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vendredi 3 avril 2020

Serse au Staatstheater de Karlsruhe

David Hansen (Serse) photo Felix Grünschloss

Une mise en scène inventive et déjantée.
Serse, HWV 40, dramma per musica de Georg Friedrich Haendel (1685-1759) sur un livret d'auteur inconnu, fut créé à Londres le 15 avril 1738 au King's Theater, Haymarket. De multiples informations concernant cette œuvre, sont contenues dans deux articles paru dans BaroquiadeS, l'un sur une version de concert (1) et l'autre sur la même production donnée l'an dernier à Karlsruhe (2).

Max Emanuel Cencic s'est longuement exprimé sur sa mise en scène. Les sept personnages du livret représentent par leur comportement les sept péchés capitaux : l'Envie, l'Avarice, la Luxure, la Gourmandise, l'Orgueil, la Paresse, la Colère. Le lieu idéal pour faire prospérer ces péchés est la ville de Las Vegas, la Babylone des années 1970. Serse est une puissante rockstar à la tête de nombreux media et d'une entreprise audiovisuelle, il a une Sexfreundin en la personne d'Amastre. Cette dernière est Haushälterin, cheffe d'une entreprise de nettoyage; elle aime Serse, amour sans espoir car Serse convoite la belle Romilda, fille d'Ariodate, le directeur commercial de l'entreprise. La sœur de Romilda, Atalanta, le vilain petit canard de la famille, est secrètement amoureuse d'Arsamène, frère de Serse. Arsamène aime ouvertement Romilda, amour payé de retour. Elviro, serviteur d'Arsamène et jardinier à l'occasion, caresse surtout...la bouteille. Max Emanuel Cencic a pris quelques libertés avec le livret en modifiant certains personnages, en particulier Amastre et Atalanta, comme on le verra plus loin.

Le livret de Serse était inspiré d'un livret plus ancien de Nicola Minato, mis en musique par Francesco Cavalli. En offrant un séduisant mélange de comique et de tragique, on peut dire que le Serse de Haendel s'apparente aux opéras italiens du 17ème siècle (3) mais en même temps annonce le dramma giocoso à venir. La mise en scène de Max Emanuel Cencic met l'accent sur le comique, voire le burlesque qui envahit toute l'action. Le côté héroïque de certains personnages : Serse, Arsamène, Romilda, Amastre a quasiment disparu et l'accent est mis sur leurs aspects ridicules (Serse, Arsamene, Atalanta) ou encore frivoles (Romilda).

David Hansen (Serse) Photo Felix Grünschloss

La scénographie (Rifail Ajdarpasic) se focalise sur Las Végas, sur ses aspects les plus clinquants, glauques ou frivoles, ses grands shows à l'américaine, ses comédies musicales, ses boites de nuits, sex shops, bars, ses boutiques de luxe...Le premier décor est impressionnant : une arche en demi cercle représentant un gigantesque clavier brillamment éclairé sur fond noir où étincellent des étoiles, emplit la vaste scène. Des danseuses s'agitent (belle chorégraphie de David Laera) et Serse au piano, en costume à paillettes, fait un numéro de crooner sur la musique et les paroles de Ombra mai fu. On est ensuite transporté dans la luxueuse résidence de Serse avec piscine, flamants roses et palmiers où se prélasse un monde hédoniste et vain. Les autres tableaux rivalisent d'inventivité, de kitsch et de fantaisie mais on ne va pas tout dévoiler ici. A la fin, une cérémonie de mariage qui se prépare dans une petite église, est interrompue par de regrettables incidents comme dans The Young and the Restless, un soap qui vit le jour à la même époque. On ne peut que louer la richesse de ce décor et la somptuosité des costumes (Sarah Rolke).

