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vendredi 20 février 2026

Stéphanie-Marie Degand - Jean-Marie Leclair - Concertos pour violon opus 7 et 10

François Boucher (703-1770). Madame Bergeret (1766) Washington National Gallery of Art.

Les concertos pour violon de Jean-Marie Leclair (1697-1764) sont généralement considérés comme des œuvres majeures du violon au XVIIIᵉ siècle, et à juste titre. Nous leur avons déjà consacré deux chroniques (1,2) 

Les concertos pour violon incarnent parfaitement la synthèse franco-italienne que Leclair a portée à un niveau exceptionnel. On y retrouve la clarté, l’élégance et le sens de la danse typiquement français, combinés à la virtuosité, à l’expressivité et aux contrastes hérités d’Arcangelo Corelli (1653-1713) et surtout d’Antonio Vivaldi.(1678-1741). Cette alliance n’est jamais artificielle : elle donne une musique à la fois raffinée et intensément vivante.

Sur le plan violonistique, ces concertos sont remarquables par leur écriture raffinée. Leclair était lui-même un violoniste virtuose, et cela s’entend : passages en accords de quatre notes (spécificité de Leclair), succession de doubles cordes, traits vertigineux, suraigus spectaculaires, usage du spiccato qui permet, en faisant rebondir l’archet sur la corde à toute vitesse, de jouer des traits avec une légèreté aérienne. La virtuosité n’est jamais gratuite mais est toujours au service du discours musical ; elle sert la rhétorique et l’affect. La comparaison avec Pietro Locatelli (1695-1764), son contemporain, que Leclair a connu entre 1738 et 1743 évidemment s’impose. En 1728 l’organiste néerlandais Jacob Wilhelm Lustig note que « Leclair joue du violon comme un ange et Locatelli comme le diable ». 

Musicalement, les concertos pour violons se distinguent par : une élégance très chantante, Leclair invente des mélodies ravissantes et originales : celles du concerto en si bémol majeur opus 10 n° 1 sont particulièrement séduisantes ; un sens aigu de la forme et de l’équilibre ; des mouvements lents souvent très expressifs, parfois d’une sobriété presque poignante comme par exemple l’extraordinaire adagio du concerto en do majeur opus 7 n° 3 ; des finales pleins d’énergie rythmique et de caractère dansant comme la gigue de l’opus 10 n° 1 ; enfin l’utilisation permanente du contrepoint. Ce dernier est le plus souvent la langue principale du chant comme chez Jean-Sébastien Bach (1685-1750) avec la musique duquel, celle de Leclair présente des analogies, notamment dans le concerto en ré mineur opus 7 n° 1. Le contrepoint prend la forme de la fugue dans les derniers mouvements de quatre concertos et notamment du magnifique concerto en sol mineur opus 7 n° 6.

Historiquement, ces concertos sont aussi importants parce qu’ils ont contribué à l’essor de l’école française du violon comme le dit le musicologue Lionel de la Laurencie (1861-1933) (3), préparant le terrain pour des figures comme François Gaviniès (1728-1800) ou plus tard Rodolphe Kreutzer (1766-1831) à qui Hector Berlioz (1803-1869) écrira une lettre enflammée. Ils montrent que la France n’était pas en retard dans le domaine du concerto pour violon, contrairement à une idée longtemps répandue.

En résumé, ce sont des œuvres d’une grande noblesse stylistique, techniquement exigeantes mais profondément musicales, qui méritent d’être bien plus souvent jouées et enregistrées.

François Boucher. La jardinière endormie (1762) Collection particulière.

