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dimanche 29 mars 2026

Alcina de Georg Friedrich Haendel au Théätre des Champs Elysées

© Omnia pro motu, De gauche à droite :Zachary Wilder, Nicolas Brooymans, Lauranne Oliva, Katarina Bradic, Carlo Vistoli, Kathryn Lewek et Philippe Jaroussky

 

Dans une introduction à la trilogie Orlando, Ariodante et Alcina, Olivier Rouvière (2), évoque les effets de la concurrence sur la création musicale ; bénéfique,  quand elle est modérée, elle devient désastreuse lorsqu’elle est exacerbée et que tous les coups deviennent permis. C’est bien la situation dans laquelle Georg Friedrich Haendel (1685-1759) était confronté à Londres avec une offre théatrale pléthorique tous genres confondus. Haendel fut mis particulièrement en difficulté par la création dans la décennie 1730 de The Company of Nobilty par le Prince de Galles, une troupe qui siphonna presque toutes les têtes d’affiche des effectifs de Haendel dont le castrat Senesino (1686-1758) et la soprano Francesca Cuzzoni. Un coup fatal fut porté au Saxon quand Johann Heidegger offrit le King’s Theater de Haymarket que Haendel occupait, à l’Opera of the Nobilty. Après avoir perdu sa troupe, voilà que le compositeur perd maintenant son théâtre. Le coup de grâce fut donné quand le célébrissime Farinelli fut engagé à prix d’or par la troupe adverse.


Il en fallait plus pour abattre l’industrieux Saxon. Chassé de son théâtre de Haymarket, il se rabat sur le théâtre Royal de Covent Garden en association avec John Rich. Haendel bénéficie d’un nouvel atout : la présence d’un corps de ballet, dirigé par la ballerine française Marie Sallé (1709-1756). En outre la nouvelle scène est plus moderne et possède une machinerie performante. Ces conditions matérielles favorables vont sans doute stimuler la pensée créatrice du compositeur car Orlando, Ariodante et Alcina sont des opéras très réussis. Leur relative unité provient du fait que leurs livrets sont issus de l’Orlando furioso de l’Arioste. Ils font aussi usage du fantastique et de la magie de façon très mesurée.


Alcina reçoit Ruggero. Nicolo del Abbate. Pinacothèque nationale, Bologne.


Alcina fut créée le 16 avril 1735 au Royal Theater, Covent Garden. Le livret anonyme aurait été adapté de l’Isola di Alcina  d’Antonio Fanzaglia. Le livret possède une certaine originalité : Alcina, Morgana et Oronte appartiennent au camps du mal tandis que Ruggiero, Bradamante, Melisso et le petit Oberto sont les victimes de l’enchanteresse Alcina. On compte trois intrigues amoureuses : la principale entre Alcina et Ruggiero qui est sous influence, une seconde entre Bradamante et Ruggiero et une dernière entre Morgana et Bradamante/Oronte. Tandis que la plupart des protagonistes jouant la comédie ou bien étant travestis, ne peuvent dévoiler valablement des sentiments intenses, Alcina exprime jusqu’au bout une passion amoureuse totalement sincère et assumée ce qui fait d’elle une vétitable héroïne d’opéra à l’instar de Cleopatra ou de Rodelinda chez Haendel ou de Médée, Antigona ou Armida chez d’autres compositeurs. Les six airs d’Alcina cumulent tous les superlatifs, ils sont les plus longs, les plus riches harmoniquement et les plus dramatiques. On peut dire que ce personnage concentre autour d’elle toute la puissance dramatique de l’opéra.


La version d’Alcina proposée au Théâtre des Champs-Elysés et à l’Opéra de Montpellier l’avant-veille, est une version de concert fortement raccourcie. Le personnage d’Oberto est supprimé, Deux choeurs sur quatre disparaissent, les parties chorales sont chantées par les solistes et pas par un choeur comme prévu dans la partition. Le ballet qui suit la sinfonia d’ouverture disparaît également. Par contre les airs sont chantés intégralement avec leurs reprises. Les producteurs ont enfin fait le choix judicieux de rompre avec la tradition de l’opéra seria et de terminer l’ouvrage par le vaste choeur très dramatique en sol mineur, Dal orror di notte cieca, parfaitement en phase avec une scène finale qui n’a rien de joyeux. Le spirituel et pétulant tambourin final étant chanté en bis. 


© Photo Simon Pauly.  Kathryn Lewek


Kathryn Lewek a réussi une incarnation idéale du personnage d’Alcina. Tour à tour, désespérée dans Al mio Cor (II.8), un lamento déchirant accompagné par des cordes en accords continuellement modulants dans lesquels Olivier Rouvière entend les battements d’un coeur brisé. La soprano infuse à son chant une terrible tension. Ses moyens vocaux sont considérable, une voix large, un medium puissant (la soprano a triomphé dans Lakmé, dans Micaëla ou dans Mimi). L’acmé de la soirée se situait à la fin de l’acte II avec l’époustouflant récitatif accompagné Ah Ruggiero crudel (II.13) (le plus violent et le plus agressif dans l’oeuvre du Saxon avec celui d’Armida au premier acte de Rinaldo), suivi par le terrible Ombre pallide, chef-d’oeuvre avec ses harmonies chromatiques torturées. J’ai moins aimé, Ma quando tornerai (III.3) où j’ai trouvé que la soprano en faisait un peu trop avec des suraigus acrobatiques qui ne me semblaient pas indispensables. On retourne dans les hauteurs avec le sublime Mi restano le lagrime (III.6), une sicilienne dans la rare tonalité de fa# mineur. Ce chant d’une beauté déchirante dans son ensemble mais surtout la partie B me font penser à une Passion de Jean Sbastien Bach et Kathryn Lewek en donne une version totalement aboutie. A mon humble avis, la soprano américaine renouvelle en profondeur ce rôle d’Alcina.

