Libellés

Affichage des articles dont le libellé est Alexis Kossenko. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alexis Kossenko. Afficher tous les articles

jeudi 20 juin 2024

Le carnaval du Parnasse de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville

Thalie, Jean-Marc Nattier (1739), Musée des Beaux Arts de San Francisco


Un ouvrage léger, brillant et populaire

Le carnaval du Parnasse est un ballet héroïque composé par Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772) sur un livret de Louis Fuzelier (1674-1752) et créé à Paris le 23 septembre 1749 à l’Académie royale de musique. Le succès est immédiat avec pas moins de 35 représentations, un vrai triomphe! Le spectacle sera repris en 1759, 1767 et en 1774 après le décès de Mondonville avec toujours le même succès. Le carnaval de Parnasse est en effet une oeuvre d’un grand charme mélodique avec de nombreuses ariettes qui se gravent instantanément dans la mémoire. La musique ne peut cependant être qualifiée de facile car la conduite des voix et l’orchestration y sont très soignées. Le succès de l’oeuvre lors de sa création ternit l’étoile de plusieurs musiciens contemporains parmi lesquels Jean-Philippe Rameau (1683-1764) qui faisait représenter au même moment sa première version de Zoroastre (1,2) avec un succès plus que mitigé. Le compositeur dijonnais en fut durablement affecté d’autant plus que sa comédie lyrique Les Paladins (1757) ne connut pas un meilleur sort alors que Le carnaval du Parnasse poursuivait sa brillante trajectoire. Il est certain qu’à l’époque, les fraiches mélodies bien carrées de Mondonville pouvaient sembler plus attrayantes que celles souvent asymétriques et anguleuses de Rameau tandis que de nos jours, la complexité harmonique de la musique du dijonnais et en particulier son art de la dissonance sont appréciés à leur juste valeur. Le carnaval du Parnasse confirmait son caractère inoxydable lors des représentations de 1774 ; le succès obtenu était d’autant plus méritoire qu’à cette époque, le public était passé à autre chose avec le triomphe de deux tragédies lyriques de Christoph Willibald Gluck (1714-1787), Orphée et Eurydice et Iphigénie en Aulide.


En ce milieu de siècle, un débat fort animé avait lieu sur les mérites comparés du léger et du tendre, du brillant et du pathétique, le premier qualificatif de chaque groupe de deux, étant associé à une musique galante et spirituelle qui avait les faveurs du public et le second à un genre musical, la tragédie lyrique, jugé démodée.  A ce débat se greffait un autre entre la musique française et la musique transalpine dans lequel Mondonville devenait, on ne sait pourquoi, un chantre de cette dernière tandis que Rameau apparaissait comme le champion du style français. On pouvait regretter que ces grands musiciens fussent ainsi artificiellement confinés dans des cases alors que par exemple Rameau a souvent utilisé dans ses opéras des airs à l’italienne tandis que Mondonville était indiscutablement un brillant représentant de l’esprit français. C’est lui qui, dans le contexte de la Querelle des Bouffons, défendra les couleurs françaises avec Titon et l’Aurore (1753) (3) face à la Serva padrona de Pergolese.


Madame de Pompadour, pastel de Maurice Quentin de La Tour (1755), Musée du Louvre


Argument. Une joute musicale oppose Clarice et Florine. Tandis que Clarice chante une pathétique mélodie française, Florine fait étalage de brillant dans un air chanté en italien; Dorante les met d’accord dans un ouvrage qui conciliera  le léger et le tendre. A l’acte I, sur le Parnasse, Momus évoque son penchant pour Thalie et signale celui d’Apollon déguisé en berger pour Licoris. Thalie demande à Momus de réfréner son ardeur. A l’acte II, Licoris, informée des desseins de son soupirant, pense aussi qu’ils sont prématurés. Le berger qui n’est autre qu’Apollon déguisé se plaint de l’indifférence de Licoris et pour la séduire se livre à une démonstration de chant en l’honneur des dieux de l’Olympe. A l’acte III, Momus déguisé en berger déclare sa flamme à Thalie travestie en bergère ; cette dernière lui répond favorablement. Persuadés d’avoir séduit un inconnu, les deux amants enlèvent leurs masques et se reconnaissent avec stupeur. Licoris ayant cru voir son berger lutiner Thalie, éprouve un cruel dépit qu’elle exprime à son amant en lui disant qu’elle s’apprêtait à lui céder. Momus met fin à l’imbroglio et la réponse du berger Apollon à la bergère Licoris est une déclaration d’amour. Deux unions sont alors célébrées au milieu des chants et des danses.


