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mardi 10 février 2026

Haydn 2032 - volume 18 - Il maestro di scuola


John Constable (1776-1837) La charrette de foin (1821) National Gallery, Londres




Giovanni Antonini et le Kammerorchester Basel poursuivent leur enregistrement intégral des 107 symphonies de Joseph Haydn (1732-1809) avec trois symphonies remarquables réunies ici sous le vocable Le Maître d’Ecole, surnom donné à la symphonie n° 55, on se demande vraiment pourquoi.


La symphonie n° 29 en mi majeur Hob I.29 de Joseph Haydn a été composée en 1765. Elle est écrite pour la formation habituelle à cette époque comportant le quintette à cordes, un basson doublant la basse, deux hautbois, deux cors et peut-être un clavecin.


La tonalité de mi majeur est la plus sensuelle de toutes du moins chez Joseph Haydn et le premier mouvement Allegro ma non troppo ¾ ne déroge pas à la règle. Il débute piano aux cordes par un thème dansant présentant une sonorité chaude et pleine se continuant aux deux hautbois. On arrive vite en si majeur avec un passage remarquable par ses contre-temps et l'exposition s'achève par un motif énergique en triolets de croches. Le développement consiste essentiellement en une confrontation entre le début du thème dolce et le motif en triolets plus véhément. Le début du thème principal donne lieu ensuite à des imitations canoniques ; enfin le thème principal s'oppose de nouveau aux triolets et c'est lui qui émerge de la confrontation et amène tout doucement la ré-exposition. Cette dernière est notablement modifiée, le passage en triolets donne lieu en effet à une énergique marche harmonique aux accents baroques.


L'andante 2/4 en la majeur pour cordes seules est construit autour d'un thème typiquement haydnien que l'on retrouvera plus ou moins modifié dans nombre d'oeuvres futures. Haydn utilise ici un procédé consistant à commencer une phrase par le premier violon, la continuer par le second, pour la reprendre par le premier etc.... Ces échanges peuvent se produire à l'intérieur d'une même mesure et se poursuivent pendant une bonne partie du morceau. Un élément nouveau, sorte de roulade des basses intervient et l'exposition se termine par une longue phrase syncopée des violons en croches décalées d'un quart de temps par rapport aux basses immuables. Les roulades des basses jouent un rôle prépondérant dans le développement et sont ingénieusement confrontées à un dessin formé de trilles en imitations des deux violons. Il y a probablement une intention parodique dans ce mouvement qui nous offre un mélange d'humour et de science tout à fait captivant (1).


Le menuetto allegretto est très dansant et offre les plus piquants contrastes. Le trio en mi mineur est un des plus extraordinaires passages de tout Haydn. Il se compose d'un rythme de valse: premier temps aux basses et deux autres au violon mais on n'entend aucune mélodie au dessus de ce rythme, sinon une sinistre tenue de cors, un spectre sans visage en quelque sorte. Marc Vignal rapproche ce trio du troisième mouvement fantomatique de la 7 ème symphonie de Gustav Mahler ou de la scène de bal du Wozzeck d'Alban Berg (2). Il est certain que, venant de Haydn, qui d'autre part écrivit de si gracieux trios, un tel passage est particulièrement étrange.


Le finale Presto 4/4 débute par un unisson brillant basé sur l'accord parfait de mi majeur. A cette puissante affirmation répond plus loin un long passage piano en blanches très chromatique et plus loin, juste avant les barres de reprises, six puissantes gammes ascendantes de si majeur. Le magnifique développement est construit autour du thème principal et donne lieu à un superbe mouvement d'orchestre dans lequel le thème est longuement et puissamment clamé par les basses tandis que les autres cordes accompagnent de batteries de croches. Lors de la ré-exposition les gammes ascendantes se multiplient d'abord dans diverses tonalités, elles affirment à la fin la tonalité de mi majeur. Ce finale bien différent des courts finales 3/8 des symphonies de l'époque Morzin, antérieures à 1761, est aussi important que le premier mouvement.


Avec la symphonie n° 29 s'achève ce que l'on pourrait appeler la première manière de Haydn. La symphonie suivante, n° 34 en ré mineur est une oeuvre de transition avec un pied dans la première manière et un autre dans le monde tout nouveau que l'on a l'habitude de désigner par le vocable "Sturm und Drang" (orages et tension). Giovanni Antonioni et le Kammerorchester Basel donnent de cette symphonie une version lumineuse et inspirée.


John Constable. Le champs de blé (1816). Clark Art Institute, Williamston, Mass.

La symphonie n° 56 en ut majeur Hob I.56 est la plus grandiose des cinq symphonies en ut majeur (n° 38, 41, 48, 50 et 56) composées par Joseph Haydn entre 1768 et 1774. Par la densité et la tension de ses mouvements extrêmes, elle se rattache encore au mouvement "Sturm und Drang" mais la beauté mélodique de son adagio et la majesté du menuetto, la projettent résolument vers l'avenir et préfigurent la grande période classique de Haydn.