Stéphanie-Marie Degand et la Diane Française ont enregistré l’intégrale des concertos opus 7 et opus 10 dans un coffret de trois CDs. La soliste dirige une petite formation comportant le quatuor à cordes traditionnel (deux violons, un alto, un violoncelle), une contrebasse, le clavecin. Dans ces conditions il n’y a aucune doublure et ces concertos acquièrent un caractère chambriste évident d’où une lisibilité exemplaire des parties instrumentales, qui se détachent parfaitement. On pourrait craindre une certaine maigreur du fait d’une si petite formation. Il n’en est rin : le son est riche, corpulent et l’équilibre entre la soliste et l’orchestre est optimal. Le niveau d’ensemble de l’interprétation est admirable pour les douze concertos. Cependant les artistes se distinguent dans les mouvements suivants :

L’adagio du concerto n° 3 en do majeur opus 7. Entre deux aimables mouvements rapides s’épanouit un sublime adagio. L’orchestre attaque forte un thème en valeurs surpointées dont la rudesse est soulignée par des dissonances acerbes. Le contraste est total entre ce début orchestral et la réponse de la soliste qui chante une belle mélodie douce et plaintive. Tout au long du mouvement, la question impérieuse de l’orchestre et la réponse timide de la soliste vont alterner. Le dernier mot appartiendra à l’orchestre. On a ici une scène dramatique d’une intensité surprenante, qui fait regretter que Leclair n’ait pas pu écrire plus d’opéras ou de cantates profanes, genres pour lequel il semblait si doué. Pour retrouver le même climat, il faudra attendre Ludwig van Beethoven (1770-1827) et l’andante con moto de son 4ème concerto pour piano en sol majeur opus 58. Stéphanie-Marie Degand, en artiste nourrie de bel canto baroque, grâce à la beauté de son phrasé et l’harmonie de l’articulation des phrases musicales, infuse un sentiment intense à cette musique.

Moulin à Charenton (1750) Musée des Beaux-Arts d'Orléans.

Le largo du concerto n° 5 en la mineur opus 7. Il s’agit d’une superbe Sicilienne jouée en doubles cordes dont le thème rappelle celui du larghetto du quatuor n° 3 en ré mineur opus 12 de Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770) datant de 1743. La forme est celle d’un rondeau avec à la fin une superbe transition modulante conduisant à l’allegro assai final. 

La giga du concerto n° 1 en si bémol majeur opus 10. Ce finale dénommé giga est particulièrement séduisant, son rythme est bien celui d’une gigue mais la forme est plutôt celle d’un rondo avec un refrain répété quatre fois. L’instabilité tonale de ce refrain, irisé des couleurs de l’arc-en-ciel, témoigne de l’audace harmonique de la musique de Leclair ; ce refrain débute en si bémol majeur, module en sol mineur puis en mi bémol majeur pour se stabiliser sur la tonique à la 12 ème mesure. Vraiment ce délicieux rondo a un charme et une originalité exceptionnels et Stéphanie-Marie Degand lui rend pleinement justice.

L’adagio du concerto n° 2 en ré majeur opus 10. Il s’agit d’une sérénade du violon solo accompagnée des croches détachées de l’orchestre. La violoniste chante éperdument, avec un son riche et corsé, une mélodie vibrante dans laquelle on reconnaît l’influence italienne, notamment celle de Vivaldi ou Locatelli. Curieusement ce mouvement annonce aussi les sérénades présentes dans les symphonies que Joseph Haydn (1732-1809) composait aux alentours de 1760 comme par exemple l’adagio liminaire de la symphonie n° 15 en ré majeur au caractère vocal marqué. Rien d’étonnant chez celui qui eut comme maitre Antonio Porpora (1686-1768) (4). 

