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lundi 29 août 2022

Oublier Mozart Emmanuelle Pesqué


 

A la recherche du testament perdu.

Dans le roman Oublier Mozart, Emmanuelle Pesqué a élaboré une intrigue imaginaire centrée autour de Spencer Braham (1802-1883). Ce dernier est le fils unique d'Ann Selina (Nancy) Storace (1765-1817), une cantatrice célèbre qui eut l'occasion de bien connaître Wolfgang Mozart (1756-1791) et d'interpréter ses œuvres dont les Nozze di Figaro en 1786.

Peu après le décès de Stephen Storace (1762-1796), compositeur britannique d'opéras et frère d'Ann Selina, la cantatrice fait la connaissance en 1797 d'un jeune et brillant ténor de huit ans son cadet, John Braham (1774-1856) dont elle tombe amoureuse. Echaudée par un mariage désastreux en 1784 avec le violoniste John Abraham Fisher (1744-1806) dont elle arrive à se débarrasser, elle file le parfait amour avec John Braham en union libre et donne naissance à un fils, Spencer Braham.. Ce dernier selon les termes de l'époque est un bâtard et ne peut pas hériter en l'absence de testament. Quand Ann Selina décède en 1817, le testament de cette dernière étant introuvable, Spencer qui aurait du être de facto l'héritier principal, se trouve en passe d'être privé de son héritage. Sa situation devient désespérée quand il apprend que sa mère avait déjà écrit en 1797 un premier testament dans lequel le nom de son fils ne pouvait apparaître vu que ce dernier n'était pas encore né. D'après ce testament en bonne et due forme, c'est la grand-mère de Spencer qui hérite d'une partie de la fortune de sa fille.

Persuadé qu'il a été spolié et qu'un deuxième testament existe en fait quelque part, Spencer tente de le retrouver. Sur ces entrefaites, Elisabeth Storace (1739-1821), mère d'Ann Selina, décède et Spencer peut alors profiter d'une partie de l'héritage. De plus la dame de compagnie d'Elisabeth remet à Spencer un paquet contenant les mémoires de sa mère qui lui étaient destinées. Ce paquet contient des documents précieux sur la carrière artistique de la cantatrice. Ces documents permettront-ils de répondre aux questions que se pose Spencer? Un deuxième acte notarié existe-t-il et le cas échéant, pourquoi donc Ann Selina n'a-t-elle pas couché son fils bien aimé sur son testament ?


Stefen Storace, frère d'Ann Selina Storace, portrait par un artiste inconnu

L'investigation diligentée tambour battant par Spencer est passionnante et accroche constamment le lecteur; ce dernier s'attend même à ce que le mystérieux testament surgisse des recoins les plus secrets de demeures quelque peu gothiques ou des mains de personnages plus ou moins louches qui gravitent autour de la famille Storace; le style narratif entretient avec brio le suspense tout au long des actions de Spencer. D'autre part, le récit des mémoires d'Ann Selina est extrêmement vivant et là encore le passionné de musique de l'époque espère sans trop y croire des révélations inédites sur Mozart et ses contemporains. La force du roman vient de ce qu'il n'y a pas de miracle, la vérité historique reprend ses droits mais cette vérité est plus passionnante que la fiction car la mémorialiste nous invite à visiter une galerie de personnages plus attachants les uns que les autres et nous conte des aventures cocasses ou dramatiques. Nous avons aussi le bonheur de côtoyer des compositeurs dont on ne parle plus beaucoup aujourd'hui mais qui furent les gloires de leur époque: les Venanzio Rauzzini, Domenico Cimarosa, Giovanni Paisiello, auteur d'Il Re Teodoro in Venezia (1784) sur un livret étincelant de l'abbé Giambattista Casti, Giuseppe Sarti, Antonio Salieri, Francesco Bianchi et surtout Vicent Martin i Soler (1754-1806) appelé aussi Le divin espagnol qui fut vraisemblablement l'amant de la cantatrice et certainement un des plus brillants compositeur d'opéras de son époque. La mémorialiste ne ménage pas Lorenzo da Ponte (1749-1838), personnage haut en couleurs et librettiste de Mozart qui n'apparaît pas toujours à son avantage dans son récit. A noter que ces mémoires sont écrites dans la langue de la fin du 18ème et du début du 19ème siècles qui donne beaucoup d'authenticité, de sens et de saveur aux aventures qui y sont relatées.