Le début du premier mouvement allegro di molto est en quelque sorte la transposition en ut majeur du thème principal en fa# mineur du mouvement correspondant de la symphonie n° 45 Les Adieux. A cet accord parfait d'ut majeur violemment affirmé par tout l'orchestre répond la deuxième partie du thème très mélodique énoncée piano par les cordes. Tout le mouvement est régi par cette opposition entre éléments dominateurs et guerriers et doux d'une part et paisibles d'autre part. A partir du second énoncé du thème, des trémolos de doubles croches des violons interviennent et vont se poursuivre durant tous les tutti du mouvement. Ces trémolos se situent dans le registre très aigu des violons et leur agressivité est encore accrue par les cors et les trompettes qui percent les nues par leurs appels stridents. Le développement est principalement basé sur les deux motifs qui composent le premier thème et qui s'opposent plus que jamais. A la fin du mouvement trompettes cors et timbales sont à découvert et se manifestent une dernière fois avec la plus grande frénésie. Ainsi se termine ce formidable premier mouvement. Dans l’interprétation de Giovanni Antonini et du Kammerorchester Basel, les cors alto et les trompettes ont des sonorités perçantes tout à fait appropriées au caractère de l'oeuvre qui marquent bien la différence de cette musique avec celle de Wolfgang Mozart. Ce dernier détestait la trompette et les sonorités aigues.


Encore un merveilleux adagio sorti de la plume géniale de Haydn. Point d'austérité et de monothématisme ici, on assiste au contraire à une profusion de thèmes tous plus beaux les uns que les autres. Le thème principal est suivi d'un magnifique solo de basson, une des premières apparitions de cet instrument dans une symphonie de Haydn ; le hautbois prend le relai avec une ligne mélodique tendue et intense. Plus loin les violoncelles et contrebasses introduisent un thème nouveau en ut mineur sous une tenue des hautbois. Marc Vignal cite à ce propos le début du concerto n° 24 KV 491 pour piano de Mozart (3) mais ce sombre motif ne dure pas et est suivi par une conclusion céleste. Le développement introduit d'abord un émouvant thème nouveau, il est ensuite basé sur le premier thème devenu très dramatique par les modulations mineures et s'achève avec le thème "mozartien" de l'exposition. La rentrée est voisine de l'exposition mis à part quelques modifications, en particulier le solo de basson qui est notablement varié. Cet adagio s’apparente déjà aux mouvements lents de la période de haute maturité de Haydn et Giovanni Antonini en donne une version très émouvante.


Le menuetto est un des plus longs et symphoniques dans l'oeuvre de Haydn à ce jour. Il contraste avec le trio, un laëndler confié au quatuor à cordes.


Avec le finale, Prestissimo, on retrouve la hargne et l'agressivité du premier mouvement. C'est une sorte de tarentelle endiablée inscrite cependant dans une structure sonate rigoureuse. Le développement est particulièrement enthousiasmant, les cordes répètent les premières mesures du thème initial et les cuivres leur répondent par un motif rythmique obstiné. La brutalité avec laquelle s'effectue la rentrée et l'énergie du discours musical de tout ce mouvement m'évoquent le finale de la 7ème symphonie de Ludwig van Beethoven (1770-1827) avec en plus une dose d’humour. Antonini en rajoute à bon escient en confiant au violon, violoncelle et cor solo des improvisations très réjouissantes.


John Constable. La cathédrale de Salisbury (1823). Victoria and Albert Museum (Londres).


La symphonie n° 55 en mi bémol majeur Le Maître d'Ecole fut composée par Joseph Haydn en 1774, année particulièrement féconde au cours de laquelle virent le jour cinq symphonies: les n° 54 en sol majeur, n° 55 en mi bémol majeur, n° 56 en ut majeur, n° 57 en ré majeur et n° 60 en ut majeur (Le Distrait). Alors que les n° 54 et 56 regardent encore vers le mouvement Sturm und Drang (4), la n° 55 et 57 relèvent d'un esprit nouveau, déjà palpable dans mainte symphonie de 1773, dans lequel les passions, les émotions violentes, les grands gestes dramatiques sont exclus mais où règnent l'élégance, la beauté mélodique et bientôt la richesse sonore. Pour le moment l'instrumentation de la n° 55 reste encore très classique avec le quintette à cordes, deux bassons doublant la basse, deux hautbois et deux cors.


Le rythme ¾ donne au premier mouvement Allegro di molto une allure dansante. Le premier thème fait alterner les tutti orchestraux avec des phrases très douces des premiers et seconds violons. Un second thème également doux n'apporte pas de contraste particulier. Par contre un troisième thème apparaît juste avant les barres de reprises. Ce thème en notes spiccato possède une étonnante énergie latente. Si le premier thème ouvre le développement, le troisième thème va vite prendre le dessus et son énergie va se libérer: ce thème va rester cantonné aux premiers violons de manière obstinée au dessus d'un dessin syncopé des seconds violons. A noter dans ce développement une intéressante modulation enharmonique : un ré bémol devenant un do# permettant le passage d'un accord de mi bémol majeur septième vers un accord de ré majeur, tonalité très éloignée de la tonalité principale du mouvement. La ré-exposition ne montre pas de grands changements par rapport à l'exposition.