L’allegro final du concerto n° 6 en sol mineur opus 10 termine en beauté la série de douze concertos. Le dernier mouvement, allegro, est le plus dramatique des trois. C’est une fugue à trois sujets d’une véhémence exceptionnelle. L’écriture est d’une grande densité et la partie de la soliste est très difficile. Les traits sont plus acrobatiques que nulle part ailleurs dans l’œuvre de Leclair, les sommets les plus élevés sont escaladés par Stéphanie-Marie Degand qui atteint le do 6 ; les triples et quadruples cordes prolifèrent mais la soliste se joue des sifficultés monsrueuses de cette partition. Il est probable que ce concerto reflète l’influence de la série des douze concertos opus 3 de Locatelli que Leclair dut découvrir probablement à Amsterdam. Toutefois cette virtuosité ne porte aucunement atteinte au sentiment passionné qui domine dans ce concerto prodigieux. Vraiment Jean-Marie Leclair et Stéphanie-Marie Degand terminent en apothéose ces douze concertos pour violon.


François Boucher, Le Pont (1751), Musée du Louvre.

Stéphanie-Marie Degand est une artiste éclectique qui ne craint pas de s’aventurer dans un répertoire peu connu comme par exemple la  sonate n° 2 en ré mineur pour piano et violon de Schumann (terrible et bouleversant premier mouvement) (5). Les mérites de Stéphanie-Marie Degand dans les concertos de Leclair ont été soulignés dans ce qui précède. Une fois les difficultés techniques maitrisées par la soliste, elle peut habiller les notes en infusant dans la musique sa personnalité ce qu’elle fait avec un goût infini et une fantaisie qui sait se tenir dans les limites du style du compositeur. En d’autres termes, elle se met au service de Jean-Marie Leclair afin de magnifier son art et rendre justice à son oeuvre. Elle est secondée dans cette entreprise par une remarquable phalange, la Diane Française qu’elle a créée, une association synergique qui sublime la musique de celui qui « jouait comme un ange ». Au continuo, Violaine Cochard, excusez du peu, donne le la et réunit les artistes sous le sceau de l’excellence. 


Détails

Coffret  avec notice bilingue (français, anglais) de Stéphanie-Marie Degand et Benoït Dratwicki, trois CDs, durée totale 3 heures,12 minutes et 7 secondes. © NoMadMusic - 2025

Enregistré par le Centre de Musique Baroque de Versailles à l’abbaye de Port Royal des Champs.

Compositeurs

Jean-Marie Leclair (1697-1768). Six concertos pour violon opus 7 (1737) et six concertos pour violon opus 10 (1744).

Interprètes

La Diane Française : Stéphanie-Marie Degand, violon solo et direction ; Rozarta Luka, Yuki Koike, violons ; Laurent Muller, Alto ; Gauthier Broutin, Violoncelle ; Ludovic Coutineau, Contrebasse ; Violaine Cochard, Clavecin.


(1) https://baroquiades.com/leclair-concertos-pour-violon-muffatti-outhere/  (2) https://baroquiades.com/leclair-concertos-pour-violon-shayegh-glossa/. 

(3) Lionel de la Laurencie, L'école française de violon, de Lully à Viotti: études d'histoire et d'esthétique, volume 2, Delagrave, Paris, 1923.

(4) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988.

(5) https://piero1809.blogspot.com/2020/09/trio-pour-piano-violon-violoncelle-n-1.html













lundi 11 octobre 2021

Le Poème Harmonique - Nisi Dominus - Baume-les-Messieurs



© Jack Carrot FMBJ


Giuseppina Bridelli, Mezzo-soprano

Marie Théoleyre, Soprano

Benoît-Joseph Meier, Ténor

Serge Goubioud, Ténor

Virgile Ancely, Basse

Le Poème Harmonique

Vincent Dumestre, Direction

36ème Festival de Musique Baroque du Jura



© Jack Carrot  FMBJ  Giuseppina Bridelli

Processions populaires à Venise

A l'époque d'Antonio Vivaldi (1678-1741), la République de Venise était bien connue pour ses processions dans lesquelles participaient la population sous les bannières des corporations. Les chantres défilaient aux rythmes des tambours, entonnaient des chants traditionnels anciens et s'arrêtaient devant le portail d'une église. Une célébration y avait lieu dans laquelle pouvait retentir une oeuvre d'un des compositeurs en vue à cette époque.