Vicent Martin i Soler, gravure de Jacob Adam d'après un dessin de Joseph Kreützinger

Parmi les personnages étonnants circulant dans le roman, Elisabeth Storace, mère d'Ann Selina est un des plus mystérieux. Très troublant était son acharnement à détruire par le feu les lettres de ses proches, celles de son époux Stefano Storace et surtout celle de son fils Stephen Storace, frère adoré d'Ann Selina, décédé à la fleur de l'âge en 1796, comme si elle avait préféré que la postérité ne vînt pas à connaître certaines informations. En tout état de cause, cet acte, en privant le monde musical de documents essentiels sur ce compositeur anglais très talentueux désormais oublié, peut être interprété en tant que métaphore de la finitude et de la fragilité des sources dont disposent les historiens.


Antonio Salieri à la fin de sa vie, peinture de Joseph Willibrod Mähler

Les modes viennent et passent comme la notice de François-Joseph Fétis (1784-1871) sur Ann Selina Storace, reproduite à la toute fin de l'ouvrage, nous l'apprend. On ne dévoilera pas ici ce qui fait le piquant de cette notice mais on fera remarquer que le célèbre musicologue et théoricien de l'époque romantique avait ''corrigé'' les fautes d'harmonie de l'adagio liminaire du quatuor en do majeur K 465, Les Dissonances de Mozart.

Ce roman, mine d'informations, dont la lecture est fascinante et revigorante, ravira les amoureux de Mozart, de sa muse Ann Selina Storace ainsi que tous ceux qui s'intéressent à la vie musicale en Italie comme en Angleterre, à Vienne comme à Londres, de ce 18ème siècle finissant.

A noter que le roman est assorti d'un arbre généalogique de la famille Storace très utile, d'un glossaire des personnages historiques cités et d'un chapitre comprenant la liste impressionnante des sources utilisées ainsi que des précisions historiques et littéraires. On admire à ce propos la connaissance de la littérature anglaise de l'autrice. Cette dernière a également publié une biographie d'Ann Selina Storace: Nancy Storace, muse de Mozart et de Haydn (2017).


Ann Selina (Nancy) Storace par Pietro Bettelmi (1788)


Emmanuelle Pesqué: Oublier Mozart, roman 313 pages

Amazon, 2022.

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lundi 10 juillet 2017

Nancy Storace Muse de Mozart et de Haydn par Emmanuelle Pesqué

Emmanuelle Pesqué, historienne de formation, en poste au Ministère de la Culture, a entrepris il y a plusieurs années, des recherche sur Ann Selina (Nancy) Storace, interprète inspirée des principaux musiciens de la deuxième moitié du 18ème siècle dont Wolfgang Mozart. Une partie de ses travaux a fait l'objet du présent ouvrage que j'ai eu le plaisir de lire et dont je dirai quelques mots.