C'est l'adagio ma semplicemente (con sordini e piano) 2/4 en si bémol majeur qui donna son surnom à la symphonie. J'avoue ne pas bien comprendre ce surnom car cette musique ne m'évoque en rien un Maître d'Ecole. En tout état de cause il s'agit d'un thème varié, structure musicale particulièrement appréciée par Joseph Haydn. Le thème, divisé en deux parties A et B chacune répétée une fois, est présenté par les cordes seules, les deux violons jouent à l'unisson staccato et sont accompagnés très discrètement par l'alto et la basse eux-mêmes à l'unisson. Une certaine ascèse est palpable dans ce début, dépouillement présent également dans d'autres mouvements lents de symphonies contemporaines du maître. Le deuxième exposé du thème est richement ornementé et peut être considéré déjà comme une variation donnant à ce thème la structure AA1BB1. Dans la première variation qui ne s'écarte pas beaucoup du thème, les vents se joignent aux cordes et colorent agréablement l'ensemble. La seconde variation reprend le plan de l'exposé du thème, la partie A est en rythmes pointés, la partie A1 est une guirlande de triples croches. Dans la poétique troisième variation murmurée double piano, la mélodie s'écarte du thème initial et l'harmonisation est beaucoup plus riche. Dans la quatrième variation, les barres de mesures ont disparu et l'attention est portée sur les appoggiatures très nombreuses qui apportent une touche d'humour. Les vents se joignent encore aux cordes dans la cinquième et dernière variation que l'on peut considérer comme une coda.


Ce qui a été dit à propos du menuet de la symphonie n° 50 s'applique au menuet présent (5). Le violoncelle a le rôle principal dans le trio, il est accompagné très sobrement par les deux violons.


Dans le finale Presto 2/4, Haydn utilise une formule expérimentée avec brio dans les finales des symphonies n° 42, 51 et 64, celle d'un compromis entre Rondo et thème varié. Ici le résultat est particulièrement séduisant. Le thème du refrain est exposé par les cordes. Ce refrain comporte deux parties et possède indéniablement une saveur populaire un peu canaille. Le premier couplet est exposé par les vents seuls. Les bassons qui dans les autres mouvements doublaient la basse jouent ici un rôle très actif et les cors ne craignent pas de grimper vers les hauteurs. Le retour du refrain est en fait une variation en agiles doubles croches aux violons. Le couplet central débute piano par un rappel du thème du refrain puis éclate le Minore en fa mineur sur un fortissimo de tout l'orchestre, suit ensuite un long passage très modulé aboutissant à un retour du refrain assez modifié dans la tonalité très éloignée de sol bémol majeur; la longue transition amenant le retour du refrain à la tonique est tout à fait remarquable. C'est maintenant une version agressivement populaire (6,7) du refrain qui est clamée fortissimo par tout l'orchestre, le la bémol des premiers violons frotte douloureusement avec le sol des seconds violons. Dans la deuxième partie du refrain on remarque les vigoureuses syncopes et les intervalles impressionnants. Le finale se termine par un dernier retour du refrain piano puis pianissimo et enfin un tutti lapidaire fortissimo. Le Kammerorchester Basel bien qu’un peu plus étoffé que celui que Haydn avait à sa disposition, est relativement léger en cordes. Il s’ensuit que l’équilibre entre les vents et les cordes est optimal et procure un agrément indiscutable à l’écoute.


Une fois de plus, cette interprétation de Giovanni Antonini et du Kammerorchester Basel sur instruments d'époque surclasse celle de ses concurrents par sa vigueur et ses nuances subtiles. 


Le champs de blé (1826), National Gallery (Londres).


(1) Ce mouvement suscita un commentaire irrité du critique musical Hiller des Wöchentlichen Nachrichten qui traita de ridicule la répartitions des voix entre premier et second violon.

(2) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988 pp 845-6 et références ibid.

(3) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp.1010-1.

(4) https://haydn.aforumfree.com/generalites-f14/sturm-und-drang-orage-et-passions-t425.htm

(5) https://haydn.aforumfree.com/les-symphonies-f1/symphonie-n-50-en-ut-majeur-t458.htm

(6) Expression utilisée par Marc Vignal (Joseph Haydn, Fayard, 1988).

(7) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp. 1009-10.





 


lundi 2 décembre 2024

Haydn 2032 - volume 4 - Il distratto


Jean Siméon Chardin (1699-1779), Nature morte avec une tasse blanche (1769)


Le théâtre est peut-être le lien qui unit les symphonies de l’album n° 4 de la série Haydn 2032 par Giovanni Antonini et Il giardino armonico. La symphonie n° 60 a servi de musique de scène pour la comédie, Le Distrait, de Régnard. Le mouvement lent de la symphonie n° 12 a un caractère marqué de musique théâtrale et la symphonie n° 70 a un profil épique,  stimulant l’imagination, dans ses quatre mouvements, il ne lui manque que la parole. Le choix du Maestro di Capella de Domenico Cimarosa (1748-1801) pour compléter l’album est judicieux étant donné que Cimarosa était le compositeur dont Haydn monta et dirigea le plus d’opéras (douze en tout) entre 1775 et 1790 à Eszterhaza..