Le concert du 17 août a tenté de reconstituer ce parcours en musique et s'est achevé avec une œuvre emblématique, le Nisi Dominus de Vivaldi.


Le concert commençait avec deux Laudi spirituali Venetia de Serafino Razzi (1531-1613), un frère dominicain. Ces laudes (prières du matin) étaient tirées d'un premier livre de 91 chants pour une à quatre voix. Les deux œuvres inscrites au programme: Venite o voi gentili et O Vergin Santa, sont écrites dans un style composite alliant des chants monodiques venus du fond des âges avec des polyphonies Renaissance plus savantes. Elles étaient accompagnées par la guitare de Vincent Dumestre et un continuo très riche dans laquelle on découvrait le colaccione (sorte de grand luth typiquement napolitain) d'Etienne Galletier.


© Jack Carrot  Serge Goubioud, Virgile Ancely, Benoît-Joseph Meier

Pietro Locatelli (1695-1764) était un des plus grand violoniste de son temps, titre de gloire qu'il partageait avec son collègue et ami Jean-Marie Leclair (1697-1764). Il est surtout connu par son opus 3, l'Arte del violino (1733), recueil de douze concerti grossi, œuvre d'une d'exécution transcendante pour le violon; il est aussi l'auteur de nombreuses œuvres instrumentales dont la sinfonia en fa mineur intitulée Funebre inscrite au programme. Cette œuvre est typiquement une sinfonia da chiesa, reconnaissable à la succession lent-vif-lent-vif de ses quatre mouvements, genre musical typique des temps baroques et pré-classiques. Joseph Haydn écrivit sept oeuvres de ce type dont la magnifique sinfonia La Passione (1). La sinfonia de Locatelli débutait avec un lamento aux harmonies acerbes, se continuait avec une fugue très architecturée mettant en valeur tous les pupitres des cordes. Le Grave très dramatique restait dans l'ambiance du lamento mais le finale non presto en fa majeur (La Consolatione) apportait une note d'espoir. L'interprétation très nuancée, expressive et précise du Poème Harmonique mettait en valeur cette œuvre rare de la plus belle manière.


Francesco Severi (1595-1630), un castrat soprano originaire de Perugia, a accompli sa carrière à Rome. Son Nisi Dominus, écrit pour la voix et le continuo, que je découvrais, m'a paru remarquable par la hardiesse de certaines harmonies et donna à Giuseppina Bridelli l'occasion de montrer sa connaissance intime de la musique prébaroque et sa virtuosité dans la conduite des vocalises et des ornements.


La sinfonia Al Santo Sepolcro en si mineur d'Antonio Vivaldi comporte deux mouvements: une introduction lente Grave mystérieuse dans les nuances pianissimo suivie par une fugue chromatique dont les dissonances étaient très surprenantes mais typiques de l'art de Vivaldi dont le langage harmonique est souvent très hardi. Là encore, le Poème Harmonique en fit une lecture dramatique et sensible à la fois.


© Jack Carrot   Fiona-Emilie Poupart

Enfin le célèbre Nisi Dominus RV 608 de Vivaldi mettait un point final à ce concert. Cette œuvre a sans doute été exécutée à l'Ospedale della Pieta (un des quatre ospedali grandi de la cité), institution laïque de Venise destiné à l'éducation de jeunes filles abandonnées à leur naissance ou orphelines et dont Antonio Vivaldi était l'un des maîtres de chant. En conformité avec l'attribution première de l'oeuvre, la partie chantée était confié à une mezzo-soprano, en l'occurence Giuseppina Bridelli, et non à un contre-ténor comme c'est souvent le cas aujourd'hui.