L'ouvrage est organisé de la manière suivante : il comporte un avant propos suivi de trente trois chapitres relatant les évènements importants de la vie d'Ann Selina Storace pour trente d'entre eux et des considérations plus générales pour les trois derniers. Les chapitres possèdent un titre qui résume de manière concise et avec une pointe d'humour leur contenu. L' inglese en Italie (chapitre III) et l'Italienne à Londres (chapitre XII), Les époux mécontents (chapitre VII) sont des clins d'oeil bienvenus (1). Les chapitres III à XII relatent les débuts en Italie d'Ann Selina, son mariage avec John Abraham Fischer, sa brillante et heureuse carrière à Vienne et sa rencontre avec Mozart. Les chapitres suivants XIII à XXX se situent en Angleterre, sa terre natale, mis à part une escapade sur le continent, alors en pleine guerre (chapitre XXII). Au cours de la période anglaise, sont décrits : la rencontre avec Haydn, divers épisodes très dramatiques dont le décès de son frère Stephen, sa liaison avec le fameux ténor John Braham ainsi que la pénible séparation des deux amants. Suivent des annexes : un dossier iconographique, une chronologie résumant la carrière de la Storace, les synopsis et la chronologie des opéras anglais qu'elle a créés (notamment ceux de son frère Stephen Storace), un chapitre très important consacré aux sources et à une vaste bibliographie (impressionnante liste des titres de la presse périodique), la discographie correspondant au répertoire de la chanteuse et un index onomastique (noms propres présents dans le texte).

L'impression générale est celle d'un ouvrage fournissant une quantité considérable d'informations émises avec une obsession pour la fiabilité et la rigueur. La véracité de l'information est garantie par des références renvoyant à des ouvrages de musicologues et d'historiens de la musique, à des revues musicales, à des articles journalistiques, à des témoignages trouvés dans la presse de l'époque, à la correspondance d'Anna Selina Storace et de tous ceux qui l'ont approchée. Des notes en bas de page permettent d'éclairer ou d'approfondir certains aspects du récit. De plus l'auteure utilise constamment des documents authentiques intercalés dans le récit. Ces derniers illustrent de facon à la fois éloquente, vivante, dramatique mais aussi souvent amusante (rocambolesque escapade en Campanie du compagnon d'Ann, le ténor John Braham) les principaux évènements ayant jalonné l'existence bien remplie de l'artiste. Ces textes écrits pour la plupart en anglais, allemand et italien ont requis un travail considérable de traduction.

Au cours de la lecture de cet ouvrage, le lecteur verra s'animer et vivre une personnalité douée d'un grand pouvoir de séduction mais également de traits moins avantageux. D'après les témoignages des contemporains rapportés dans cet ouvrage, se dégage un personnage possédant un franc-parler, beaucoup d'audace, une grande vivacité, une énergie considérable en dépit d'une santé fragile. Le reproche de la vulgarité revient souvent. Le physique est souvent critiqué, de façon choquante à mon avis, la voix a aussi ses limites. Mais ce qui ressort et que l'on retiendra c'est l'incomparable talent de la chanteuse, à la fois musicienne et actrice née. Elle exprime avec beaucoup de sentiment les affects les plus variés, elle émeut ou amuse suivant le cas et elle incarne de manière incomparable les personnages populaires de la comédie italienne ou bien anglaise. C'est d'elle dont dépend le plus souvent le succès d'un opéra et les impresarios ou responsables d'opéras l'on bien vite compris. La Storace ne vit que pour la scène et la musique. Visse d'arte. C'est sa plus grande force.

Vicent Martin i Soler. Ann Selina Storace fut Lilla dans Una Cosa rara.

A travers le personnage de la Storace, le lecteur sera également témoin de la vie musicale de son temps. Avec les très nombreux opéras qu'elle interprète, on voit défiler les principaux compositeurs d'opéra italiens de l'époque. Pasquale Anfossi, Giovanni Paisiello, Domenico Cimarosa, Giuseppe Sarti, Antonio Salieri, Wolfgang Mozart, Giuseppe Haydn, Vicent Martin i Soler etc...puis plus tard Giovanni Simone Mayr et Francesco Gnecco.. Ce sont les mêmes compositeurs (et bien d'autres encore) qui, avec la complicité de Joseph Haydn à la baguette, enchantent dans le même temps les soirées du prince Nicolas II Eszterhazy, preuve que le prince s'abreuvait aux mêmes sources que la cour de Vienne. La Storace a servi tous ces compositeurs avec grand professionalisme et sans états d'âme. La hiérarchie qui fut forgée dans les temps qui suivirent, mettant Mozart sur un piédestal, n'apparaît pas dans sa bouche et ses écrits. Considérant les relations de la diva et Mozart, Emmanuelle Pesqué montre bien dans le chapitre XI, poétiquement intitulé Ch'io mi scordi di te... (2), qu'aucun élément ne permet actuellement de conclure à des relations autres que professionnelles. Le compositeur qui émerge de ce vaste récit est indiscutablement son frère, Stephen Storace, compositeur d'opéras et auteur de pasticcios, aujourd'hui oublié et pour qui la Storace va donner tout son art et son énergie. Les lecteurs de cet ouvrage vont probablement brûler d'impatience de découvrir les opéras de Stephen Storace, notamment The Haunted Tower....