Symphonie n° 12 en mi majeur Hob I.12

La symphonie n° 12 de Joseph Haydn (1732-1809) daterait de l'année 1963 et serait donc postérieure aux trois symphonies n° 6 Matin, n° 7 Midi et n° 8 Soir de 1761 (1). Cette symphonie est en trois mouvements, coupe que Joseph Haydn avait déjà utilisée dans la symphonie n° 9 en ut de 1762, qui, elle, était une véritable sinfonia à l'italienne, susceptible d'ouvrir un opéra. Ici ce caractère est moins évident bien que l'adagio évoque bien une musique de scène. 

Le premier mouvement Allegro 2/2, écrit souvent en valeurs longues, donne à l'écoute l'impression d'un tempo plus lent que celui indiqué sur la partition. D'emblée la tonalité de mi majeur, la plus sensuelle de toutes ainsi que les deux thèmes très mélodieux donnent à l'exposition une allure séduisante. Le premier thème exposé piano aux cordes est inoubliable. Le développement assez court débute mystérieusement par des unissons impressionnants et se termine avec le second thème qui fait l'objet de modulations expressives. Lors de la ré-exposition le premier thème reparaît cette fois pianissimo. Par sa structure plus aérée, son charme mélodique et la hardiesse de ses modulations, ce mouvement se démarque de beaucoup de premiers mouvements précédents et semble même avoir été composé à une date plus tardive que 1763.

L'adagio en mi mineur 6/8 pour les cordes seules est une sicilienne. L'alternance de passages piano du premier violon et d'unissons forte de tout l'orchestre évoque un récitatif ou du moins le théâtre. Cet adagio très dramatique et relativement développé est le pivot central de l'oeuvre entière et lui donne beaucoup de caractère.

Le presto final 2/4 offre un intéressant contraste avec les mouvements précédents par son dynamisme et son caractère musclé. Curieusement le second thème à la dominante mineure (si mineur), trait archaïque, contraste avec le modernisme de la symphonie dans son ensemble.


Raisins et Grenades (1763), Paris, Musée du Louvre.

Symphonie n° 60 en do majeur, Il distratto, Hob I.60

La symphonie n° 60, Il distratto, a été composée par Joseph Haydn en 1774. Elle servit de musique de scène pour la comédie, Le Distrait, adaptée par la troupe de Carl Wahr à partir de la pièce de théâtre écrite par Jean François Régnard (1655-1709) en1697. L'analyse très poussée faite par Marc Vignal montre clairement la relation existant entre la musique de la symphonie et le texte de la comédie (2). L'effectif instrumental comporte le quintette à cordes, deux hautbois, deux cors alto, timbales et selon certaines sources, deux trompettes en renfort des cors. Anthony Hodgson recommande l'usage du continuo. Ce dernier n'est certes plus indispensable pour asseoir l'harmonie mais produit un bel effet (3).


L'adagio qui ouvre la symphonie est suivi d'un allegro di molto ¾. Le thème aux cordes staccato possède un grand dynamisme conféré en partie par son ambiguïté rythmique (3/4 ou 6/ 8). Ce thème est sujet à des échanges continus entre violons et basses et fait aussi l'objet d'ingénieuses modifications qui conduisent au second thème. Ce dernier répète, semble-t-il à l'infini, un même motif. La mention perdendosi (en se perdant), pouvant indiquer que le compositeur/héros de la pièce ne sait plus très bien où aller ou du moins a un moment d'absence, est une marque de l'humour de Haydn. On arrive tout de même aux barres de reprises puis au développement basé essentiellement sur le premier thème mais également sur un arpège descendant en notes pointées staccatissimo rappelant fortement l'allegro initial de la symphonie n° 45 Les Adieux. La ré-exposition n'apporte pas de changements importants. Ce magnifique mouvement d'essence très symphonique est particulièrement novateur et n'a pas d'équivalent chez Michel Haydn ou Mozart dans leurs symphonies contemporaines ou passées.

L'andante en sol majeur 2/4 est basé sur un thème de marche lente. Ce thème est exposé calmement par les violons. Son exposé est troublé par l'irruption fort indiscrète des hautbois et des cors accompagnés par les altos divisés (4). Après plusieurs essais, les violons peuvent continuer sans obstacle leur chemin et les vents colorent agréablement le chant des cordes. Après les barres de reprise, la marche évolue vers les tons mineurs et la partie de violon est hérissée de trilles puis se signale par des intervalles de plus en plus larges et sauvages pour atteindre deux octaves. La réexposition est semblable à l'exposition et le morceau se termine abruptement par une marche aux résonances hongroises.

Le magnifique menuet témoigne de l'évolution impressionnante de ce type de mouvement au cours de l'année 1774. On a affaire pratiquement à un morceau de sonate: la deuxième partie s'ouvre en effet par un court développement contrapuntique. A propos du trio en ut mineur qui commence avec un thème aux cordes puis se continue avec une curieuse gamme du hautbois, Marc Vignal cite la gamme bulgare chère à Bela Bartok (dans son 5ème quatuor à cordes par exemple) (2).

Le quatrième mouvement Presto en do mineur démarre comme un finale de symphonie Sturm und Drang (Cf symphonie n° 52 en do mineur) (5). Un torrent musical très agité, presque frénétique, se poursuit jusqu'au barres de reprises. Après le développement une lourde danse paysanne surgit brusquement et termine ce mouvement très contrasté en do majeur.