Nous avons du mal à trouver de l’intérêt dans l’évocation de cette bergerie du milieu du 18ème siècle. Louis Fuzelier était certes un habile versificateur et comme Mondonville avait la faveur des puissants de son temps parmi lesquels trônait Madame de Pompadour, « ministre du goût » à Versailles mais on ne peut s’empêcher de trouver l’argument du livret assez mince. Toutefois à la lecture de ce dernier, on est charmé par l’élégance du texte et les spirituelles réparties des personnages bien que certains codes nous échappent très probablement. Concernant la musique, on remarque ici une alternance d’ariettes à caractère populaire très courtes et d’airs tripartites de caractère italien, nettement plus longs avec da capo que l’on retrouvera plus tard dans Daphnis et Alcimadure (1754) (4). Parmi les charmes de cette partition on notera la beauté des récits dont certains sont si richement accompagnés qu’on les confond facilement avec des airs.


Euterpe, muse de la musique, National Archaeological Muséum of Tarragona, Mosaïque romaine du
2 ème siècle.


Parmi les sommets, nous avons relevé dans le prologue, l’aria de Florine, Augelleti, chanté en italien avec da capo et coloratures, belle illustration du léger en réponse au tendre de Clarice. Un choeur féminin remarquable, richement accompagné de flûtes, intervient ensuite. Avec ses tambourins, petites flûtes et chants populaires, l’inspiration méridionale de Mondonville annonce avec un siècle d’avance l’Arlésienne de Georges Bizet (1838-1875). L’acte I est riche en airs et en duos. On remarque le duo Momus et Thalie, Vous qui volez sans cesse, interrompu par un interlude orchestral brillant avec percussions et repris par le choeur dans une éclatante péroraison. L’air de Thalie, Loin de nos bois, est un rondeau dans lequel les couplets sont chantés successivement par un choeur féminin, les hautes-contre et pour finir le choeur tout entier. L’acte I se termine en beauté par une fugue jubilatoire, Que votre gloire vous ressemble, écrite pour le choeur. L’acte III est très différent car il contient surtout des récits expressifs et des dialogues entre Momus et Thalie et entre Licoris et Apollon. Le duo d’amour Licoris - Apollon qui suit, L’amour m’enflamme, est remarquable par son caractère passionné. Les deux amants chantent éperdument leur amour. L’opéra se termine par un air de Thalie spectaculaire et pétillant, Liberté charmante, accompagné par le choeur.


L’enregistrement présent, une première mondiale, a été effectué à la suite d’une représentation du Carnaval de Parnasse à l’Opéra Royal de Versailles dont notre confrère Bruno Maury a rédigé une chronique (5) ; il s’agit d’une coproduction des institutions suivantes: Centre de Musique Baroque de Versailles, Les Ambassadeurs - La Grande Ecurie et CAVEMA. Il porte le n° 22 dans la collection, Opéras Français du label Château de Versailles Spectacles


Thalie, muse de la comédie, sculpture romaine 2 ème siècle. Provient de la villa Cassius (Tivoli).


Momus, le dieu de la raillerie et des critiques moqueuses a pour interprète David Witczak. Ce dernier, spécialiste des rôles de méchants, se voit confier un rôle plus aimable bien que Momus soit à l’occasion un dieu malfaisant. Ses interventions à l’acte I et surtout III sont remarquables et reflètent sa connaissance approfondie de ce répertoire et sa vaste culture musicale. Son plus bel air se trouve à l’acte I, Contre l’amour, cessez de vous défendre, dans lequel il courtise passionnément Thalie de sa superbe voix de baryton basse aux accents lyriques très séduisants.


Adrien Fournaison, baryton, jouait les rôles de Dorante, d’un suivant d’Euterpe, d’un suivant de Terpsichore. Le rôle est petit mais il dispose d’une superbe ariette, Amour, les dieux, la terre et l’onde dans laquelle il se montre très convaincant avec sa voix au timbre chaleureux et sa diction exceptionnelle.


Mathias Vidal est un maître incontesté de l’opéra français. Comme toujours, il nous ravit par son engagement, l’expressivité de sa voix de haute-contre et sa culture musicale. A l’acte II, il entonne une vigoureuse chanson à boire, Chantons, chantons Bacchus, et son duo avec Licoris à l’acte III, L’amour m’enflamme, est une pure merveille.