Cette mise en scène luxuriante et pleine d'invention a été unanimement encensée par la critique. Votre serviteur est tout autant admiratif devant les prouesses accomplies. Il reproche toutefois à cette mise en scène d'être un peu envahissante et d'empiéter sur la musique. L'oeil est tellement sollicité que l'oreille est quelque peu distraite et n'arrive plus à suivre le fil de l'action dramatique. De ce fait, les passages les plus intenses de l'oeuvre perdent un peu de leur force. La surabondance d'intentions, de symboles, de clins d'oeil gêne l'écoute d'une partition particulièrement inspirée. Pourtant on ne peut pas reprocher à un metteur en scène qui a consacré une grande partie de sa vie au chant baroque avec un prodigieux talent, de tirer la couverture à lui. En tout état de cause, tout en rendant justice à la magnifique performance accomplie, je n'ai pas été aussi ému par ce spectacle que je l'espérais.

Yang Xu (Elviro), Max Emanuel Cencic (Arsamene), Laura Snouffer (Romilda) et David Hansen (Serse) Photo Felix Grünschloss

C'est à David Hansen que revenait le rôle titre. Son numéro initial de rockstar cabotine était irrésistible. Son interprétation de Ombra mai fu en s'accompagnant au piano, fut une des plus belles qu'il m'ait été donné d'entendre. Le timbre de la voix était splendide, le légato parfait, ce fut un moment de pur bonheur. La suite m'a moins plu, il m'a semblé parfois que le contre-ténor australien jouait trop et ne chantait pas assez. Il faut dire que le rôle titre ne comporte pas d'arias ou de duettos où le temps s'arrête et où le bel canto peut se déployer en toute liberté. Toutefois David Hansen montra de belles facettes de son talent, il fut admirable dans l'aria Il core speme e teme...introduit par des accords solennels de l'orchestre, air basé sur la séduction mélodique et à la fois très émouvant. Le contre-ténor dont la ligne de chant était d'une grande élégance, varia la reprise d'ornements raffinés et de vocalises d'une grande précision. Il montra une virtuosité hors normes dans Se bramate d'amar chi vi sdegna, grand air avec da capo en cinq sections et évidemment dans le célèbre Crude furie....

David Hansen (Serse), photo Felix Grünschloss

Ariana Lucas, mezzo-soprano, incarnait Amastre. Cette dernière, princesse de sang royal, est travestie en homme dans le livret pour entrer dans l'intimité de Serse. Le déguisement n'était pas nécessaire ici car Amastre, en tant que membre de l'équipe de nettoyage, est aux premières loges pour observer Serse et notamment le voir harceler Romilda. Auparavant on avait vu Amastre et Serse se livrer à des ébats torrides. Cette mezzo-soprano américaine est une habituée des rôles wagnériens et j'attendais beaucoup d'elle dans ce rôle très difficile car il demande à la fois de l'agilité et des vocalises dans un registre grave. Au début, sa voix m'a semblé avoir des problèmes de projection qui ont ensuite disparu, notamment dans l'aria di furore de l'acte III, Anima infida, tradita io sono, où elle montra un tempérament dramatique évident..

Katherine Manley donnait vie (et quelle vie!) à Atalanta. Dans le livret Atalanta est décrite comme une coquette séductrice. Un virage à 180 degrés est effectué dans la présente version, Atalanta est affublée d'une vilaine robe, à moins qu'il ne s'agisse d'une blouse de travail, s'ouvrant sur une combinaison blanche brodée. "Plus craignos qu'elle tu meurs", même en 1970. La soprano britannique s'est avérée être une comédienne née et ses postures, ses mines ont suscité le fou rire. De plus elle chantait divinement et nous régala d'Un cenno leggiadretto d'anthologie. Elle sut aussi se montrer émouvante dans la troublante Sicilienne Si si, mio ben, si si... , un des sommets de l'acte I et même séductrice dans le délicieux Dira che amor per me. La qualité exceptionnelle de sa prestation lui valut d'être quasiment n° 1 à l'applaudimètre.