 

© Photo Nicola Allegri. Carlo Vistoli


Carlo Vistoli était l’interprête du rôle de Ruggiero. Au début de l’opéra, Ruggiero suit sa maitresse comme un animal de compagnie ce qui ne l’empêche pas de chanter un insolent et virtuose La bocca vaga (I.8). Tout change à partir de l’acte II : Melisso, tuteur de Ruggiero, exhibe l’anneau magique devant son disciple et l’enchantement dont ce dernier est victime, se dissipe. Ruggiero est désormais en pleine possession de ses moyens, il chante un air magnifique, Verdi prati, en mi majeur la tonalité la plus sensuelle de toutes. Cet air a une portée presque philosophique ; l’homme sage doit quitter le monde de l’illusion et affronter le peu attrayant monde réel. On ne peut qu’être pantois devant la morbidezza de la voix de Carlo Vistoli, la splendeur de la ligne de chant, la beauté des enchainements, la douceur du légato, des qualités uniques chez les contre-ténors actuels. L’artiste termine en beauté avec l’aria di paragone (métaphorique) Sta Nell’Ircana, (III.4) avec deux cors, un air quasiment « cinématographique ». Cruel dilemne pour la tigresse. Elle se demande si elle doit aller affronter le chasseur et abandonner ses petits ou bien rester dans sa tanière avec sa progéniture et s’exposer aux flèches de l’ennemi. Carlo Vistoli triomphe dans cet air, ses vocalises et mélismes sont d’une folle agilité tout en restant parfaitement articulées. Quel chanteur exceptionnel ! 


Le rôle de Morgana était tenu par Lauranne Oliva, une chanteuse que je connais bien puisque j’ai suivi son ascension à l’Opéra Studio de l’Opéra National du Rhin et à travers les rôles qu’elle a endossés avec maestria, celui d’Ellen dans Lakmé (3) puis celui de Dalinda dans Ariodante (4). Depuis sa voix s’est encore étoffée et elle a délivré une splendide prestation dans le célébrissime Tornami a vagheggiar (I.15), un air dans lequel elle étale généreusement ses grandes qualités vocales. La soprano catalane a superbement maitrisé les nombreuses coloratures de cet air enchanteur. Sa voix a un timbre très agréable sur toute l’étendue de sa tessiture et son intonation est parfaite. Enfin elle a parfaitement endossé ce rôle de coquette du moins dans cet air et a montré des dons réels de comédienne. Très différent est l’air remarquable avec violino obligato, Ama sospira (II.5), dans le mode mineur, un air mélancolique dans lequel la chanteuse révèle avec justesse et émotion un coeur passionné, dont les nombreuses entreprises amoureuses échouent l’une après l’autre.


Katarina Bradic est une habituée du rôle de Bradamante, un rôle travesti dans la première moitié de l’opéra où elle fait preuve de toute la virilité nécessaire. Elle y réussit parfaitement puisqu’elle suscite l’amour de Morgana. Son caractère de combattante se manifeste dans l’air prodigieux, Vorrei vendicarmi (II.2) dans lequel la mezzo-soprano fait montre de sa technique éblouissante. Sa métamorphose durant laquelle elle affiche sa féminité est toujours un moment spectaculaire de l’opéra. L’habit (belle robe très seyante) fait le moine car elle chante alors un air apaisé et bucolique, All’alma Fedele (III.I) où sa splendide voix grave fait merveille.


Oronte n’est pas à son avantage dans cet opéra, le personnage est inconstant et on ne peut lui faire confiance mais Zachary Wilder réussit à lui donner un supplément d’énergie et d’empathie dans un air d’une beauté sonore remarquable à l’allure de chaconne, Un momento di contento (III.2). Le ténor américain peut y faire briller sa superbe voix au timbre brillant et cajoleur. Nicolas Brooymans interprête le rôle de Melisso, tuteur de Ruggiero, un personnage important puisqu’il oriente avec son anneau enchanté, le cours des évènements. Il chante à cette occasion un air splendide, Pensa a chi geme (II.1), une aria en mi mineur, une ravissante sicilienne aux chromatismes hardis parfaitement mis en valeur par une voix de basse profonde à la superbe projection.


L’orchestre Artaserse dirigé par Philippe Jaroussky était au meilleur de sa forme. Après l’ouverture à la française, alla Jean-Baptiste Lully, le sujet de fugue consiste en une série d’octaves brisés qui peuvent s’avérer périlleux pour un orchestre moins entrainé. L’exécution de cette fugue par le tutti était exemplaire. Par la suite l’orchestre était divisé en deux avec à droite une partie dévolue au généreux continuo et à gauche les instruments qui accompagnaient les airs. Dans les tutti, tous les instruments jouent et on a deux contrebasses chacune placée à un coin de l’orchestre. Cette disposition spatiale étonnante s’est avérée efficace et a fourni un son d’ensemble très harmonieux et une parfaite lisibilité des plans orchestraux. A noter les magnifiques violon et violoncelle qui ravissaient l’oreille par leurs brillants solos ainsi que les deux cors qui illustraient une vigoureuse chasse au tigre d’Ircanie. Avec des instruments naturels très exposés, le petit couac est inévitable et fait partie du plaisir d’écoute. Dans le continuo on remarquait un étonnant luthiste qui n’hésitait pas à prolonger ses interventions par de très jolies improvisations. J’étais étonné de ne pas entendre les deux flûtes à bec indispensables dans l’air : Verdi prati et d’autres airs bucoliques de la partition. Pour la première fois, le programme de salle ne donnait pas le nom des musiciens ce que j’ai trouvé regrettable. A la tête de cette brillante phalange, Philippe Jaroussky m’a beaucoup plu par son engagement et son geste sobre et précis.


Porté par des artistes d’exception et une fantastique Alcina, un concert vibrant qui fera date dans la riche histoire de cet opéra magique. 


  1. Cet article est une version allongée d’une chronique précédente  : https://baroquiades.com/alcina-haendel-jaroussky-tce-2025/
  2. Olivier Rouvière. Les opéras de Haendel, un vade mecum, Van Dieren Editeur, Paris, 2021.
  3. https://odb-opera.com/viewtopic.php?f=6&t=25591&p=445003&hilit=Lakm%C3%A9+ONR#p445003

(4) https://baroquiades.com/ariodante-haendel-christie-dijon-2023/



Détails


Date

Le 5 novembre 2025

Lieu

Théâtre des Champs Elysées, Paris 8ème.