Hasnaa Bennani est successivement Clarice, Euterpe, une suivante de Terpsichore et une vieille. Elle a à son actif de nombreux airs relativement développés parmi les plus remarquables du ballet héroïque. Un des plus beaux est indiscutablement l’air d’Euterpe, Chantez, dansez, amusez-vous. C’est un rondeau dans lequel la muse des musiciens chante le refrain tandis que le choeur et l’orchestre chante et joue respectivement les couplets. Hasnaa Bennani est une remarquable soprano au timbre velouté, à l’émission puissante et à la diction parfaite. Elle était également très à l’aise dans le bel air solennel, Mortels que le plaisir dispose de vos ans.


A Hélène Guilmette incombait le rôle de Licoris. La bergère Licoris intervient surtout à l’acte II en compagnie d’Apollon dans des récits et des duos très expressifs. La cantatrice québécoise chante au début de l’acte II, un bel air pastoral, D’un trait flatteur, de sa voix au timbre lumineux et à la musicalité raffinée, accompagnée par une flûte agile et un hautbois agreste.


Le rôle de Florine et de Thalie étaient attribués à Gwendoline Blondeel dont la typologie vocale de soprano colorature est parfaitement adaptée à ces rôles. Elle s’illustrait tout particulièrement dans deux airs aux deux extrémités de l’opéra. Au prologue Florine chante en italien l’aria Augelleti, aria avec da capo d’une voix très agile émaillée de jolies vocalises et de superbes couleurs. Mais le sommet du ballet héroïque se situe à la toute fin avec Liberté charmante, air très spectaculaire et développé accompagné par le choeur. La soprano nous régale de coloratures et de suraigus, d’un florilège de couleurs et de sons.


Exit l’ouverture à la française suivie d’une fugue qui était la marque de l’opéra français pendant des décennies ; l’aimable sinfonia qui ouvre le ballet ne garde de l’ancien temps qu’un prélude en rythmes pointés. Par contre un presto nerveux et radieux met en valeur les cordes merveilleuses et en particulier les dessus de violon à tomber de l’orchestre Les Ambassadeurs - La Grande Ecurie. L’écoute des nombreuses danses qui émaillent le ballet héroïque, confirme l’excellence de tous les pupitres et en particulier de celui des bois qui les colorent délicieusement. Une percussion discrète mais efficace donne à cette musique un caractère ensoleillé rappelant les origines languedociennes de Mondonville.


Le choeur de chambre de Namur met sa connaissance intime de la musique française baroque au service de ce ballet héroïque. Le fait que les voix de hautes-contre qui remplacent les voix féminines d’altos dans la musique française de l’époque, aient une tessiture moins haute que celle de ces dernières, est à l’origine du fameux creux français. Ce dernier a pour avantage de mettre les dessus sur un piédestal tandis que les hautes-contre apportent des couleurs qui leur sont propres. Tailles et basses puissantes complètent harmonieusement l’harmonie.


Alexis Kossenko dirige cet aréopage d’artistes d’une main qui ne tremble pas. Il infuse aux musiciens sa connaissance approfondie de ce répertoire. De ce fait, le flux musical s’écoule avec grâce et sans heurts. L’auditeur a la sensation délicieuse d’écouter la perfection technique d’un ensemble parfaitement au point et en même temps la fraicheur et le naturel du premier jet. Chaque acteur, chanteur, orchestre, choeur est à la place qui lui revient, ni plus ni moins, pour la plus grande joie du mélomane.


Grâce à ce magnifique enregistrement, les oeuvres lyriques de Mondonville commencent à être  aussi bien connues que ses splendides grands motets. 


(1) https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/zoroastre-rameau-kossenko-tourcoing-2022

(2) https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/zoroastre-rameau-kossenko-tce-2022

(3) https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/titon-et-aurore-mondonville-christie-opera-comique-2021

(4) https://www.baroquiades.com/articles/recording/1/daphnis-et-alcimadure-mondonville-passions-ligia

(5)https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/carnaval-du-parnasse-mondonville-kossenko-versailles-2023

vendredi 4 novembre 2022

Zoroastre de Jean-Philippe Rameau

Portrait de Jean-Philippe Rameau attribué à Joseph Aved (1702-1766), musée des Beaux-Arts de Dijon