Les contrastes sont encore plus vifs dans le cinquième mouvement Adagio en fa majeur dit "di lamentatione". Cet adagio débute par un thème magnifique aux premiers violons accompagnés par les arpèges des seconds violons et les pizzicatos des altos et des basses. Cet adagio est très émouvant et serait digne d'ouvrir une "symphonie d'église" (6). La merveilleuse cantilène est brusquement interrompue par une fanfare guerrière, mais la douce mélodie reparait avec de belles modulations. Un thème nouveau sans aucun rapport avec la cantilène surgit d'abord adagio puis allegro et s'enchaine avec le finale.

C'est dans le prestissimo en do majeur 2/4 que la distraction du musicien/héros atteint son paroxysme. Les musiciens jouent d'abord des accords désordonnés puis une sorte d'accompagnement en triolets qui n'accompagnent rien en fait car le thème principal semble avoir été oublié. En plein mouvement les musiciens s'arrêtent brusquement et les violonistes entreprennent d'accorder leurs violons (7), trait de génie qui ne pouvait que déclencher l'hilarité générale. Les violons une fois accordés, la musique semble reprendre ses droits, un bref passage en do mineur rappelle le début du trio du menuet et l'oeuvre s'achève sur un rythme endiablé (8).


Nature morte, Fleurs dans un vase (1760-3), Edimborough, Galerie Nationale d'Ecosse.

Symphonie n° 70 en ré majeur Hob I.70

Le Vivace con brio initial est une des structures sonates les plus concentrées que Haydn ait composées. Rien de joli dans ce mouvement: un premier thème asymétrique et agressif, débutant par un intervalle de quarte puis de tierce majeure, sera répété pendant presque toute l'exposition et le développement. Il laisse cependant un peu de place à un second thème timidement chuchoté par les violons. Le développement consiste en énergiques imitations entre violons et basses sur les quatre notes initiales. Le caractère heurté de ce mouvement est encore accentué par les accords des cuivres dans leur registre aigu.

Le mouvement lent en ré mineur Specie d'un canone in contrapunto doppio. Andante (Sorte de canon en contrepoint double) est un des plus étonnant de toutes les symphonies de Haydn. D'après Carl Ferdinand Pohl (1819-1887) le thème du canon, une sorte de marche lente, rappelle le célèbre canon Bruder Martin (notre Frère Jacques), opinion relayée par Marc Vignal qui n'hésite pas à dire que « le début de ce mouvement annonce de près celui du troisième mouvement de la première symphonie de Mahler, crée en 1889, également en ré mineur, au rythme de marche lente et en canon (9) ». En tout état de cause, ce thème magnifique produit un effet extraordinaire. Haydn est un créateur d’images, il nous entraine vers de grands espaces et des épopées fantastiques. Le contrepoint double n’a ici rien d’archaïque et de contraint et ne fait qu'intensifier le sentiment épique exprimé par le thème. Ce dernier est suivi de variations majeures et mineures alternées. La première variation mineure est très impressionnante avec des basses grondantes spectaculaires, les doublures des vents procurent des sonorités caverneuses. Les variations majeures, sereines et homophones, offrent une détente bienvenue après la tension des passages mineurs.

Le menuetto Allegretto est brillant et dynamique. Comme il se doit, le trio est bien plus discret et populaire.

Le finale Allegro con brio en ré mineur condense avec le mouvement lent une grande partie de l'intérêt de cette oeuvre exceptionnelle. Il débute piano par une sorte d'introduction formée de cinq notes répétées qui ne laisse pas prévoir ce qui va suivre: en fait une fugue à trois sujets. Au cours de cette dernière, le motif à cinq notes, un des contresujets, sera répété inlassablement. Le discours, scandé avec violence par les timbales, va continuellement de l'avant et emporte tout sur son passage. On oublie qu'il s'agit d'un morceau de contrepoint hérité de formes anciennes pour ne ressentir que le modernisme stupéfiant de l'harmonie. Un unisson de tout l'orchestre sur cinq ré, tonalement ambigu, achève cette symphonie, une des plus originales de Haydn (10).


Cet album est l’un des plus réussis du projet Haydn 2032. Giovanni Antonini et Il giardino armonico réalisent ici un miracle d’harmonie et de bon goût. Les tempos sont parfaits, les instruments anciens donnent un cachet merveilleux aux oeuvres interprétées.  


La Brioche (1763), Paris, Musée du Louvre

  1. Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp 838.
  2. Marc Vignal, ibid, pp 1013-5.

(3) Anthony Hodgson, The Music of Joseph Haydn, The symphonies, The Tantivy Press, 1976.

(4) La division des altos en deux pupitres est exceptionnelle dans la musique symphonique de Haydn de l'époque.

(5) https://haydn.aforumfree.com/generalites-f14/sturm-und-drang-orage-et-passions-t425.htm

(6) https://haydn.aforumfree.com/les-symphonies-f1/symphonies-n-5-et-n-11-deux-symphonies-d-eglise-t335.htm#1646

(7) Il est demandé aux violonistes de baisser d'un ton leur corde sol avec la cheville correspondante, produisant ainsi un fa et avec la même cheville de rétablir progressivement un sol.