Programme

Alcina HWV

Opéra en trois actes, livret anonyme d’après l’Isola d’Alcina d’Antonio Fanzaglia

Création à Londres, le 8 avril 1735 au théâtre de Covent Garden

Distribution

Kathryn Lewek, Alcina

Carlo Vistoli, Ruggiero

Lauranne Oliva, Morgana

Katarina Bradic, Bradamante

Zachary Wilder, Oronte

Nicolas Brooymans, Melisso

Orchestre Artaserse, Instruments baroques, cors naturels

Philippe Jaroussky, Direction.

mardi 21 juin 2022

Belshazzar

© Dorothea Heise - Juan Sancho et Jeanine De Bique

 

Belshazzar HWV 61 - Internationale Händel Festpiele Göttingen

A partir de 1742, l'oratorio classique relatant un épisode biblique tel que Saül, Israël en Egypte, Samson ou Judas Macchabée, ne suffisait plus à Georg Friedrich Haendel (1685-1759). Ce dernier souhaitait réaliser une synthèse entre l'opéra et l'oratorio en augmentant le contenu dramatique de ce dernier. C'est ainsi que naquirent des œuvres originales et audacieuses telles que Sémélé et Hercules. Ces dernières se distinguaient de l'oratorio classique par leur action riche en péripéties de tous genres et s'apparentaient à des opéras en anglais avec choeurs. Le public bouda ces initiatives et ces oratorios d'un nouveau genre chutèrent promptement. Le premier d'entre eux fut taxé d'immoralité, le second décontenança par sa peinture quasi clinique de la jalousie de Déjanire, femme d'Hercule. Haendel fit un troisième essai avec Belshazzar; il prit soin cette fois de choisir une sujet religieux et édifiant, à savoir la chute de Babylone assiégée par Cyrus, roi des Perses et la délivrance du Peuple juif. Malgré l'excellent livret de Charles Jennens (1700-1773)et la musique sublime de Saxon, Belshazzar créé le 27 mars 1745 à Londres au King's Theater Haymarket, n'eut aucun succès et disparut de l'affiche après cinq représentations. Le contenu fut jugé trop théâtral et trop proche de l'opéra pour un oratorio, le public fut dérouté par ces personnages en chair et en os vivant des conflits trop humains (1). En fait toutes les tentatives de réaliser des oratorios à fort contenu dramatiques se traduisirent par des échecs et Haendel renonça pendant cinq ans à en composer de nouveaux avant de reprendre la plume avec Theodora (1750). Il faudra attendre le 19ème siècle avec les Troyens, la Damnation de Faust de Berlioz, Samson et Dalila de Saint Saëns ou le Martyre de Saint Sébastien de Debussy, pour que le projet de Haendel aboutisse et que soit réalisée cette synthèse entre l'oratorio et l'opéra..

Tandis que les Babyloniens sous la conduite de leur roi Belshazzar se livrent à la débauche et à des excès en tous genres, Nitocris, mère du roi, convaincue par le prophète Daniel, alerte son fils que la chute de Babylone est proche. Les armées de Cyrus, roi des Perses sont aux portes de la ville et se préparent à l'assiéger. Belshazzar n'écoute pas sa mère et décide de boire son vin dans les vases sacrés sauvés du Temple de Jérusalem afin d'humilier les Juifs captifs. Nitocris est horrifiée par cette provocation et ce sacrilège. A l'acte II, Cyrus a réalisé son plan de détourner les eaux de l'Euphrate afin de pénétrer à pied sec dans la ville en suivant le lit du fleuve. Tandis que le roi des Perses ordonne l'attaque, Belshazzar et ses compagnons de débauche voient une main qui écrit sur le mur du palais des paroles mystérieuses et sont terrorisés par cette vision. Comme aucun des mages du royaume ne sait déchiffrer ces paroles, le roi appelle Daniel qui résout l'énigme : comptés sont les jours, pesés les méfaits, divisée Babylone. A l'acte III la ville est envahie tandis que ses habitants célèbrent la fête de Sesach, dieu du vin, Belshazzar est tué mais Nitocris épargnée. Cyrus se soumet à la volonté divine, il libèrera les Juifs et rebâtira le Temple.


Vaclav Luks, Stephan MacLeod, Juan Sancho, Raffaele Pé, Jeanine De Bique, Mary-Ellen Nesi

Dans les années 1960, un pareil sujet tiré du livre de Daniel dans la Bible mais également de Xénophon et Hérodote, aurait pu faire l'objet d'un péplum grandiose de la part des studios Holywoodiens. Il règne en effet dans ce scénario un souffle épique indéniable et la scène de la main qui écrit sur le mur de terribles prophéties est un must. Un autre coup de génie du livret de Jennens réside dans la reine Nitocris, un des personnages féminins les plus forts de l'oeuvre de Haendel aux plans affectif, émotionnel et moral. Les autres personnages ne sont pas moins percutants: le prophète Daniel est un personnage biblique haut en couleurs, Belshazzar est un Don Giovanni avant la lettre et Cyrus, un jeune roi plein d'ardeur, de fougue et d'optimisme. En outre, la clémence de Cyrus et la lieto fine qui en découle, très opéra seria, est une autre trouvaille de Jennens (1,2). Malgré ses qualités, Belshazzar est un des oratorios de Haendel les moins interprétés, on se demande pourquoi. René Jacobs en fit cependant une belle lecture avec mise en scène en 2008.


St. Johannis-Kirche. Le massif occidental

La Sanct Johannis-Kirche est une église halle gothique construite entre 1300 et 1348. Malgré sa taille moyenne, son volume intérieur non entravé par des bas-côtés, est imposant. L'acoustique y est exceptionnelle et on s'en aperçoit dès l'ouverture à la française par laquelle débute Belshazzar et surtout le fugato qui suit où les entrées de fugue s'entendaient de façon limpide.

Jeanine De Bique fait une entrée inoubliable dans le rôle de Nitocris avec son extraordinaire récitatif accompagné, Vain, fluctuating state of human empire ! La tessiture est celle d'une soprano mais la voix possède tant de chair et de densité qu'on croit entendre une mezzo-soprano. L'intonation est parfaite dans tous les registres de sa tessiture. Les suraigus sont magnifiques de pureté et de justesse et les graves d'intensité et de dramatisme. L'air qui suit en mi mineur, Thou, God most high, and Thou alone, était encore plus impressionnant avec ses intervalles harmoniquement audacieux. Avec une musique d'une telle force, le Saxon se hisse bien au dessus de ses contemporains (Bach ou Rameau exceptés évidemment). Pendant cette scène sublime, j'étais scotché sur mon siège, sans oser respirer. Quelle artiste ! Mais le comble de l'émotion était atteint par la soprano dans l'acte II avec l'air bouleversant, Regard, O son, my flowing tears, une sublime Sicilienne où Haendel renoue avec les moments les plus intenses de ses opéras de l'ère Sénésino.