La version de 1749, un fleuron de l'oeuvre lyrique de Rameau ressuscité

Zoroastre est une tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau (1683-1764) sur un livret de Louis de Cahusac (1706-1759). Cet opéra fut créé à l'Académie Royale de Musique en 1749. Représentée 25 fois, l'oeuvre fut accueillie favorablement par le public mais peu appréciée par la presse musicale. On critiqua un sujet qui ne faisait intervenir ni les dieux de l'Olympe ni des chevaliers ou des croisés en route pour Jérusalem et qui traitait de croyances venues d'Orient dont le public parisien était peu familier. On contesta la forme et on considéra qu'une tragédie lyrique sans Prologue avec par dessus le marché une sinfonia à l'italienne à la place de l'Ouverture à la française, était une injure faite à la mémoire de Jean-Baptiste Lully (1632-1687). On bouda une musique dans laquelle la déclamation à la française, le récit accompagné et les choeurs ne laissaient pas de place à d'aimables ariettes. Rameau tenait tellement à cet ouvrage qu'il en proposa une nouvelle mouture sept années plus tard, soit en 1756. Les actes I et IV furent en partie conservés mais les actes II, III et V furent composés de novo. C'est une nouvelle œuvre qui fut ainsi proposée au public. La critique fut unanime pour louer cette deuxième version et l'oeuvre originale sombra dans l'oubli (1,2).


Devenu le conseiller spirituel de la famille royale de Bactriane, le prophète Zoroastre, un réformateur religieux, prône l'abandon de l'ancien culte des idoles au profit de l'adoration d'un dieu unique, créateur du monde. Zoroastre qui est amoureux d'Amélite, fille du roi défunt de Bactriane, amour payé de retour, va aider cette dernière à garder son trône. A Zoroastre, s'oppose le personnage d'Abramane, grand prêtre d'un culte polythéiste et âme damnée du dieu Ahriman. Abramane est un ambitieux, adepte d'une magie issue des esprits des ténèbres. Pour accomplir ses noirs desseins, Abramane va recruter Erinice, amoureuse dédaignée de Zoroastre et le couple infernal qui s'est formé par dépit amoureux plutôt que par opposition théologique, envisage de prendre le pouvoir laissé vacant par le décès du roi et va combattre le couple de la lumière représenté par Zoroastre et Amélite. Au terme de multiples affrontements impliquant les magies noires et blanches et émaillés de revirements spectaculaires, la bataille finale sera gagnée par Zoroastre et Amélite.


Zoroastre par Raphaël (1509)

Dans le livret, le Zoroastrisme est présentée comme une religion à portée philosophique, morale et sociale (2), il affirme que les hommes sont dotés d'une âme éternelle, il prône également la responsabilité individuelle et respecte la liberté de chacun. Beaucoup ont vu dans ce livret la marque des enseignements de la Franc-Maçonnerie dont Cahusac était probablement un adepte (1,3).


La comparaison des deux versions de Zoroastre est passionnante. La version initiale de 1749 est plus concentrée, plus austère; la déclamation à la française, le récit accompagné, les quelques airs très brefs et le choeur y sont intimement mêlés d'une manière très moderne mais qui, paradoxalement, rappelle Lully par certains côtés. Dans ces ensembles touffus, il n'y a plus de place pour des airs virtuoses permettant aux soliste de briller. La version de 1756 est plus aérée, elle comporte au sein de chaque acte des grands airs tripartites bourrés de vocalises et d'ornements qui rappellent l'aria da capo italienne, elle est plus riche en belles mélodies et en duos sentimentaux, elle est plus galante et plus aimable et donne aux voix de femmes et notamment à celle d'Amélite beaucoup plus d'importance (six airs virtuoses dans la version de 1756 et un seul dans celle de 1749), ingrédients qui mis bout à bout eurent l'heur de plaire au public parisien. William Christie en fit une superbe lecture dans son enregistrement de février 2003 (4). Les deux versions qui sont en fait deux œuvres différentes, sont complémentaires et figurent au palmarès des plus belles tragédies lyriques jamais composées. Elles possèdent toutes les deux un quatrième acte fulgurant se terminant par un finale tourbillonnant alliant Erinice, Abramane, la Vengeance et le choeur, Courez aux armes.


On a souvent comparé le Zoroastre de Rameau à la Flûte enchantée de Wolfgang Mozart (1756-1791). On trouve en effet dans les deux œuvres le même manichéisme dans l'opposition des forces du bien et du mal et des résonances maçonniques semblables. Mais les ressemblances s'arrêtent là car musicalement parlant, il n'y a rien de commun entre l'oeuvre complexe, foisonnante et novatrice du natif de Dijon au sommet de son art et celle dépouillée, épurée, désincarnée du salzbourgeois composée au terme de trois années de repli sur lui-même (5).

