoc design) est réduite au minimum avec aucun mobilier. Le palais d'Alcina est un vaste espace aux couleurs blanc crème ou mordorées, barré au fond par une forêt de câbles verticaux et obliques suggérant les troncs d'arbres d'une forêt enchantée, tandis que s'avance sur scène une paroi en bronze décorée de bas-reliefs barbares. Les parois du palais figurent une carte de l'île d'Alcina et des contrées environnantes. Le tout est environné d'une vive et chaude lumière qui au moment de la destruction du palais devient lugubre. Les costumes (Chrisi Karvonides-Dushenko) sont séyants et élégants, notamment ceux d'Alcina, de Ruggiero, de Morgana, de Melisso dans un style intemporel ou alors vaguement 18 ème siècle. La chorégraphie est très harmonieuse et nourrit intelligemment les évolutions des protagonistes.

Samuel Boden, Andreas Spering, Aleksandra Kubas-Kruk, Lauren Fagan, David Hansen, Benedetta Mazzucato

Le personnage titre était incarné par Lauren Fagan (soprano). D'emblée la chanteuse australienne m'a impressionné par une voix au volume conséquent et aux aigus très musicaux, sans aucune dureté. Les capacités vocales étaient présentes, conditions nécessaires mais non suffisantes pour rendre justice à ce rôle. J'attendais la soprano dans son deuxième air (scène 10) : Si, son quella ! Et je ne fus pas déçu car elle fit montre de grande qualités de tragédienne. Comme on l'a vu plus haut, le lamento O, mio core, perdona ! (scène 8 de l'acte II) est un des sommets de l'opéra et Lauren Fagan, à la hauteur du propos, a été bouleversante. La chanteuse termine l'acte II en beauté avec un récitatif génial Ah, Ruggiero crudel..., cri de désespoir de l'amoureuse trahie, suivi par une aria di furore, Ombre pallide. Avec l'aria sublime Mi restano le lagrime (scène 5, acte III) le destin d'Alcina est scellé et la reine déchue a perdu le goût de vivre. La soprano a su faire corps avec son héroïne et le public reconnaissant lui fit une ovations aux saluts.

Morgana n'est pas un personnage dramatiquement essentiel mais Haendel l'a gratifiée d'airs magnifiques. Aleksandra Kubas-Kruk (soprano) s'est immédiatement immergée dans ce rôle qui dans ses démêlés avec Oronte, recelait des aspects comiques. Sa voix est corsée et agile en même temps. Elle triomphe à la fin de l'acte I avec un air célèbre, Tornami a vagheggiar, dans lequel elle éblouit par ses vocalises, coloratures, mélismes, roulades. J'ai adoré sa superbe ligne de chant, son legato et ses aigus conquérants. Mais elle sait aussi émouvoir notamment dans son air magnifique avec violoncelle obligé et un théorbe très présent, Credete al mio dolor, qu'elle ornemente gracieusement lors des reprises da capo.

Le personnage de Ruggiero, joué au temps de Haendel par un castrat, est souvent confié à une mezzo-soprano ou une contralto. C'est le contre-ténor David Hansen qui a joué le rôle du chevalier ensorcelé. Dès son premier air, Di te mi rido, il m'est apparu que ce chanteur, tr ès à l'aise dans les notes aigues, manquait un peu de puissances dans les notes graves de sa partition. Ce problème s'est nettement atténué au cours de l'acte II (excellent Mio bel tesoro) mais le chanteur n'a pas pu donner le maximum d'éclat à l'aria di paragone célébrissime Sta nell'ircana, pietrosa tana...car ses vocalises dans le registre grave étaient peu audibles. Par contre les aigus de ce chanteur étaient d'une pureté et d'un éclat admirables et reflétaient un magnifique talent qui, à mon avis, ne pouvait s'exprimer pleinement dans ce rôle.