La scène II débute avec le choeur des babyloniens qui se moquent de Cyrus et des Perses. Trois peuples sont illustrés par le choeur: les Babyloniens, les Perses et les Juifs. Aux Babyloniens sont dévolues des démonstrations pittoresques de vantardise, moquerie et des scènes d'ivresse anticipant L'Automne des Saisons de Joseph Haydn (3). La musique est volontiers populaires avec des emprunts au floklore anglais. Aux Perses sont attribués des chants martiaux accompagnés de trompettes et timbales et aux Juifs, des hymnes et des fugues utilisant le vocabulaire de la musique religieuse du temps de Haendel. Cette variété des choeurs contribue efficacement à la richesse, la grandeur et le caractère épique de cet oratorio.

L'air de Gobryas, Oppress'd with never ceasing grief, me permettait de découvrir Stephan MacLeod, baryton basse, dont la diction impeccable, l'insolente projection de la voix et la technique vocale superlative donnait à cet air une signification très forte. Gobryas, noble Babylonien, est torturé par le désir de vengeance après le meurtre de son fils par Belshazzar. Il va ainsi se mettre au service de Cyrus.

Dans l'air qui suit, Cyrus incarné par Mary-Ellen Nesi, mezzo-soprano, rassure Gobryas et lui promet que le crime de Belshazzar ne restera pas impuni. Je suis toujours impressionné par cette mezzo-soprano grecque car ses prestations sont toujours impeccables. Sa voix a une projection puissante mais le timbre est toujours agréable et la musique coule sans efforts. Ses vocalises sont précises, naturelles, jamais savonnées mais jamais non plus mécaniques, notamment dans son air martial de l'acte II, Amaz'd to find the foe so near, dans lequel elle varie le da capo avec inspiration et élégance. Après sa superbe prestation dans Farnace de Vivaldi mis en scène par Lucinda Childs et dirigé par George Petrou, il apparaît évident que Mary-Ellen Nesi est une des meilleures mezzos baroques du moment.

L'intervention de Daniel est un grand moment de spiritualité, O sacred oracles of truth, Raffaele Pé enchante par la beauté de sa voix de contre-ténor avec des aigus très expressifs et d'une grande pureté. Un peu à la peine au début sur les graves, il a ensuite parfaitement géré sa voix sur toute l'étendue de sa tessiture. Le choeur des Juifs qui suit, Sing, O ye Heav'ns, est un hymne d'Action de Grâces au Seigneur qui a crée le Ciel et la Terre, se terminant par un vibrant Alleluia.

Belshazzar fait une entrée fracassante avec un air, Let festal joy triumphant reign, qui anticipe incroyablement l'air fameux de Don Giovanni, Fin ch'han del vino, avec ses allusions répétées à une liberté sans entraves. Juan Sancho, ténor, incarne idéalement ce personnage extrêmement licencieux de sa voix chaleureuse et sensuelle parfaitement à l'aise dans un registre très tendu. Quand il annonce à sa mère qu'il va boire le vin dans la vaisselle sacrée du Temple, cette dernière supplie son fils de renoncer à cette profanation dans un superbe duetto, O dearer than my life, et l'acte I s'achève avec un choeur des Juifs, By slow degrees the wrath of God. C'est une remarquable fugue chromatique dans laquelle les demi-tons illustrent la montée de la colère de Dieu qui s'abattra sur le roi impie.

Les beautés diverses de cette partition étaient génialement servies par le NDR Vokalensemble, phalange chorale dont les puissantes ondes résonnaient en moi jusqu'à la moelle des os. Plus que jamais Haendel est le maître de l'épopée et il nous fait vivre par la musique et par les voix, l'avertissement des Juifs adressé au despote que la patience de l'Eternel a ses limites, la marche triomphale des guerriers de Cyrus et l'anéantissement de l'armée de Belshazzar.

Le Concerto Köln ravissait toujours autant par la beauté inimitable du son, la magie des instruments anciens: cordes munies de boyaux, trompettes naturelles à la noble sonorité, hautbois et bassons baroques, joués de façon historiquement informée. Vacláv Lucs assurait la direction de l'ensemble de manière très engagée mais avec un geste sobre et précis. Ce concert a fait l'objet d'une critique qui rejoint en grande partie nos conclusions (5).


Après la plus belle des cantates italiennes (Aminta e Fillide) et l'opéra seria le plus célèbre de la première moitié du 18ème siècle (Giulio Cesare in Egitto), le Festival International de Göttingen se terminait en apothéose avec Belshazzar, œuvre rare inclassable dont la sublime beauté éclatait au grand jour. Elle fut idéalement servie par un prodigieux quintette de solistes, un choeur, un orchestre et un chef d'exception.


  1. Piotr Kaminski Haendel, Purcell et le baroque à Londres, Fayard, 2003-2010, pp. 112-121.

  2. Minji Kim, The rise and fall of empires: predestination and free will in Jennens and Handel's Belshazzar. The Musical Times, 154 (1924), 19-35, 2013.

  3. Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988.

  4. Le présent article est une extension d'une chronique parue dans BaroquiadeS http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/belshazzar-haendel-goettingen-2022

  5. https://www.forumopera.com/belshazzar-gottingen-babylone-qui-rit-babylone-qui-pleure


Göttingen - Maison à colombages du 15ème siècle

Date: le 14 mai 2022

Lieu: Sanct JohannisKirche – Concert donné dans le cadre de l'Internationale Händel Festpiele Göttingen


Juan Sancho, Belshazzar

Jeanine De Bique, Nitocris

Mary-Ellen Nesi, Cyrus

Raffaele Pé, Daniel

Stephan MacLeod, Cobryas


Vaclav Luks, Directeur musical


Norddeutscher Rundfunk Vokalensemble

Regine Adam, Lucy de Butts, Elma Dekker, Martina Hamberg-Möbius, Dorothee Risse-Fries, Katharina Sabrowski, Simone Waldhart, Catherina Wittig, Sopranos

Gesine Grube, Alexandra hebart, Ina Jaks, Gabriele Betty Klein

Raphaela Mayhaus, Almut Pessara,Anna-Maria Torkel, Tiina Zahn, Altos-Contraltos

Michael Connaire, Joachim Duske, Christian Georg, Heejun Kang, Keunyung Lee, Aram Mikaelyan, Ténors

David Csizmar, Gregor Finke, Andreas Heinemeyer, Fabian Kuhnen, Christoph Liebold, Andreas Pruys, Basses