Voltaire par Nicolas de Largillière (1656-1756)
Voltaire, admirateur de Rameau, le baptisa Euclide-Orphée

La version inédite de 1749 était présentée le 30 avril 2022 au Théâtre Municipal de Tourcoing (BaroquiadeS) (6) et en ce 16 octobre 2022 au Théâtre des Champs Elysées de Paris (7). Cette recréation était une première mondiale. A l'écoute du concert du TCE, on pouvait remercier les architectes qui en 1912 ont conçu ce lieu magnifique car l'acoustique y est merveilleuse. La symphonie en ré mineur par laquelle commençait l'oeuvre avait un éclat exceptionnel. Tous les instruments ressortaient avec limpidité et tout particulièrement les deux clarinettes historiques de facture française construites pour l'occasion. Ces dernières, en solo ou bien dans les tutti, donnaient à cette ouverture un son reconnaissable entre mille et un esprit nouveau.


Les voix masculines étaient à la fête dans cet opéra. Je craignais que je ne fusse déçu par l'attributaire du rôle titre. C'est alors que Reinoud Van Mechelen (haute-contre) monta sur scène et... ne la quitta pratiquement plus. Sa voix à la projection fabuleuse emplit l'espace sans forcer le moins du monde. Puissant dans les graves, rayonnant dans le medium et lumineux dans des aigus à tomber, il domina son sujet et offrit au public une incarnation idéale et pleinement aboutie d'un rôle aussi ambitieux. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter son air admirable de l'acte II, Aimez-vous sans cesse. Si les actes II et III appartiennent à Zoroastre, le sublime acte IV est celui d'Abramane, esprit du mal et âme damnée du dieu Ahriman. Tassis Christoyannis (basse-taille) réussit la performance de nous rendre le méchant presque sympathique grâce à sa présence sur scène, son allure de père noble et une voix puissante au timbre parfois rocailleux, parfaitement adaptée pour lancer des imprécations à la face de son ennemi mais plus souvent chaleureuse notamment dans l'admirable air en sol mineur qui ouvre l'acte IV, Cruels tyrans qui régnez dans mon cœur où on croit presque entendre des remords de sa part. A David Witczak (basse-taille) incombaient les rôles de Zopire, Ahriman, Un Génie, La Vengeance. Parmi ces rôles, le plus fourni était celui de la Vengeance qui domine tout l'acte IV. Dans ce dernier il pouvait mettre en valeur son ample medium et un aigu percutant, notamment dans son air, Va, cours, j'arme tes mains. Mathias Vidal (haute-contre) chantait les rôles d'Abénis, d'Orosmade et d'une Furie. On ne peut que regretter la brièveté de ses interventions quand on les entend dans l'acte II, d'abord voluptueuses dans le rôle d'Abénis et ensuite impérieuses dans celui du dieu Orosmade, Zoroastre, vole à la gloire. Ces instants merveilleux passaient malheureusement trop vite. Thibaut Lenaerts, préparateur du choeur de chambre de Namur, a chanté avec autorité le rôle d'une Furie dans l'acte IV.


Les femmes jouent un rôle secondaire, il n'y a point d'héroïne mis à part Erinice qui dans un rôle un peu monolithique, déploie sa rancoeur, sa frustration mais également son ambition dévorante. Véronique Gens est une grande tragédienne et ne manque jamais ses rendez-vous dans l'opéra baroque et classique. Elle manifestait dans ce rôle d'Erinice un engagement de tous les instants, une puissance vocale sans faille, un instinct dramatique très sûr et beaucoup d'intensité dans l'expression de ses passions. Le rôle d'Amélite est singulièrement petit dans cette version de 1749. Jodie Devos intervenait principalement dans des récits accompagnés et quelques courtes ariettes. Elle pouvait enfin déployer son talent et libérer une voix au timbre éclatant dans son air de la fin de l'acte V, Règne, Amour! Cet air dans la tonalité sensuelle de la majeur a la structure ABA' de l'aria da capo et est écrit dans un registre tendu qui convient parfaitement à sa tessiture de soprano colorature. Dans la reprise da capo, elle nous régala de superbes variations culminant avec un contre-ré lumineux. Gwendoline Blondeel et Marine Lafdal-Franc sont deux sopranos du choeur de Namur qui ont embrassé une carrière de soliste. Dans le rôle de Céphie et de Cénide, Gwendoline Blondeel, artiste bien connue dans l'opéra baroque (superbe prestation dans Il Palazzo incantato de Luigi Rossi), fait admirer sa très jolie voix au timbre fruité, sa belle ligne de chant et sa connaissance approfondie du chant baroque. J'ai adoré son duo magnifique avec Mathias Vidal, Sommeil, fuis de ce séjour, pour la fête la plus belle...Marine Lafdal-Franc (Zélise, Une Fée, Une Furie) a une voix bien projetée, un timbre chaleureux et un tempérament dramatique incontestable. Son duo en tant que Fée avec David Witczak, Volez dans la carrière, était remarquable.