Stephen Storace, frère d'Ann Selina et son compositeur préféré.

Les plus brillants interprètes du temps furent les familiers de la chanteuse. De Michael Kelly, collègue et ami fidèle de Stephen et Ann Selina, jusqu'au célèbre John Braham, collègue puis amant en passant par Venanzio Rauzzini, le castrat pour qui Mozart composa son Exsultate Jubilate KV 165 en 1773, mentor d'Ann Selina auquel Ann et John feront ériger une plaque commémorative.

Les librettistes font aussi partie de l'environnement artistique de la diva. Giovanni Battista Casti, Lorenzo da Ponte, Giovanni Bertati, Carlo Francesco Badini, sont bien présents avec leurs rivalités ou leurs intrigues. Da Ponte, auteur inspiré du livret des Noces de Figaro, de celui de l'Arbore di Diana, d'Una Cosa rara, de La Grotta di Trofonio...y joue évidemment un rôle de premier plan, pas toujours à son avantage, que le lecteur découvrira avec intérêt.

Témoin d'une époque troublée, d'une révolution et de guerres incessantes, Ann Selina traverse cette période sans trop de dommages. Grâce à la plume de l'auteure, on trouve d'intéressants témoignages de la vie de l'époque et tout particulièrement de celle d'une Angleterre in tempore bello à travers une presse pas tellement éloignée des tabloids d'aujourd'hui. Les temps troublés n'empêchent pas une vie musicale active relatée presqu'au jour le jour. On y apprend plein de choses notamment l'existence de ces concerts à bénéfice si lucratifs pour les artistes. Ces pages témoignent d'une remarquable connaissance de la culture anglo-saxonne.

Dans un chapitre conclusif, Nancy Storace, personnage de fiction, l'auteure montre combien la vie riche et romanesque de la chanteuse a fasciné de nombreux romanciers ou dramaturges et cela jusqu'à aujourd'hui dans le cinéma et la télévision. Comme le dit l'auteure dans sa conclusion Ann Selina Storace, au travers des images de la fiction, demeure un fantasme mozartien autant qu'une icône du Siècle des Lumières (3).

Ce splendide ouvrage qui se présente comme une thèse de doctorat, se lit en même temps comme un roman. Un livre de 505 pages, incontournable pour les amoureux de Haydn et Mozart, les amateurs de la musique de la deuxième moitié du 18ème siècle, les chercheurs en musicologie et en histoire de la musique.

  1. Clin d'oeil à L'Italiana in Londra, dramma giocoso de Domenico Cimarosa et à Gli sposi malcontenti de Stephen Storace..
  2. Que je t'oublie ? Titre d'un magnifique air de concert pour soprano, pianoforte et orchestre K 505 de Mozart.
  3. Emmanuelle Pesqué, Nancy Storace, muse de Mozart et de Haydn, Emmanuelle Pesqué 2017. ISBN 978-2-9560410-0-9