Concerto Köln

Mayumi Hirasaki, Frauke Pöhl, Stephan Sänger, Yukie Yamaguchi, Salma Sadek, Violons I

Markus Hoff mann, Antje Engel, Wolfgang von Kessinger, Bruno van Esseveld, Chiharu Abe, Violons II

Aino Hildebrandt, Cosima Nieschlag, Niek Idema, Altos

Jan Kunkel, Candela Gomez Bonet, Hannah Freienstein, Violoncelles

Jean-Michel Forest, Raivis Misjuns, Contrebasses

Tatjana Zimre, Marie-Thérèse Reith, Hautbois

Rebecca Mertens, Basson

Thiboud Robinne, Ronerto Arias Gonzales, Trompettes

Frithjof Koch, Timbales

Sören Leupold, Luth

Evelyn Laib, Clavecin




vendredi 17 juin 2022

Giulio Cesare in Egitto

© Photo Frank Stefan Kimmel - Cleopatra

 

Giulio Cesare in Egitto HWV 17 – Internationale Händel Festpiele Göttingen

Le deuxième volet du festival était dévolu à Giulio Cesare in Egitto HWV 17 que d'aucuns présentent comme le plus grand succès obtenu par Georg Friedrich Haendel (1685-1759) en Angleterre. C'est sans doute vrai au nombre des représentations, treize lors de la création en 1724 et plusieurs autres lors des reprises en 1725, 1730 et 1731. D'autres auteurs considèrent à juste titre cet opéra seria comme le chef-d'oeuvre de Haendel dans le domaine de l'opéra seria. Toutes les planètes étaient alignées pour qu'il en fût ainsi. Haendel avait à sa disposition les meilleurs chanteurs du moment c'est-à-dire Francesco Bernardi (Senesino) (1686-1758), Francesca Cuzzoni (1696-1778) et la fidèle Margherita Durastanti (?-1734), il pouvait aussi s'appuyer sur l'excellent livret de Nicola Francesco Haym ainsi que sur le couple mythique formé par Cesare et Cleopatra. Il consacra aussi beaucoup plus de temps à la composition de cet opéra qu'à celle de beaucoup d'autres. Il convient cependant de relativiser ce succès. La Griselda de Giovanni Bononcini (1670-1747) remporta à sa création en 1722 à Londres un succès plus grand avec trente représentations et The Beggar's opera (l'Opéra du Gueux) (1728) de John Gay et Johann Christoff Pepusch obtint un triomphe incommensurablement plus important (1,2). Le remarquable guide d'écoute d'André Lischke (Avant Scène Opéra n° 97) m'a été utile pour rédiger cet article (3).

En tout état de cause, Giulio Cesare est un opéra captivant car les protagonistes ne sont pas des marionnettes mais des personnages en chair et en os qui comme le commun des mortels, s'amusent, jouent, aiment, souffrent, se révoltent, se vengent etc...Cléopâtre est certes une femme ambitieuse capable de tirer parti d'un héros comme Cesare en le séduisant mais elle est prise à son propre jeu, tombe follement amoureuse de sa conquête et devient ainsi un des plus beaux personnages féminins de l'histoire de l'opéra. Rien ne résiste à un grand capitaine comme Cesare sauf qu'à l'âge d'une cinquantaine d'années, n'étant plus aussi fringant qu'auparavant, il se laisse ridiculiser par Lidia, la prétendue servante de Cleopatra et se fait désarmer par Tolomeo. Ainsi Cesare et Cleopatra ne sont pas toujours à leur avantage et cela leur confère un supplément d'humanité. En fait, ils ne relèvent plus vraiment de l'opéra seria et se rapprochent des personnages du dramma giocoso que Mozart portera plus d'un demi-siècle plus tard à sa perfection (3). Par contre Cornelia et Sesto par leur inflexibilité, leur caractère monolithique et leur détermination à se venger sont des personnages seria à part entière.

© Photo Frank Stefan Kimmel - Cornelia et Sesto

Comme Max-Emanuel Cencic l'avait fait au festival baroque de Bayreuth dans Carlo il Calvo (4), George Petrou est à la fois directeur musical et auteur d'une mise en scène dont voici le résumé. Cesare dirige une expédition archéologique en Egypte et met à jour une série de sarcophages dans une pyramide non encore explorée, sujet d'actualité suite à la découverte de la tombe du roi Toutankhamon en 1922 par l'archéologue Howard Carter. L'action se situe donc d'après les costumes dans les années folles et l'expédition est effectuée dans un esprit nettement colonialiste voire raciste en accord avec certains propos du livret. Une statue géante d'Anubis, dieu à tête de chien, trône sur la scène. Anubis, divinité funéraire est le protecteur des embaumeurs et toutes ses créatures portent des bandelettes. Explorant les tombeaux, Cesare et sa troupe les ouvrent et libèrent leurs hôtes c'est-à-dire, Cleopatra, Tolomeo ainsi que leurs affidés. Les passions et ambitions endormies pendant l'embaumement se réveillent et l'histoire telle qu'elle est contée dans le livret et dans les mythes, peut commencer. On l'aura compris, un esprit burlesque règne dans une grande partie des trois actes et triomphe au début de l'acte II. George Petrou prend la liberté d'accompagner l'aria de Nireno, Chi perde un momento, par un piano jazz sur un rythme de boogie-woogie. Il est vrai que cet air swingue déjà naturellement si bien que l'arrangement va de soi et provoque l'hilarité du public juste avant la pause. Des libertés sont également prises avec l'aria de Cesare, Se in fiorito ameno prato, réplique du Romain à l'Egyptienne, déclaration énamourée faite à la belle Lidia accompagnée par un violino obligato. Ce dernier se lance bientôt dans des fantaisies orientales reprises en écho par des psalmodies non moins orientales de Cesare. Ces turqueries sont un peu longuettes mais le public adore! A la fin un avion arrive sur scène et les deux amants partent en voyage de noces. Alors que le rideau tombe, on entend une explosion, l'avion s'est crashé et les égyptiens restés sur le tarmac, se réjouissent bruyamment. Costumes, éclairages, décors et direction d'acteurs participent à la création d'une ambiance déjantée, sans vulgarité et à l'agrément du spectacle.