Lauren Snouffer (Romilda), photo Falk von Traubenberg

Le rôle de Romilda, personnage choyé par Haendel qui lui a confié de très beaux airs, était chanté par Lauren Snouffer. En mini jupe et polo moulant, la soprano américaine apparaissait comme la parfaite groupie. Tout à fait dans son élément dans la villa de Serse, elle ne dédaignait pas non plus de monter sur les planches, munie d'une guitare électrique et d'animer un groupe de rock en chantant un tube (musique Handel, lyrics Minato). Dès sa première intervention, la voix fut éblouissante, la ligne de chant d'une suprême harmonie, notamment dans Né men coll'ombre d'infedelta..., un air d'un charme exceptionnel au caractère mozartien qui reflète à mon avis une orientation nouvelle du style de Haendel dans son dernier opéra italien important. La prestation vocale et dramatique de Lauren Snouffer fut dans l'ensemble magnifique, notamment à la fin de l'oeuvre avec l'aria Caro voi siete all'alma..., repris ensuite par le choeur, moment musical divin qui me faisait penser à un des choeurs d'Idomeneo (encore Mozart!).

Arsamene a aussi été gâté par Haendel. Ce personnage d'amant doux et peu martial, très prisé dans l'opéra seria aux temps baroques, est souvent joué par une voix de femme et cela dès la création de l'oeuvre. Il était chanté par Max Emanuel Cencic dont la voix corsée et la personnalité donnaient plus de vigueur et d'énergie à ce protagoniste. Le contre-ténor fut souverain dans l'admirable Sicilienne, Quella che tutta fé..., aria di disperazione (4) et sommet dramatique de l'opéra.

Avec deux airs, Ariodate a un rôle relativement restreint mais Pavel Kudinov lui donna une importance marquante de sa voix de basse bien timbrée, notamment à l'acte III dans l'aria Del ciel d'amore....

Elviro est un peu sacrifié dans la présente mise en scène. C'est un personnage tout à fait essentiel dans le livret car franchement comique. Par sa maladresse et ses gaffes, il crée un imbroglio dont il sera difficile de dénouer les fils. De plus son bagout et ses pitreries font généralement mouche. Ses rôles de valet et de jardinier d'occasion ne ressortaient pas suffisamment dans le contexte burlesque et survolté de cette mise en scène mais Yang Xu se fit remarquer quand même par sa belle voix bien projetée dans un hymne à Bacchus irrésistible, Del mio caro Bacco amabile.

Il était bien agréable d'écouter un orchestre baroque aussi fourni. Avec une douzaine de violons et le reste à l'avenant, cet orchestre produisait un son généreux sans rien sacrifier à la nervosité. Capable de puissance dans quelques arias da capo classiques, cet orchestre pouvait se faire discret dans nombres de morceaux plus délicats comme ces nombreux ariosos ou ariettes à couplets qui font l'originalité de Serse. Peu de chefs connaissent aussi bien Haendel ou Vivaldi que Georges Petrou. C'est grâce à l'expérience de ce dernier et son geste sobre et clair que l'orchestre et l'excellent continuo pouvaient s'adapter avec une extrême précision au caractère de chacun des 60 numéros de l'oeuvre.

Nonobstant des réserves concernant l'équilibre entre le spectacle et la musique, ce fut une fantastique après-midi grâce à une mise en scène inventive et déjantée.

Ariana Lucas, Lauren Snouffer, David Hansen, Max Emanuel Cencik, Katherine Manley, Yang Xu, photo P. Benveniste

Badisches Staatstheater Karlsruhe. Festival International Haendel 2020.