Pierre Benveniste

mercredi 23 septembre 2015

Il Re Teodoro in Venezia de Paisiello

Il Re Teodoro in Venezia (Le Roi Théodore à Venise) fut composé en 1784 suite à une commande de l'Empereur Joseph II faite à l'abbé Giovanni Battista Casti (1724-1803) pour le livret et à Giovanni Paisiello (1740-1816) pour la musique. L'opéra, représenté à Vienne au Burgtheater le 23 août 1784, eut un grand succès avec pas moins de 60 représentations en sept ans. Wolfgang Mozart assista à l'une d'entre elles en 1784 et tomba gravement malade, victime d'un refroidissement. Marc Vignal rapporte que, selon certains documents, Joseph Haydn travaillait à la révision et au montage d' Il Re Teodoro in Venezia, en vue d'une représentation au théâtre d'Eszterhazà, labeur interrompu par la mort de Nicolas le Magnifique en septembre 1790.

L'entrée de l'Arsenal de Venise par Canaletto, 1732

Le contexte musical
Quand il entreprit la composition de cette œuvre, Paisiello, âgé de 44 ans, venait de quitter la Russie où il avait séjourné de 1776 à 1783 au service de Sa Majesté l'Impératrice Catherine II. Très actif à Saint Petersbourg, Paisiello y avait composé des œuvres remarquables : Gli Astrologi imaginari (1779), La serva padrona (1781), Il Mondo della Luna (1782) et surtout Il Barbiere di Sevilla en 1782. Cette dernière oeuvre avait obtenu un succès international et avait marqué les esprits notamment Wolfgang Mozart qui s'en inspira notablement dans ses Noces de Figaro (1786). Fort de ce succès, Paisiello voulut frapper un grand coup en composant Il Re Teodoro, une œuvre très ambitieuse par ses dimensions : avec trois heures de musique, c'est l'opéra le plus long de Paisiello, à ma connaissance. Appelé dramma eroicomico, une appellation assez rarement utilisée, il se démarque passablement de ses œuvres antérieures en combinant très habilement des éléments comiques et dramatiques, et par ses deux grandioses fins d'acte. Ces deux finales sont beaucoup plus développéIl barbiere di Sevilla, Sarti, s que ceux de ses opéras précédents. Il ne s'agit pas d'une innovation du compositeur napolitain, d'autres avaient déjà procédé ainsi notamment Giuseppe Haydn en 1780 dans son magnifique opéra La Fedelta Premiata. Comme à son habitude, Haydn avait innové en composant des finales d'actes comportant jusqu'à dix numéros enchaînés dont les rapports tonaux subtils et hardis soulignaient avec force les péripéties dramatiques (1). Il est peu probable que Paisiello ait connu La Fedelta Premiata avant de composer Il Re Teodoro car l'opéra de Haydn, victime de sa diffusion confidentielle à Eszterhàza en 1781 (2), ne fut donné au Kärntnertortheater de Vienne que le 5 novembre 1784 et en langue allemande par dessus le marché, donc après la première de l'opéra de Paisiello le 23 août 1784. Par contre il est possible que Paisiello ait connu Fra i due litiganti il terzo gode, opéra de Giuseppe Sarti représenté au Burgtheater en 1783 avec succès qui possède également des finales d'actes très développés (3).

Le livret
Teodoro s'est autoproclamé roi de Corse; criblé de dettes, il s'enfuit et se réfugie à Venise incognito, accompagné par son ministre Gafforio. Dans la locanda de Taddeo, il tombe amoureux de la jolie Lisetta, fille de l'aubergiste. Pour subsister et tenir son rang, il se livre avec Gafforio à de minables manoeuvres frauduleuses. Sa situation de roi est finalement révélée et le crédule Taddéo, impressionné, est prêt à lui donner Lisetta. Cette dernière, croyant que son fiancé Sandrino la trompe avec Belisa, soeur de Teodoro, accepte la main du prétendu roi. Lorsque la table est mise en vue des noces, le chef de la police vient arrêter l'aventurier après avoir déployé le catalogue de ses dettes. Teodoro est incarcéré et la compagnie défile devant sa cellule pour le consoler.