© Photo Frank Stefan Kimmel - Cleopatra et Cesare


A Yuriy Minenko était attribué le rôle titre, un Cesare de belle prestance qui en impose par sa présence scénique. Sa voix de contre-ténor a un volume imposant et une projection impressionnante. Il est vrai que l'acoustique dans ce petit théâtre à l'italienne était excellente. Le timbre de voix est chaleureux avec des aigus très purs et des graves bien nourris. Yuriy Minenko est sévère et recueilli dans le fameux récitatif accompagné où il rend un hommage méditatif aux restes de Pompeo et où il philosophe sur la vanité des entreprises humaines, Alma del gran Pompeo. Le récitatif débute en sol dièze mineur et se termine dans la tonalité enharmonique de la bémol mineur. Plus loin la métaphore du chasseur rusé, Va tacito e nascosto, lui donne l'occasion de donner de la voix. Le chasseur est ainsi figuré par une fantastique partie de cor naturel; il y a dans cette scène étonnante un côté presque cinématographique qui préfigure les épopées que Haendel dépeindra dans ses oratorios (5). C'est enfin un Cesare énamouré qui chante merveilleusement l'air, Se in fiorito ameno prato.

Avec huit airs, Cleopatra monopolise la scène et on ne s'en plaint pas quand c'est Sophie Junker qui l'incarne. Cette artiste est rompue à la musique baroque et à Haendel tout particulièrement. Elle a enregistré un très beau disque, La Francesina, consacré à des airs de Haendel popularisés par la chanteuse française, Elisabeth Duparc. C'est une superbe Cleopatra que nous eûmes la joie d'applaudir, tour à tour lascive, malicieuse, prête à tout pour obtenir ce qu'elle veut. Dans le domaine du charme, elle régala l'assistance avec trois airs en mi majeur (tonalité la plus sensuelle de toutes), un merveilleux V'adoro pupille (Je vous adore beaux yeux, éclairs d'amour), proclamation de désir amoureux chantée avec une voix d'une intonation parfaite et un legato plein de douceur. Mais cette Cleopatra n'était pas seulement une séductrice espiègle, c'est aussi une femme amoureuse qui s'exprime dans le sublime air, Se pieta di me non senti, que d'aucuns comparent même aux plus belles arias des Passions de Jean Sébastien Bach (1685-1750) (4). La voix bouleversante de Sophie Junker dialogue avec une partie de violon d'une intensité extraordinaire. Le bel canto de Haendel est ici merveilleusement servi.

Nicholas Tamagna était un Tolomeo de grande classe. Ce rôle est le plus virtuose de l'opéra et nécessite un chanteur agile et puissant comme l'était le contre-ténor américain. L'air le plus spectaculaire est sans doute, Domero la tua fierezza, dans la tonalité de mi mineur avec ses dissonances et ses grands intervalles. La méchanceté de Tolomeo a des côtés comiques quand il attribue à son ennemi Cesare, ses propres vices, dans son aria di furore, L'empio sleale indegno (L'impie, le traitre, l'infâme). Rafal Tomkiewicz souffrant, n'ayant pu assurer le rôle de Nireno, a été remplacé sur scène par Alexander de Jong, assistant à la régie tandis que, depuis l'orchestre, Nicholas Tamagna chantait l'air jazzy, Chi perde un momento avec un irrésistible humour.

Sesto, fils de Pompeo, est le plus souvent interprété par une femme. C'était aussi le cas ce soir avec Katie Coventry, jeune mezzo-soprano qui avait la lourde tâche d'incarner ce personnage, un des plus complexe de l'opéra. Sesto veut absolument venger l'assassinat de son père et ses échecs dans cette entreprise reflètent peut-être l'affreuse difficulté pour un adolescent, fût-il dans son droit, de commettre un meurtre. La voix était à la fois juvenile mais aussi corpulente. L'air Cara speme très discrètement accompagné par l'orchestre, donnait lieu à une émouvante effusion vocale.

Cornelia ne chante que quatre airs dont un court arioso mais ce sont parmi les plus beaux de la partition. Francesca Ascioti, contralto, a une voix chaleureuse possédant une grande plénitude notamment dans Priva son d'ogni conforto, aria di disperazione, magnifique de dignité dans la détresse. Le duetto Son nata per lacrimar, sommet de la partition, a été chanté par Cornelia et Sesto avec une émotion intense mais j'ai été un peu gêné par la projection un peu légère des deux voix, peut-être due au positionnement des deux artistes sur scène.

Achilla, initialement âme damnée de Tolomeo, chante un air remarquable en ré mineur, Tu sei il cor di questo core, dans lequel il exprime son amour pour Cornelia. Riccardo Novaro prêtait sa magnifique voix de baryton d'une insolente projection à ce personnage peu sympathique et lui accordait un peu d'humanité, du moins dans cet air car les deux autres reflètaient fidèlement la brutalité du personnage. Artur Janda, baryton-basse (Curio) faisait admirer sa belle voix bien timbrée dans les récitatifs et les choeurs.

© Photo Frank Stefan Kimmel - Tolomeo

L'orchestre n'est pas le plus fourni et chatoyant que Haendel ait utilisé dans ses opéras. Cet orchestre est plutôt austère avec peu de solos de vents mis à part le cor dans Va tacito e nascosto. Il semble bien que le Saxon ait voulu privilégier la voix et le bel canto. L'intervention minimaliste d'une flûte à bec ou d'un traverso suffisait pour créer une ambiance magique ou insuffler de la lumière. Une ovation bruyante salua le violoniste soliste qui joua et improvisa dans l'aria de Cesare, Se in fiorito e ameno prato. L'absence des trompettes dans la version de 1724 étonne car cet instrument aurait coloré efficacement les marches et les choeurs de triomphe. George Petrou a donné de cette partition une lecture claire, sensible et nuancée, soulignant les contrastes très vifs survenant d'une scène à l'autre et permettant aux voix d'être à leur meilleur. Cette représentation a fait l'objet d'une critique qui rejoint essentiellement les opinions que nous avons développées (6).

Un octuor de remarquables chanteurs, une mise en scène stimulante, drôle et dynamique, un bel orchestre magistralement dirigé par un des meilleurs spécialistes d'opéra baroque, tous les ingrédients d'un spectacle jubilatoire, étaient réunis (7).