(8) En une simple phrase, Peter J. Pirie résume parfaitement l'essence même de la symphonie n° 60. « Supposons maintenant qu’il nous faille décrire une symphonie en six mouvements, dans un style riens moins qu’expressionniste, tour à tour ironique, sauvage, mélancolique et d’un humour insensé, avec de multiples audaces d’orchestration. Gustav Mahler  ? Non, la n° 60 de Haydn ».

(9) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp 1101-2.

(10) Anthony Hodgson, The Music of Joseph Haydn, The symphonies, The Tantivy Press, 1976, pp 99-100.


lundi 18 novembre 2024

Haydn 2032 - volume 16 - The Surprise

Juan Gris (1887-1927)  Arlequin assis à la guitare(1919). Musée National d'Art Moderne (Paris)


Le seizième volume de Haydn 2032 par Giovanni Antonini, Il giardino armonico et le Kammerorchester Basel est consacré à des symphonies de la haute maturité de Joseph Haydn (1732-1809) : la n° 90 datant de 1788 et les n° 94 et 98, deux symphonies Londoniennes composées en1792. J’ai préféré aborder ces oeuvres dans l’ordre chronologique et non dans l’ordre où elles figurent dans le CD. En complément figure dans cet album la sinfonia, La scala di sete, de Gioachino Rossini (1792-1868). Le compositeur de Pesaro admirait l’oeuvre de Haydn et s’en inspira à l’occasion.


Symphonie n° 90 en do majeur, Hob I.90

Première des trois symphonies dites d'Ogny, la symphonie n° 90 en ut majeur et les deux autres n° 91 en mi bémol majeur et n° 92 en sol majeur, dite Oxford, résultent d'une nouvelle commande du Concert de la Loge Olympique à Joseph Haydn. Elles parurent pour la première fois à Paris en 1790 chez Le Duc (1) mais les symphonies n° 90 et 91 étaient déjà composées en 1788. La symphonie n° 90 est écrite pour un effectif comportant le quintette à cordes, deux hautbois, une flûte, deux bassons, deux cor en do, deux trompettes et les timbales (ces deux dernières rajoutés ultérieurement). D'après EC Robbins Landon, deux cors basso doivent être employés si les trompettes et les timbales sont présentes, par contre si on choisit une orchestration sans timbales ni trompettes, il faudra utiliser des cors alto (2).


La symphonie débute par une introduction adagio dont le fortissimo initial surprend. La suite se déroule piano et donne aux deux bassons un rôle important. Le thème de L'allegro assai 4/4 avait déjà été énoncé dans l'introduction à un tempo bien plus lent. Ce thème, des notes répétées spiccato aux violons, suivies par un gruppetto possède une énergie latente non dépourvue de charme. D'emblée on remarque dans ce mouvement la beauté de l'orchestration, la nervosité des basses, l'importance des bois et les sonorités aiguës et même perçantes des cors et des trompettes. Ce mouvement est une structure sonate aérée avec un second thème bien distinct énoncé par une flûte puis par le hautbois, très simplement accompagnés par les violons. L'exposition se termine piano par un court motif de sept notes. C'est ce motif qui initie le développement en donnant lieu à des imitations entre violons et basses. Le second thème est repris en fa majeur toujours par les bois mais c'est le premier thème qui apparait fortissimo et donne lieu à un passage contrapuntique très énergique, puissamment scandé par cors, trompettes et timbales. Lors de la re-exposition on note d'abord des modulations nouvelles accompagnées de sforzandos ainsi qu'un nouveau contrechant chromatique qui en se superposant au thème initial apporte une soudaine densification du discours musical.


Andante en fa majeur 2/4. Ce mouvement, typique de Joseph Haydn, est un compromis entre le thème varié et le rondo. Le thème aux premiers violons doublés par un basson a un caractère populaire, il est richement harmonisé par les seconds violons. Le couplet qui suit en fa mineur, est typique des minore présents au centre de maintes symphonies de la maturité. Les contrastes fréquents entre passages fortissimo et pianissimo accentuent son caractère dramatique. L'épisode suivant en fa majeur, est une variation lumineuse dans laquelle le thème est joué par une flûte virevoltante et accompagné par des violons staccato alors que les autres instruments se taisent. Le retour du couplet en fa mineur n'apporte pas de grands changements. On revient en fa majeur avec une nouvelle variation. Le thème est maintenant confié au violoncelle solo et le premier violon solo accompagne avec des sextolets spiccato, le style est celui de la musique de chambre, du quatuor à cordes en fait car les vents se taisent. C'est enfin une merveilleuse coda qui termine ce morceau: la flûte et les autres bois s'emparent du thème tandis que le premier violon accompagne de triolets de doubles croches et les autres cordes de pizzicatos, le hautbois module en ré bémol majeur puis revient en fa, la fin pianissimo met en jeu tous les instruments de l'orchestre traités en solistes. Haydn nous ravit une fois de plus avec une orchestration à la fois transparente et subtile.


Le menuetto très développé a acquis dans cette symphonie un poids et une signification musicale comparables à ceux des autres mouvements. C'est le hautbois qui tient la vedette dans la délicieuse petite valse du trio.