Ce bref résumé ne peut rendre compte de l'intérêt de ce livret: spirituel, amusant, parfois grave et même dramatique à la fin. Une critique parfois acerbe des moeurs économiques, financières et morales du temps y est omniprésente (4). Les éléments bouffes sont harmonieusement intégrés aux aspects plus sérieux. Il n'est pas question ici de distinction entre personnages bouffes et d'autres sérieux, car en fait chaque personnage adapte constamment son caractère et son comportement aux péripéties. La personnalité complexe de Teodoro domine celle des autres protagonistes; la moralité de l'aventurier est certes douteuse, mais son amour pour Lisetta est sincère et il souffre des indélicatesses qu'il est bien obligé de commettre. A la fin il tombe dans une demi-neurasthénie. Sa condamnation et son emprisonnement sont une délivrance et son ultime intervention a même une certaine grandeur.

La musique
Sur ce livret, Paisiello écrit une musique atypique, en nette rupture avec ses oeuvres précédentes. Dans son remarquable Socrate Immaginario (1775) et son Barbier de Séville (1782), pour ne citer qu'eux, les contrastes étaient vifs, de brillants morceaux de bravoure foisonnaient, au prix parfois d'une touche de vulgarité. Rien de pareil ici, il y a certes moins de contrastes mais plus de rigueur, plus de retenue, une caractérisation plus poussée et nuancée des personnages et surtout une plus grande unité qui, à mon avis, font de cette oeuvre (avec Nina ossia la pazza per Amore) un des plus parfaits chefs-d'oeuvre de Paisiello. La musique est certes moins hardie que celle de Giuseppe Haydn ou Wolfgang Mozart à la même époque. En effet la musique de Paisiello module peu et reste souvent confinée dans un confortable mode majeur mais le don mélodique généreux du napolitain compense largement cette relative pauvreté harmonique. L'orchestre est très fourni avec les bois au complet par deux, deux trompettes, deux cors et timbales s'ajoutant aux cordes; c'est celui des dernières symphonies de Mozart et de Haydn et Paisiello en use avec beaucoup d'habilité.


Les sommets
Les trois airs de Teodoro
Le personnage de Teodoro est omni-présent et domine la distribution, il a au moins trois airs magnifiques à son actif, plus sa participation dans les ensembles. Tous les airs de Teodoro sont des sommets dramatiques de l'opéra:
-le très beau récitatif et l'air de la scène 3 de l'acte I: Io re sono e sono amante... avec ses acerbes dissonances sur ma la solita paura....
-le terrible songe de Teodoro , scène 11 : Non era ancora...qui utilise un motif ternaire déjà pratiqué par Gluck dans les scènes infernales d'Orfeo ed Euridice ou Paisiello lui-même dans des scènes analogues de Socrate immaginario.
-l'aria di disperazione de la prison, scène 19 : "Questo squaloso soggiorno...".
Les finales des actes I et II.
Paisiello concentre l'intérêt dramatique de l'opéra dans deux grands ensembles de 17 et 26 minutes pour les actes I et II respectivement.
-Le finale de l'acte I met en scène tous les protagonistes, c'est un feu d'artifice de vie, d'invention, assorti d'une orchestration très délicate. Comme souvent chez Paisiello, une formule rythmique aux violons est répétée jusqu'à l'obsession pendant la plus grande partie de ce finale. L'immense crescendo sur les paroles "Che sussurro! Che bisbiglio..." est impressionnant de puissance et fait penser irrésistiblement aux effets de Gioachino Rossini.
-Le finale du 2ème acte ne le cède en rien au précédent. La scène ultime ,dans laquelle l'orchestre intervient avec puissance, est particulièrement dramatique lorsque Teodoro avec dignité ordonne à ses compagnons de le laisser méditer dans sa cellule: In pace lasciatemi. Udir non vo piu.
L'oeuvre se termine par un choeur qui tire la morale de l'histoire: Come una ruota è il mondo....Le monde est comme une roue....Ceux qui étaient au sommet, se retrouvent en bas quand la roue tourne et vice versa. Ce choeur splendide étonne par sa densité polyphonique digne d'un madrigal de la Renaissance et termine en apothéose cet étonnant opéra.