Le texte utilisé par Vivaldi est celui du Psaume 127 auquel le maître vénitien ajoute comme c'était l'usage à l'époque, une doxologie: Gloria Patris et Filio. L'oeuvre est écrite en sol mineur et le climat général est agité avec neufs mouvements très courts. L'oeuvre débute avec le verset Nisi Dominus et Giuseppina Bridelli nous enchante avec de superbes vocalises. Le Cum dederit est un des passages les plus fascinants de l'oeuvre du prete rosso. Il s'agit d'une sicilienne au rythme lancinant 12/8. L'orchestre joue avec les sourdines à la limite de l'audible car il ne faut pas faire de bruit quand Yahvé comble son bien-aimé qui dort. La voix de la mezzo s'élève et déroule ses volutes dans un climat presque hypnotique. La cantatrice très inspirée par ce passage du psaume et l'orchestre nous régala d'un grand moment de musique. Autre moment d'émotion, le Gloria patris et filio où la mezzo-soprano était accompagnée par un superbe solo de violon. Ce solo a été écrit en scordatura par Vivaldi pour la viole d'amour mais est généralement exécuté par un violon de nos jours (2). On peut facilement imaginer que ce solo fut exécuté par Anna Maria del Violino, une des plus brillantes élèves de Vivaldi et son alter ego féminin selon J.-F. Lattarico (3). L'alchimie produite par la voix pure et chaleureuse de Giuseppina Bridelli et le violon de Fiona Emilie Poupart était fascinante.


© Jack Carrot  Vincent Dumestre

Le public très nombreux fit une ovation à Giuseppina Bridelli et Vincent Dumestre en particulier et aux artistes en général. Parmi eux il faut signaler le magnifique quatuor vocal constitué par Marie Théoleyre, soprano, Benoit-Joseph Meier, ténor, Serge Goubioud, ténor et Virgile Ancely, basse qui résonnait avec puissance dans la nef de l'abbaye de Baume-les-Messieurs.


Les artistes quittaient alors l’église comme ils étaient venus, au son d’une tarentelle napolitaine débridée donnée en bis (4).


(1) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988.

(2) Michael Match, The Red Priest and his sacred music: An examination of the Vivaldi's Nisi Dominus RV 608, PhD Thesis, Indiana University, August 2013

(3) Jean-François Lattarico, Conférence au 36ème Festival du Jura, 17 août 2021.

(4) Ce concert a fait l'objet d'une chronique par Bruno Maury: http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/jura-baroque-2021-processions-a-venise

samedi 27 février 2021

Royal Handel Eva Zaïcik et le Consort

Enée et la Sybille, J.M.W. Turner (1775-1851)

Eva Zaïcik, Mezzo-soprano

Le Consort

Theotime Langlois de Swarte, violon

Sophie de Bardonnèche, violon

Louise Ayrton, violon

Clément Batrel-Génin, alto

Hanna Salzenstein, violoncelle

Hugo Abraham, contrebasse

Louise Pierrard, basse de viole à sept cordes

Gabriel Pidoux, hautbois

Evolène Kiener, basson

Damien Pouvreau, théorbe et guitare

Justin Taylor, clavecin


Une heure de bonheur total

Difficile de rassembler dans un album des airs représentatifs de l'oeuvre lyrique de Georg Friedrich Haendel (1685-1759), auteur d'une cinquantaine d'opéras serias, sans compter les pasticcios. L'option choisie dans le présent enregistrement a privilégié un épisode de la longue carrière de Haendel, c'est-à-dire la création de la Royal Academy of Music en 1719, institution dont Haendel fut le directeur artistique et que la postérité appela Première Académie.

La création d'une pareille institution, unique à son époque, témoigne de l'audace de Haendel; il s'agissait en effet d'une véritable entreprise privée financée en partie par des mécènes dont le souverain lui-même mais également par les souscriptions et la vente des places. Disposant au départ de capitaux confortables, Haendel pourra ainsi au gré de ses voyages en Italie, recruter les meilleurs interprètes du temps notamment le fameux castrat Francesco Bernardi (Senesino) et aussi Margherita Durastanti, Francesca Cuzzoni, Faustina Bordoni etc... Malheureusement, faute de gestionnaire compétent, les meilleurs chanteurs du monde et un directeur musical de génie ne purent éviter l'arrêt de l'activité de l'entreprise du fait de comptes déficitaires (1).