Les caractéristiques que nous avons aimées dans le premier mouvement: importance et indépendance des bois, éclat des cuivres, nous les retrouvons dans le finale Allegro assai 2/4. Le thème de ce finale léger et populaire a un caractère schubertien. Anthony Hodgson fait remarquer que ce thème prend toute son extension dans un magnifique tutti où le thème est clamé par les basses et les bois à l'unisson fortissimo sous les trémolos des violons (3). Ce thème alimentera l’exposition, le magnifique développement et la re-exposition. Tout s’arrête et on croit le mouvement terminé mais, facétie du génial compositeur, après une pause, le thème initial reparaît dans la tonalité éloignée de ré bémol majeur et le finale se termine dans un ut majeur clairement affirmé par une combinaison d’un rythme militaire aux cuivres, aux timbales et aux basses fortissimo et du thème principal aux violons, passage grandiose rappelant la fin de la symphonie n° 82 l'Ours en ut majeur également.


Le Canigou (1921) Buffalo Art Museum


Symphonie n° 94 en sol majeur, La Surprise, Hob I.94

Elle a été créée à Londres le 23 mars 1792. J’ai eu le bonheur de travailler à l'alto cette symphonie dans un orchestre symphonique. C'est une expérience instructive que d'écouter cette oeuvre "de l'intérieur". La partie d'alto se trouve au coeur du groupe des cordes et de mon poste on a une vue très particulière sur cette oeuvre emblématique de Joseph Haydn. On constate que sous une façade particulièrement aimable, se cache une oeuvre bien plus élaborée et complexe qu'il n'y parait. 


Le premier mouvement est une merveille d'harmonie. Après une introduction lente Adagio cantabile ponctuée de zones d’ombre, survient le joyeux Vivace assai au thème principal bondissant. Les mélodies s'enchaînent avec douceur et naturel, on croit qu'il y a plusieurs thèmes alors que cette forme sonate est construite sur la seule idée de départ. Le développement est relativement court (cinquante mesures) et constamment dans le mode mineur. La re-exposition est variée avec fantaisie. Ces considérations s'appliquent évidemment aux trois autres mouvements. Au delà de la maîtrise technique, il faut évidemment essayer de bien exprimer tout l'humour qui pullule dans cette partition, c’est ce que font avec maestria Giovanni Antonini, Il giardino armonico et le Kammerorchester de Bâle.  


L’andante en do majeur est devenu célèbre à cause de son fameux coup de timbales, destiné, parait-il, à réveiller les auditeurs somnolents. Justement l'exécution doit éviter ce piège car si les auditeurs s'endorment c'est que l'orchestre a échoué! Ce n’est pas le cas de la présente exécution pleine de charme et de fantaisie. Selon H.C. Robbins Landon, ce thème fameux se trouve également dans des esquisses de Mozart qui prouvent que ce dernier avait pour projet de l'utiliser dans une oeuvre nouvelle qui ne vit jamais le jour. En tout cas ce morceau enchanteur se termine par une reprise du thème pianissimo par les vents avec une harmonisation mystérieuse des cordes. 


Le menuetto, est noté allegro molto par Haydn. Ce tempo contraste avec celui généralement modéré du menuet qui rappelons-le est une danse généralement gracieuse. C’est peut-être une nouvelle plaisanterie du facétieux compositeur à moins que l’on y voie une tentative disruptive de renvoyer le menuet de cour aux poubelles de l’histoire et de le remplacer par le scherzo.


Le finale allegro molto est un rondo sonate typique avec un développement central basé sur le thème du refrain. La re-exposition est pleine de surprises et l’oeuvre se termine sur un fortissimo d’où émergent des trompettes et des timbales déchainées.  


© Photo Pymouss  La bouteille de rhum et le journal (1913) 


Symphonie n° 98 en si bémol majeur, Hob I.98

La symphonie n° 98 a été créée le 2 mars 1792 à Londres mais pourrait avoir été composée avant la précédente, probablement au cours des semaines qui suivirent le décès de Wolfgang Mozart. Plusieurs musicologues ont relevé dans cette symphonie plusieurs allusions à Mozart sous forme de citations. En outre, l'atmosphère de ses deux premiers mouvements, plus grave que de coutume, suggérait que Joseph Haydn avait composé cette symphonie en mémoire de son ami. L'instrumentation de la symphonie comporte le quintette à cordes, une flûte, deux hautbois, deux bassons, deux cors, deux trompettes et timbales. Un clavier (probablement un clavecin) intervient dans la dernière partie du finale. Certains auteurs ont suggéré que ce solo de clavecin constituait la marque de la présence du continuo tout au long de l’oeuvre (5). En tout état de cause cette symphonie est une des plus grandes de Haydn. Marc Vignal voit dans cette symphonie la première d'une lignée d'oeuvres aux vastes proportions en si bémol majeur aboutissant à la symphonie n° 5 de Bruckner (6).