Bradamante qui intervient déguisée en homme est un rôle confié à une voix féminine grave, mezzo soprano, alto ou contralto. C'est à cette dernière typologie qu'appartient la voix de Benedetta Mazzucato. Le rôle travesti qui condamne Bradamante à rester incognito, n'est pas propice aux effusions sentimentales. De plus, le fait qu'elle suscite involontairement le désir de Morgana a des effets comiques en contradiction avec un rôle en principe héroïque. La contralto italienne a pourtant une voix superbe et des graves à tomber. Elle a pu montrer la qualité de sa voix et une belle intonation dans l'air délicieux de l'acte III, All'alma fedel. Le timbre de la voix est chaleureux et possède une rondeur et des couleurs mordorées très séduisantes et elle a montré qu'elle vocalise avec beaucoup d'art dans l'aria E gelosia....Elle a été pour moi une révélation.

Avec trois airs, le personnage du petit Oberto est loin d'être négligeable et anticipe un peu celui d'Yniold dans Pelléas et Mélisande. Alice Duport-Percier, une jeune soprano a fait ses débuts à l'opéra de Karsruhe et a réalisé une superbe incarnation de ce rôle avec une voix agile au timbre ravissant. Elle a pu montrer l'étendue de ses dons dans les vocalises remarquables de l'air Barbara, Io ben lo so...

A l'instar de celui de Bradamante, le personnage d'Oronte, amant de Morgana, n'est pas toujours à son avantage. Bien que capitaine de la garde d'Alcina, il n'a pas un rôle héroïque et ce n'est pas à un heldentenor à qui l'on pense pour l'incarner. En fait Samuel Boden est parfaitement qualifié pour ce rôle avec une superbe voix douée d'un timbre d'une douceur admirable dans toute l'étendue de sa tessiture. Son interprétation d'un momento di contento était optimale. J'aime beaucoup ce type de ténors tout à fait adaptés à la musique baroque. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un déficit de puissance causé sans doute par la dimension considérable de la scène.

C'est Daniel Miroslaw qui incarnait Melisso (basse). Sa voix à la superbe projection retentissait fièrement tout au long de l'action pour s'affirmer pleinement dans l'air magnifique, Pensa a chi geme d'amor piagata, une émouvante Sicilienne.

Les choeurs reflétaient avec talent les différentes phases du scénario, sensuels au moment de décrire les amours d'Alcina, douloureux quand les prisonniers refont surface dans le monde des hommes, triomphants lors des réjouissances finales après la victoire sur la magicienne.

La suite d'Alcina composée de trois danseurs et trois danseuses, accompagnait Alcina dans ses évolutions dans une chorégraphie toujours harmonieuse et de bon goût.

Les Deutsches Händel-Solisten assuraient l'accompagnement d'Alcina sous la direction éclairée d'Andreas Spering. C'est un orchestre très fourni jouant comme il se doit sur instruments d'époque. Le son rond, plein manquait peut-être de nervosité dans la sinfonia d'ouverture mais par contre s'avérait exceptionnellement intense dans les airs les plus émouvants de la partition et notamment dans Ombre pallide. Parmi les solistes j'ai admiré le premier violoncelle souverain dans plusieurs airs de la partition par la beauté du son et la sobriété du jeu, le violon à la sonorité admirable et à l'intonation impeccable, dialoguant avec Morgana dans l'air Ama, sospira, ma non t'offende..., le superbe pupitre de hautbois jouant aussi de la flûte à bec et un continuo efficace dans lequel le théorbe se détachait nettement.

Dans une salle pleine à craquer, le public fit une ovation méritée aux artisans de ce spectacle exceptionnel (1,2).

  1. Compte rendu de la représentation du 23 février 2019 d'Alcina au Festival Haendel 2019 (Staatstheater Karlsruhe)
  2. Cette chronique a été publiée précédemment dans BaroquiadeS http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/alcina-haendel-karlsruhe-2019
  3. Je remercie chaleureusement Felix Grünschloss pour avoir mis à ma disposition deux photos.