Le théâtre San Carlo de Naples où furent créés plusieurs opéras de Giovanni Paisiello

Après cette réussite éclatante, Giovanni Paisiello quittera rapidement Vienne pour prendre le chemin de Naples où il composera de nombreux chefs-d'oeuvre dont La Molinara (1788) et Nina (1789). Les temps deviennent plus troublés avec une révolution, l'exil du roi de Naples Ferdinand IV et la création de l'éphémère République Parthénopéenne. Invité par Napoléon Bonaparte, Paisiello séjournera à Paris de 1802 à 1804, le temps d'écrire une tragédie lyrique Proserpine. De retour à Naples, il tombe en disgrâce avec le retour de Ferdinand IV au début de 1816 qui ne lui pardonne point son soutien à la défunte république et à Napoléon Bonaparte, mais son étoile avait déjà commencé à pâlir bien avant, tandis que celle de Gioachino Rossini s'apprêtait à rayonner. Il mourra en 1816 dans la pauvreté (5).

La musique de Giovanni Paisiello a une couleur bien spécifique. Ses tournures mélodiques sont très personnelles. Il ne faut pas chercher dans sa musique des influences mozartiennes car il n'y en a probablement pas dans ses oeuvres composées avant la création des Noces de Figaro de Mozart en 1786. Paisiello était en effet déjà célèbre en Europe alors que le salzbourgeois était quasiment inconnu en Italie et même dans son pays. Par contre Mozart a sans doute été influencé par Paisiello, son quatuor en la majeur avec flûte K 298 utilise en effet une mélodie de Paisiello pour Le Gare generose, un opéra datant de 1786. La parenté existant entre les Noces de Mozart (1786) et Le Barbier de Séville de Paisiello (1782) est évidente pour les oreilles les moins exercées. Cela dit les deux grands artistes sont profondément différents et ne poursuivaient pas les mêmes objectifs.

Discographie
Elle est exsangue avec deux enregistrements.
Un spectacle live, produit par le Théâtre La Fenice, monté par le Théâtre de Ludwischaffen et le Festival de Dresde a été publié en 1998 par le label Mondo Musica. Le rôle titre est tenu par André Cognet dont la voix noble, un peu rocailleuse donne au personnage de Teodoro une grande présence. Stuart Kale interprète remarquablement le courtisan Gafforio.Très bonne direction musicale de Isaac Karabtchevsky. On peut écouter intégralement cet enregistrement désormais introuvable sur You Tube.
Un enregistrement datant de 1962 par I Virtuosi di Roma et Sesto Bruscantini dans le rôle titre, handicapé par de nombreuses coupures et sa prise de son, est encore disponible.
Cette situation frise le scandale ! Va-t-on enregistrer encore un millième médiocre Don Giovanni ? On a pratiquement tout dit sur ce dernier et peut-être plus que nécessaire. Vraiment Il Re Teodoro in Venezia qui a fait l'objet d'une édition critique par Michael Robinson, offre des situations scéniques et dramatiques passionnantes et mériterait le détour.


  1. H.C. Robbins Landon, Mozart en son Âge d'Or, Fayard, 1996, pp.196-199.
  2. Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988.
  3. Ronald J. Rabin, in Opera buffa in Mozart's Vienna, Edited by Mary Hunter and James Webster, Cambridge University Press, 1997, p.238.
  4. Notice de l'enregistrement de Il Re Teodoro in Venezia, Teatro La Fenice, 1998 Mondo Musica.
  5. http://www.larchivio.org/xoom/paisiello.htm Il est difficile de trouver une biographie sérieuse de Giovanni Paisiello. Les ouvrages du spécialiste Michael Robinson sont introuvables. L'article cité, en italien, donne des informations intéressantes mais aucune référence bibliographique..