De gauche à droite: Marine Lafdal-Franc, Gwendoline Blondeel, Reinoud Van Mechelen, Jodie Devos, Alexis Kossenko, Véronique Gens.

L'orchestre Les Ambassadeurs-La Grande Ecurie (directeur Alexis Kossenko) était un acteur essentiel de ce concert. L'écriture orchestrale de Rameau est souvent touffue avec un usage constant du contrepoint. Les imitations entre violons et basses et les passages en fugato font partie intégrante du langage du compositeur. Les passages ultra-rapides sont légion. L'usage de la dissonance est aussi une constante dans son écriture. L'exécution d'une grande précision des cordes emmenées par Stefano Rossi (violon solo) permettait de rendre justice aux passages les plus subtils et aux prodiges harmoniques qui marquent le passage des ténèbres à la lumière. Les bois coloraient de façon savoureuse la musique et on note avec plaisir que Rameau les utilise par groupes de quatre d'une façon qui lui est propre et qui ne correspond pas à l'évolution vers le classicisme de Mozart et Haydn. Par exemple, l'emploi de quatre bassons pouvait surprendre mais ces instruments utilisés en solo ou en diverses combinaisons ont permis d'obtenir des effets sonores sui generis tout à fait jouissifs. J'ai adoré la percussionniste Marie-Ange Petit et ses magnifiques contre-temps de timbales à l'acte IV.


Le pupitre des sopranos du Choeur de Chambre de Namur est époustouflant. Il est particulièrement à la fête dans la musique française où l'absence de celui des altos engendre le fameux creux français qui donne aux voix hautes de femmes un relief très particulier. Le pupitre des hautes-contre n'a pas vocation à combler ce creux; il joue en fait sa propre partition dans la partie haute des voix d'hommes ce qu'il a réussi à merveille lors du concert. Quant aux ténors et aux basses, ils impressionnent par leur puissance et leur engagement. Ajoutons ici que dans Zoroastre, le choeur ne se contente pas de commenter l'action, il est, au même titre que l'orchestre, un acteur majeur du drame qui se joue sur scène.


Alexis Kossenko était à la tête de tout ce beau monde. J'ai beaucoup aimé sa gestuelle, à la fois ample, précise et très rythmique, mise longuement au point afin que les chanteurs sur scène interagissent avec lui. Je me pris à rêver de danseurs à qui ces gestes seraient destinés.


La fine fleur du chant français baroque, un orchestre et un choeur merveilleux, la découverte d'un fleuron méconnu de la divine musique de Rameau, c'était plus qu'il n'en fallait pour passer une soirée d'exception.

Désormais cette magnifique production est gravée, sinon dans le marbre, sur un support physique lui permettant d'être accessible aux amateurs. Une splendide chronique de mon ami Stefan Wandriesse lui a été consacrée (9).



  1. https://en.wikipedia.org/wiki/Jean-Philippe_Rameau

  2. Benoît Dratwicki, Zoroastre, un opéra moral, social et philosophique, Notice du CD © alpha classics/Outhere Music, France 2022.

  3. Stéphane Korsia-Meffre, Zoroastre, un opéra marqué par les idéaux maçonniques, https://www.cairn.info/revue-la-chaine-d-union-2017-2-page-58.htm

  4. https://operabaroque.fr/ZOROASTRE_3.htm

  5. Georges de Saint Foix, W.-A. Mozart, V. Les dernières années, Desclée de Brouwer, Paris, 1946.

  6. http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/zoroastre-rameau-kossenko-tourcoing-2022

  7. http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/zoroastre-rameau-kossenko-tce-2022

  8. Les illustrations libres de droits proviennent de l'article Rameau publié dans Wikipedia (1).

  9. http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/zoroastre-rameau-kossenko-alpha