David Hansen, Serse
Max Emanuel Cencik, Arsamene
Lauren Snouffer, Romilda
Katherine Manley, Atalanta
Ariana Lucas, Amastre
Pavel Kudinov, Ariodate
Yang Xu, Elviro

Max Emanuel Cencik, Mise en scène
Rifail Adjarpasik, Scénographie
Sarah Rolke, Costumes
Wicke Naujocks
David Laera, Chorégraphie
Marius Zachmann, Chef de choeur
Boris Kehrmann, Dramaturgie

  1. Piotr Kaminski, Haendel, Purcell et le baroque à Londres, Fayard, 2010.
  2. Dans l'opéra baroque, les airs sont codifiés afin d'exprimer des affects ou bien de décrire une situation. Aria di disperazione (désespoir), di furore, di paragone (métaphore, comparaison) etc...
  3. Cette chronique a été publiée précédemment sous une forme différente dans BaroquiadeS http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/serse-haendel-petrou-karslruhe-2020
  4. Je remercie l'attachée de presse du festival de Karlsruhe, Johanna Olivia Brendle pour les photos.



dimanche 31 mars 2019

Alcina au Staatstheater de Karlsruhe


Passions dévastatrices

Quel est le plus bel opéra de Georg Friedrich Haendel (1685-1759)? Question oiseuse évidemment vu que tous les opéras de ce compositeurs sont riches de beautés diverses et étant donné le caractère probablement subjectif de la réponse. Ce qui me semble différencier Alcina des autres opéras du compositeur c'est la densité exceptionnelle en airs magnifiques. Avec six airs immortels dédiés à Alcina, Haendel a centré son effort créateur sur un personnage au demeurant antipathique qui, grâce à sa plume inspirée, devient une héroïne caractérisée avec précision dont les transports passionnés nous bouleversent. On s'attache donc à Alcina comme on s'attache aussi à Don Giovanni ou bien à Salomé. Depuis 1950, Alcina est un des opéras de Haendel le plus souvent représenté et de célébrissimes divas, Cecilia Bartoli, Catherine Nagelstadt, Renée Fleming, Arleen Auger, Anja Harteros, Sandrine Piau, Patricia Petibon... se sont emparées du personnage et l'ont fait triompher sur toutes les scènes du monde. La dernière nommée a frappé fort au festival d'Aix en 2015 dans une mise en scène très inventive mais controversée de Kathie Mitchell en raison de laborieuses scènes sado-masochistes.

Alcina  et Ruggiero, Nicolo dell'Abate (circa 1550), Pinacothèque de Bologne, source Wikipedia

Alcina est un dramma per musica de Georg Friedrich Haendel sur un livret d'Antonio Fanzaglia utilisé précédemment par le compositeur Riccardo Broschi (frère de Farinelli, 1698-1756) pour son opéra l'Isola d'Alcina. Alcina a été créé le 16 avril 1735 au théâtre royal de Covent Garden et remporta un grand succès avec en tout 23 représentations. Alcina forme avec Orlando et Ariodante, une trilogie sur le célèbre poème épique Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Ce mythe très populaire au 18ème siècle, a été traité également par Antonio Vivaldi (Orlando furioso), Giuseppe Gazzaniga (L'Isola d'Alcina) ainsi que Joseph Haydn (Orlando paladino).

Alcina, amoureuse de Ruggiero a ensorcelé le croisé et le maintient dans ses rets. Deux chevaliers Melisso et Bradamante débarquent incognito sur l'île d'Alcina. Bradamante, déguisée en homme sous le nom de Ricciardo, n'est autre que l'amante de Ruggiero. Ce dernier ne la reconnaît pas sous son déguisement. Les deux chevaliers remettent à Ruggiero un anneau magique qui a le pouvoir de lui redonner la mémoire. Le chevalier réalise qu'il est prisonnier et qu'il avait autrefois une fiancée. Petit à petit, il va rompre les liens qui le retiennent prisonnier d'Alcina tandis que les croisés attaquent le palais d'Alcina, détruisent son château et que les prisonniers transformés préalablement en animaux par la magicienne, retrouvent leur forme humaine. Tandis qu'Alcina se lamente sur son amour perdu, Ruggiero, Bradamante et la compagnie fêtent leur victoire.