L'introduction adagio en si bémol mineur est brève et donne d'emblée une couleur sombre à l'oeuvre. L'allegro 2/2, alla breve, reprend le thème de l'introduction transposé en si bémol majeur. Un second thème formé d'un dessin ascendant de quatre noire apparaît en fa majeur. Peu avant les barres de reprises, un troisième thème est joué par le hautbois solo et donne lieu à une admirable suite modulée au caractère romantique d'une grande intensité. Le développement est construit principalement sur le premier thème qui donne lieu à des entrées de fugue à une mesure de distance tandis que se développe aux violons un accompagnement en croches très tourmenté engendrant des dissonances acerbes. Le thème initial se modifie en dramatiques sonneries des cors et des trompettes. Tout ce développement est unique dans les symphonies de l'époque par son contrepoint serré et son caractère sévère. La re-exposition affirme triomphalement le thème principal.


L'adagio cantabile s'ouvre par un thème ayant un caractère de cantique ; il présente aussi une ressemblance avec l'air de la comtesse "Dove sono...", dans les Noces de Figaro. La suite est assez similaire à un passage de l'andante de la symphonie n° 41 Jupiter de Mozart comme cela a déjà été dit (6). Chez Haydn ce passage débouche sur un "minore" particulièrement émouvant dans lequel le thème, du fait de sa transposition dans le mode mineur, devient chromatique: sol, la bémol, fa#, sol (7). Ce thème est joué principalement par les basses dans différentes tonalités mineures ; il est accompagnés par les violons staccato et par les bois dans leur registre aigu. On croit entendre des sanglots dans cette musique désespérée. Dans la re-exposition très modifiée, le thème aux violons est maintenant accompagné par un violoncelle solo. Les deux hautbois s'emparent du thème à leur tour et sont également accompagnés par les sextolets du violoncelle solo. Après un magnifique passage confié aux bois, le mouvement se termine pianissimo dans une ambiance apaisée.


Comme dans toutes les symphonies Londoniennes, le menuetto allegro est un brillant morceau symphonique aux vastes proportions.


Le finale presto 6/8 est une structure sonate de près de 400 mesures. Le thème spirituel au rythme caractéristique est joué d'abord piano aux violons, il fait bientôt l'objet d'une puissante élaboration symphonique. Le second thème encore plus léger et aérien de caractère quasi Rossinien (8) donne lieu à de jolis échos des flûtes et bassons. Ce second thème fera les frais du développement, il est joué piano timidement au premier violon solo en ré bémol majeur et par enharmonie (9) passe en ut dièze mineur, tonalité très éloignée du ton principal provoquant une curieuse sensation chez l'auditeur. Un thème nouveau basé sur un arpège descendant apparaît fortissimo aux cordes, thème très voisin d'un motif apparaissant à la même place dans la symphonie Prague de Wolfgang Mozart! Le contraste est vif entre ce puissant tutti symphonique et le second thème que le violoniste soliste fait passer par les tonalités les plus variées. Les deux thèmes s'opposent ainsi pendant toute la durée du développement. La re-exposition, d'abord voisine de l'exposition, aboutit à un point d'orgue et à un changement de tempo qui de presto passe à moderato: le premier thème reparaît, nettement modifié car agrémenté d'une gamme chromatique, il est suivi par un passage à l'orchestration massive impliquant abondamment les trompettes et les cors de caractère très beethovénien. Enfin un dernier retour du thème principal piano au violon se produit avec cette fois un magnifique accompagnement de clavecin, surprise soigneusement ménagée ou dernière facétie du génial maestro? Ainsi une symphonie qui avait commencé dans le drame se termine dans l'allégresse.


Dans ces trois oeuvres imposantes et dans l’Echelle de soie de Rossini, le Basel Kammerorchester et Il giardino armonico ont uni leurs forces pour le meilleur. Les instruments à cordes et les bois datent pour la plupart du temps de Joseph Haydn, les trompettes et les cors sont naturels. Le son produit est prodigieux et est vraisemblablement fidèle à ce que Haydn aurait souhaité écouter de son poste de directeur musical à Londres dans la décennie 1790. 


Le tapis bleu (1925)  Centre national d'art et de culture Georges Pompidou.



(1) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp 1205-12.

(2) E.C. Robbins Landon, Joseph Haydn Symphonies 88-92, Dover Publications, New York, 1983.

(3) Anthony Hodgson, The Music of Joseph Haydn. The Symphonies, The Tantivy Press London, 1976, pp. 119-21.

(4) Staccato, spiccato: termes violonistiques signifiant que les notes doivent être jouées détachées avec un coup d'archet spécial. https://fr.wikipedia.org/wiki/Staccato

(5) Anthony Hodgson, The Music of Joseph Haydn, The Symphonies, The Tantivy Press, London, 1976, pp. 137-8.

(6) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp 1296-9.

(7) La remarquable partie centrale en sol mineur du second mouvement du trio en mi bémol majeur pour clarinette, alto et piano K1  498 de Mozart est basée sur un motif identique.

(8) Les motifs rossiniens sont nombreux dans les dernières symphonies de Haydn : finales des symphonies n° 86 (2 ème et 3 ème thèmes), 88, 92 (2 ème thème).

(9) Enharmonie. Haydn transforme une séquence re bémol mi bémol en do# re# voir aussi http://fr.wikipedia.org/wiki/Modulation_(musique)