  1. Piotr Kaminski, Haendel, Purcell et le baroque à Londres, Fayard, 2003-2010, pp. 112-121.

  2. Olivier Rouvière, Les opéras de Haendel, Un vade-mecum, D, Van Dieren Editeur Paris 2021, pp. 166-176.

  3. André Lischke, Giulio Cesare in Egitto, Avant Scène OPERA n° 97, 2010, pp. 1-66.

  4. André Lischke, Giulio Cesare in Egitto, ibid, pp. 46-48.

  5. Xavier Cervantes, Les arias de comparaison dans les opéras londoniens de Haendel. Variation sur un thème baroque. International Review of the  Aesthetics and Sociology of music. 26(2), 147-166, 1995.

  6. Bernard Schreuders, Deux fois miraculé et miraculeux, https://www.forumopera.com/giulio-cesare-in-egitto-gottingen-deux-fois-miracule-et-souvent-miraculeux.

  7. Cet article est une extension d'une chronique publiée dans BaroquiadeS: http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/giulio-cesare-haendel-goettingen-2022



Date: le 13 mai 2022

Lieu: Deutsches Theater Göttingen. Concert donné dans le cadre du Internationale Händel Festpiele Göttingen 2022. Spectacle co-produit avec le Nederlandse Reiseopera.

Yuriy Minenko, Giulio Cesare

Sophie Junker, Cleopatra

Nicholas Tamagna, Tolomeo

Francesca Ascioti, Cornelia

Katie Coventry, Sesto

Riccardo Novaro, Achilla

Artur Janda, Curio

Rafal Tomkiewicz, Nireno


George Petrou, Directeur musical et Mise en scène

Paris Mexis, Décors et Costumes

Stella Kaltsou, Lumières


Festpiele Orchestra Göttingen

Elizabeth Blumenstock (Koncertmeisterin), Catherine Aglibut, Barbara Altobello, Aniela Eddy, Anne Schumann, Milos Valent, Violons I

Christoph Timpe (Stimmführer-Principal), Sara de Corso, Dasa Valentova, Henning Vater, Violons II

Klaus Bundies (Stimmführer-Principal), Gregor DuBuclet, Aimée Versloot, Viola

Phoebe Carrai (Stimmführer-Principal), Markus Möllenbeck, Kathrin Sutor, Violoncello

Paolo Zuccheri (Stimmführer-Principal), Mauro Zavagno, Contrebasse

Kristin Linde, Flûte à bec

Kate Clark, Flûte traversière baroque

Dimitrios Vamvas, Kristin Linde, Hautbois

Rhoda Patrick, Basson

Daniele Bolzonella, Gijs Laceulle, Federico Cuevas Ruiz, Jörg Schultess, Cors

Theodoros Kitsos, Théorbe

Marjan de Haër, Harpe

Hanneke van Proosdij, Clavecin

Panos Iliopoulos, Piano




samedi 27 février 2021

Royal Handel Eva Zaïcik et le Consort

Enée et la Sybille, J.M.W. Turner (1775-1851)

Eva Zaïcik, Mezzo-soprano

Le Consort

Theotime Langlois de Swarte, violon

Sophie de Bardonnèche, violon

Louise Ayrton, violon

Clément Batrel-Génin, alto

Hanna Salzenstein, violoncelle

Hugo Abraham, contrebasse

Louise Pierrard, basse de viole à sept cordes

Gabriel Pidoux, hautbois

Evolène Kiener, basson

Damien Pouvreau, théorbe et guitare

Justin Taylor, clavecin


Une heure de bonheur total

Difficile de rassembler dans un album des airs représentatifs de l'oeuvre lyrique de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), auteur d'une cinquantaine d'opéras serias, sans compter les pasticcios. L'option choisie dans le présent enregistrement a privilégié un épisode de la longue carrière de Haendel, c'est-à-dire la création de la Royal Academy of Music en 1719, institution dont Haendel fut le directeur artistique et que la postérité appela Première Académie.

La création d'une pareille institution, unique à son époque, témoigne de l'audace de Haendel; il s'agissait en effet d'une véritable entreprise privée financée en partie par des mécènes dont le souverain lui-même mais également par les souscriptions et la vente des places. Disposant au départ de capitaux confortables, Haendel pourra ainsi au gré de ses voyages en Italie, recruter les meilleurs interprètes du temps notamment le fameux castrat Francesco Bernardi (Senesino) et aussi Margherita Durastanti, Francesca Cuzzoni, Faustina Bordoni etc... Malheureusement, faute de gestionnaire compétent, les meilleurs chanteurs du monde et un directeur musical de génie ne purent éviter l'arrêt de l'activité de l'entreprise du fait de comptes déficitaires (1).


Didon et Enée, J.M.W. Turner

Le présent CD propose un portrait musical de cette première Royal Academy of Music qui fonctionna entre 1719 et 1728. A un choix d'airs particulièrement marquants de Haendel s'ajoutent ceux de Attilio Ariosti (1666-1729) et Giovanni Bononcini (1670-1747), compositeurs ayant également participé à cette aventure. Il est tentant d'imaginer que ce programme fut chanté par Sénésino lors d'une soirée privée organisée par Haendel à son domicile.

Ce choix d'airs se justifie sur le plan artistique car cette période de la carrière de Haendel est exceptionnellement riche en chef-d'oeuvres: Giulio Cesare, Ottone, Radamisto, Tamerlano, Rodelinda. De plus, en raison d'un laps de temps de moins de dix ans encadrant les œuvres choisies, on pouvait s'attendre à une unité stylistique certaine. En outre, place était donnée à des airs extraits d'opéras de Haendel très rarement joués comme Siroé, re di Persia; Flavio, re di Longobardi; Admeto, re di Tessaglia; Floridante, ou encore à des extraits d'opéras de ses collègues de l'époque comme Caio Marzio Coriolano (1723) de Ariosti et Crispo de Bononcini, permettant ainsi de découvrir quelques pépites.