Deux petites intrigues se rajoutent à l'action principale. Morgane, sœur d'Alcina et aussi magicienne est courtisée par Oronte, capitaine de la garde d'Alcina mais elle lui préfère Ricciardo (alias Bradamante), confusion du genre dont le public de l'époque raffolait. Oberto est le fils d'un des prisonniers d'Alcina qui a été transformé en lion par la magicienne. Ces trois personnages n'apportent pas grand chose à l'action dramatique très linéaire mais Haendel les a gâtés musicalement en leur attribuant des airs magnifiques.. Les récitatifs sont concis c'est pourquoi il y a beaucoup de musique avec des aria da capo très longs dépassant la douzaine de minutes. Quatre choeurs, des ballets, des interludes orchestraux et un terzetto en fin d'opéra apportent un supplément de vie. Il y a dans cet opéra une gestion du temps long qui enchante et fait de lui une œuvre d'art admirable.

Lauren Fagan (Alcina) et David Hansen (Ruggiero) Photo Felix Grünschloss

Difficile de dégager les passages les plus remarquables car tout est beau dans cet opéra. A la fin de l'acte I, l'air de Morgana, Tornami a vagheggiar, sur un rythme de menuet, donne à la chanteuse la possibilité de montrer ses talents dans des pyrotechnies vocales du meilleur effet notamment pendant les reprises da capo. Au début de l'acte II, l'air pour basse de Melisso, Pensa a chi geme d'amor piagata, est une splendide Sicilienne dans laquelle un orchestre particulièrement expressif échange avec le chanteur un motif chromatique d'une puissance admirable.

Sommet absolu de l'opéra, le lamento d'Alcina, O, mio core perdona, est une illustration parfaite du génie universel de Haendel, de sa capacité à bouleverser son auditoire dans le temps et l'espace. Scandée par les notes les plus graves du théorbe et des accords implacables des cordes, la plainte d'Alcina se déroule pendant treize minutes sans que la moindre baisse d'intensité ne soit ressentie. Autre sommet de l'opéra le récitatif génial d'Alcina, Ah Ruggiero crudel, à la fin de l'acte II, suivi par l'aria di furore, Ombre pallide dans lesquels l'orchestre porte la voix d'Alcina à l'incandescence. L'acte II démarre très fort avec un air magnifique de Morgana, Credete al mio dolore, accompagnée d'un splendide solo de violoncelle. Dans cet environnement survolté, l'air d'Oronte, Un momento di contento, apporte une détente bienvenue avec une gracieuse chaconne prétexte pour un ballet.

Autre sommet de l'opéra, l'aria di paragone de Ruggiero avec cors naturels, Sta nel ircana pietrosa tana, air d'une folle virtuosité qui compare Alcina à une tigresse d'Hyrcanie menacée par un chasseur. Au lieu de prendre la fuite, le fauve revient à la tanière pour sauver sa progéniture. Enfin Alcina achève son périple fatal en beauté avec l'air, Mi restano le lagrime, sublime sicilienne au rythme lancinant, dans laquelle on reconnaît la mélodie d'un choral bien connu. La passion du pouvoir et son amour démesuré pour Ruggiero sont dévastateurs et la magicienne qui a perdu l'un et l'autre n'a plus d'autre choix que de se jeter dans la mer ou bien se changer en rocher.