Cet album apporte des émotions profondes et de grandes satisfactions. Il est intéressant de constater que les airs des deux compositeurs ''invités'', Ariosti et Bononcini s'intègrent parfaitement dans ce programme. Bien que Ariosti fût près de 20 ans plus âgé que Haendel, sa musique ne donnait aucunement l'impression d'être archaïque quand le public de l'époque la comparait à celle du Saxon. De nos jours, on considère que c'est plutôt ce dernier qui regarde vers le passé, passé récent de son séjour italien de 1706 à 1710, voire celui plus lointain de l'opéra vénitien de la deuxième moitié du 17ème siècle. En tout état de cause, les deux magnifiques airs que sont Sagri numi extrait de Caio Mario Coriolano (1723) d'Ariosti et Ombra cara tiré de Radamisto (1720) de Haendel sont des lamentos rappelant ceux des opéras (La Didone, La Calisto) de Francesco Cavalli (1602-1676). La notice de l'album insiste aussi avec raison sur la virtuosité orchestrale et surtout violonistique d'une pièce comme E' pur il gran piacere d'Ariosti qui nous rappelle l'art de Pietro Locatelli (1695-1764). Ce dernier a pu peut-être s'inspirer d'Ariosti dans l'Arte del violino (1723-7) presque contemporain. Il faut rappeler à ce propos que Ariosti fut un virtuose de la viole d'amour. C'est peut-être en hommage à ce compositeur décédé en 1729 que Haendel utilisera quelques années plus tard, dans le cadre de la Deuxième Académie, la viole d'amour dans Sosarme, re di Media (1732) et surtout dans Orlando (1733). En effet la fameuse scène du sommeil du paladin est accompagnée par deux violes d'amour appelées aussi joliment violettes marines.


Didon construisant Carthage, J.M.W. Turner

Si on se concentre maintenant sur Haendel, on constate que les morceaux choisis comportent des airs tirés de trois grands succès: Giulio Cesare, Ottone et Radamisto mais aussi d'autres opéras qui eurent peu de succès à leur époque et qui sont souvent considérés comme des œuvres mineures. De nos jours il faut cependant relativiser ces appréciations. C'est parfois le livret (cas de Riccardo I et de Floridante) qui est médiocre, notamment ceux de Paolo Antonio Rolli souvent bâclés mais la musique est toujours admirable comme le montrent éloquemment l'extraordinaire récitatif accompagné Son stanco suivi par l'air admirable Deggio morire tirés de Siroe, re di Persia (1728), un largo pathétique avec ses rythmes pointés à l'orchestre. De même le récitatif accompagné extrêmement dramatique Inumano fratel et l'aria non moins bouleversante Stille amare extraits de Tolomeo re d'Egitto (1728) sont aussi des sommets de l'oeuvre de Haendel. Les deux scènes dramatiques précédentes sont juxtaposées avec intelligence dans l'album puisque écrites toutes les deux dans la sombre tonalité de fa mineur. On peut parier qu'avec une belle mise en scène, on pourrait remédier à l'indigence du livret et rendre justice à ces opéras presqu'oubliés comme ce fut le cas en 2012 avec la magnifique Deidamia (2) montée à l'opéra d'Amsterdam et mise en scène par David Alden. Enfin Ombra cara tiré de Radamisto et également dans la tonalité de fa mineur, fait partie des airs les plus sublimes du compositeur Saxon.


Le déclin de l'empire carthaginois, J.M.W. Turner

Eva Zaïcik est une cantatrice que j'apprécie beaucoup. Le concert Dixit Dominus-Grand Motet a fait l'objet d'une chronique de ma part (3). Dans l'album Royal Handel, la voix de cette mezzo-soprano possède une généreuse projection qui ne provient pas d'un artifice de l'enregistrement car je l'ai écoutée plusieurs fois en concert avec la même sensation de plénitude. Le timbre est chaleureux, coloré et sensuel. Ses couleurs sont multiples et changeantes en fonction du contexte dramatique. La ligne de chant est harmonieuse, l'intonation, le légato et l'articulation parfaits. J'ai été particulièrement impressionné par la beauté des vocalises, d'une précision millimétrée mais jamais mécaniques. Ces prouesses vocales (mélismes, sauts d'octaves) sont particulièrement spectaculaires dans l'air Strazio, scempio, furia e morte tiré de Crispo de Giovanni Bononcini ainsi que dans l'air Agitato da fiere tempeste tiré de Riccardo Primo de Haendel. Quoique tous les airs de l'album soient impeccablement chantés, j'ai une préférence pour l'air de passion et de fureur de Sesto, L'aure che spira, tiré de Giulio Cesare (1724) et j'en ai déduit que Eva Zaïcik serait une interprète idéale pour ce rôle, un des plus beaux de l'oeuvre de Haendel. Ombra cara est aussi une réussite majeure de la mezzo-soprano par l'intensité inouïe du sentiment et la splendeur de la voix éplorée qui erre dans un dédale de gammes chromatiques des cordes renforcées par un basson caverneux, métaphore musicale du tourment de Radamisto. Ce récital d'Eva Zaïcik procure un plaisir et une émotion intenses.


Le Consort qui apporte son concours à ce projet est associé depuis quelques années à Eva Zaïcik. J'avais été enthousiasmé par le disque Venez chère ombre consacré à des cantates françaises baroques. Mais ici la participation instrumentale me paraît plus aboutie encore. Avec trois violons et tous les autres musiciens à l'unité, cet ensemble relève plus de la musique de chambre ce qui convient parfaitement aux scènes intimistes comme l'air sublime de Matilda, Ah! Tu non sai, sorte de lente mélopée se déroulant pianissimo où la voix est soutenue très discrètement par un violon, une basse de viole soliste (Louise Pierrard) et le continuo. Pourtant cet ensemble sonne comme un orchestre dans les scènes de plein air comme la brillante aria di paragone (comparaison, métaphore) (4): Agitato da fiere tempeste où Riccardo Primo se compare au nocher surpris dans une tempête que sa bonne étoile va mener jusqu'au port. Autre aria di paragone tiré de Caio Marzio Coriolano, E' pur il gran piacer... dont le magnifique solo de violon (Theotime Langlois de Swarte) et les vertigineux unissons de l'ensemble au complet évoquent la colère d'un lion et sont exécutés avec une précision admirable. Le continuo est le socle sur lequel est basé ce concert et Justin Taylor au clavecin apporte sa connaissance approfondie de la musique baroque et sa profonde sensibilité.

Merci à Eva Zaïcik et au Consort de nous procurer une heure de bonheur total.

Cet article est une extension d'une chronique publiée dans BaroquiadeS (5).

    (1) Piotr Kaminski, Haendel, Purcell et le baroque à Londres, Fayard, 2010.

    (2) http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/deidamia-haendel-bolton-dno

    (3) http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/dixit-dominus-beaune2019

    (4) Isabelle Moindrot, L'opéra seria ou le règne des castrats. Fayard 1993, pp 199-233.

    (5) http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/royal-handel-zaicik-le-consort-alpha

    (6) Les illustrations sont libres de droit et sont tirées d'un article de Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_peintures_de_Joseph_Mallord_William_Turner