Lauren Fagan (Alcina) Photo Felix Grünschloss

James Darrah a opté pour une mise en scène classique se voulant délibérément près du texte. Comme le dit Andreas Spering, Alcina est le meilleur des opéras de Haendel, la musique est suffisamment éloquente et il n'est nul besoin d'en rajouter. La magie est peu présente, bien que le texte parle de transformations d'humains en animaux. On ne voit pas ces derniers, ils sont simplement suggérés par des videos (Adam Larsen) qui fait défiler de vagues silhouettes sur les murs du château dans lesquelles on reconnaîtra un cerf, un lion....La scénographie (MacMoc design) est réduite au minimum avec aucun mobilier. Le palais d'Alcina est un vaste espace aux couleurs blanc crème ou mordorées, barré au fond par une forêt de câbles verticaux et obliques suggérant les troncs d'arbres d'une forêt enchantée, tandis que s'avance sur scène une paroi en bronze décorée de bas-reliefs barbares. Les parois du palais figurent une carte de l'île d'Alcina et des contrées environnantes. Le tout est environné d'une vive et chaude lumière qui au moment de la destruction du palais devient lugubre. Les costumes (Chrisi Karvonides-Dushenko) sont séyants et élégants, notamment ceux d'Alcina, de Ruggiero, de Morgana, de Melisso dans un style intemporel ou alors vaguement 18 ème siècle. La chorégraphie est très harmonieuse et nourrit intelligemment les évolutions des protagonistes.

Samuel Boden, Andreas Spering, Aleksandra Kubas-Kruk, Lauren Fagan, David Hansen, Benedetta Mazzucato

Le personnage titre était incarné par Lauren Fagan (soprano). D'emblée la chanteuse australienne m'a impressionné par une voix au volume conséquent et aux aigus très musicaux, sans aucune dureté. Les capacités vocales étaient présentes, conditions nécessaires mais non suffisantes pour rendre justice à ce rôle. J'attendais la soprano dans son deuxième air (scène 10) : Si, son quella ! Et je ne fus pas déçu car elle fit montre de grande qualités de tragédienne. Comme on l'a vu plus haut, le lamento O, mio core, perdona ! (scène 8 de l'acte II) est un des sommets de l'opéra et Lauren Fagan, à la hauteur du propos, a été bouleversante. La chanteuse termine l'acte II en beauté avec un récitatif génial Ah, Ruggiero crudel..., cri de désespoir de l'amoureuse trahie, suivi par une aria di furore, Ombre pallide. Avec l'aria sublime Mi restano le lagrime (scène 5, acte III) le destin d'Alcina est scellé et la reine déchue a perdu le goût de vivre. La soprano a su faire corps avec son héroïne et le public reconnaissant lui fit une ovations aux saluts.

Morgana n'est pas un personnage dramatiquement essentiel mais Haendel l'a gratifiée d'airs magnifiques. Aleksandra Kubas-Kruk (soprano) s'est immédiatement immergée dans ce rôle qui dans ses démêlés avec Oronte, recelait des aspects comiques. Sa voix est corsée et agile en même temps. Elle triomphe à la fin de l'acte I avec un air célèbre, Tornami a vagheggiar, dans lequel elle éblouit par ses vocalises, coloratures, mélismes, roulades. J'ai adoré sa superbe ligne de chant, son legato et ses aigus conquérants. Mais elle sait aussi émouvoir notamment dans son air magnifique avec violoncelle obligé et un théorbe très présent, Credete al mio dolor, qu'elle ornemente gracieusement lors des reprises da capo.

Le personnage de Ruggiero, joué au temps de Haendel par un castrat, est souvent confié à une mezzo-soprano ou une contralto. C'est le contre-ténor David Hansen qui a joué le rôle du chevalier ensorcelé. Dès son premier air, Di te mi rido, il m'est apparu que ce chanteur, tr ès à l'aise dans les notes aigues, manquait un peu de puissances dans les notes graves de sa partition. Ce problème s'est nettement atténué au cours de l'acte II (excellent Mio bel tesoro) mais le chanteur n'a pas pu donner le maximum d'éclat à l'aria di paragone célébrissime Sta nell'ircana, pietrosa tana...car ses vocalises dans le registre grave étaient peu audibles. Par contre les aigus de ce chanteur étaient d'une pureté et d'un éclat admirables et reflétaient un magnifique talent qui, à mon avis, ne pouvait s'exprimer pleinement dans ce rôle.

Bradamante qui intervient déguisée en homme est un rôle confié à une voix féminine grave, mezzo soprano, alto ou contralto. C'est à cette dernière typologie qu'appartient la voix de Benedetta Mazzucato. Le rôle travesti qui condamne Bradamante à rester incognito, n'est pas propice aux effusions sentimentales. De plus, le fait qu'elle suscite involontairement le désir de Morgana a des effets comiques en contradiction avec un rôle en principe héroïque. La contralto italienne a pourtant une voix superbe et des graves à tomber. Elle a pu montrer la qualité de sa voix et une belle intonation dans l'air délicieux de l'acte III, All'alma fedel. Le timbre de la voix est chaleureux et possède une rondeur et des couleurs mordorées très séduisantes et elle a montré qu'elle vocalise avec beaucoup d'art dans l'aria E gelosia....Elle a été pour moi une révélation.

Avec trois airs, le personnage du petit Oberto est loin d'être négligeable et anticipe un peu celui d'Yniold dans Pelléas et Mélisande. Alice Duport-Percier, une jeune soprano a fait ses débuts à l'opéra de Karsruhe et a réalisé une superbe incarnation de ce rôle avec une voix agile au timbre ravissant. Elle a pu montrer l'étendue de ses dons dans les vocalises remarquables de l'air Barbara, Io ben lo so...

A l'instar de celui de Bradamante, le personnage d'Oronte, amant de Morgana, n'est pas toujours à son avantage. Bien que capitaine de la garde d'Alcina, il n'a pas un rôle héroïque et ce n'est pas à un heldentenor à qui l'on pense pour l'incarner. En fait Samuel Boden est parfaitement qualifié pour ce rôle avec une superbe voix douée d'un timbre d'une douceur admirable dans toute l'étendue de sa tessiture. Son interprétation d'un momento di contento était optimale. J'aime beaucoup ce type de ténors tout à fait adaptés à la musique baroque. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un déficit de puissance causé sans doute par la dimension considérable de la scène.

C'est Daniel Miroslaw qui incarnait Melisso (basse). Sa voix à la superbe projection retentissait fièrement tout au long de l'action pour s'affirmer pleinement dans l'air magnifique, Pensa a chi geme d'amor piagata, une émouvante Sicilienne.

Les choeurs reflétaient avec talent les différentes phases du scénario, sensuels au moment de décrire les amours d'Alcina, douloureux quand les prisonniers refont surface dans le monde des hommes, triomphants lors des réjouissances finales après la victoire sur la magicienne.

La suite d'Alcina composée de trois danseurs et trois danseuses, accompagnait Alcina dans ses évolutions dans une chorégraphie toujours harmonieuse et de bon goût.

Les Deutsches Händel-Solisten assuraient l'accompagnement d'Alcina sous la direction éclairée d'Andreas Spering. C'est un orchestre très fourni jouant comme il se doit sur instruments d'époque. Le son rond, plein manquait peut-être de nervosité dans la sinfonia d'ouverture mais par contre s'avérait exceptionnellement intense dans les airs les plus émouvants de la partition et notamment dans Ombre pallide. Parmi les solistes j'ai admiré le premier violoncelle souverain dans plusieurs airs de la partition par la beauté du son et la sobriété du jeu, le violon à la sonorité admirable et à l'intonation impeccable, dialoguant avec Morgana dans l'air Ama, sospira, ma non t'offende..., le superbe pupitre de hautbois jouant aussi de la flûte à bec et un continuo efficace dans lequel le théorbe se détachait nettement.

Dans une salle pleine à craquer, le public fit une ovation méritée aux artisans de ce spectacle exceptionnel (1,2).

  1. Compte rendu de la représentation du 23 février 2019 d'Alcina au Festival Haendel 2019 (Staatstheater Karlsruhe)
  2. Cette chronique a été publiée précédemment dans BaroquiadeS http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/alcina-haendel-karlsruhe-2019
  3. Je remercie chaleureusement Felix Grünschloss pour avoir mis à ma disposition deux photos.