Didon et Enée, J.M.W. Turner

Le présent CD propose un portrait musical de cette première Royal Academy of Music qui fonctionna entre 1719 et 1728. A un choix d'airs particulièrement marquants de Haendel s'ajoutent ceux de Attilio Ariosti (1666-1729) et Giovanni Bononcini (1670-1747), compositeurs ayant également participé à cette aventure. Il est tentant d'imaginer que ce programme fut chanté par Sénésino lors d'une soirée privée organisée par Haendel à son domicile.

Ce choix d'airs se justifie sur le plan artistique car cette période de la carrière de Haendel est exceptionnellement riche en chef-d'oeuvres: Giulio Cesare, Ottone, Radamisto, Tamerlano, Rodelinda. De plus, en raison d'un laps de temps de moins de dix ans encadrant les œuvres choisies, on pouvait s'attendre à une unité stylistique certaine. En outre, place était donnée à des airs extraits d'opéras de Haendel très rarement joués comme Siroé, re di Persia; Flavio, re di Longobardi; Admeto, re di Tessaglia; Floridante, ou encore à des extraits d'opéras de ses collègues de l'époque comme Caio Marzio Coriolano (1723) de Ariosti et Crispo de Bononcini, permettant ainsi de découvrir quelques pépites.

Cet album apporte des émotions profondes et de grandes satisfactions. Il est intéressant de constater que les airs des deux compositeurs ''invités'', Ariosti et Bononcini s'intègrent parfaitement dans ce programme. Bien que Ariosti fût près de 20 ans plus âgé que Haendel, sa musique ne donnait aucunement l'impression d'être archaïque quand le public de l'époque la comparait à celle du Saxon. De nos jours, on considère que c'est plutôt ce dernier qui regarde vers le passé, passé récent de son séjour italien de 1706 à 1710, voire celui plus lointain de l'opéra vénitien de la deuxième moitié du 17ème siècle. En tout état de cause, les deux magnifiques airs que sont Sagri numi extrait de Caio Mario Coriolano (1723) d'Ariosti et Ombra cara tiré de Radamisto (1720) de Haendel sont des lamentos rappelant ceux des opéras (La Didone, La Calisto) de Francesco Cavalli (1602-1676). La notice de l'album insiste aussi avec raison sur la virtuosité orchestrale et surtout violonistique d'une pièce comme E' pur il gran piacere d'Ariosti qui nous rappelle l'art de Pietro Locatelli (1695-1764). Ce dernier a pu peut-être s'inspirer d'Ariosti dans l'Arte del violino (1723-7) presque contemporain. Il faut rappeler à ce propos que Ariosti fut un virtuose de la viole d'amour. C'est peut-être en hommage à ce compositeur décédé en 1729 que Haendel utilisera quelques années plus tard, dans le cadre de la Deuxième Académie, la viole d'amour dans Sosarme, re di Media (1732) et surtout dans Orlando (1733). En effet la fameuse scène du sommeil du paladin est accompagnée par deux violes d'amour appelées aussi joliment violettes marines.


Didon construisant Carthage, J.M.W. Turner

Si on se concentre maintenant sur Haendel, on constate que les morceaux choisis comportent des airs tirés de trois grands succès: Giulio Cesare, Ottone et Radamisto mais aussi d'autres opéras qui eurent peu de succès à leur époque et qui sont souvent considérés comme des œuvres mineures. De nos jours il faut cependant relativiser ces appréciations. C'est parfois le livret (cas de Riccardo I et de Floridante) qui est médiocre, notamment ceux de Paolo Antonio Rolli souvent bâclés mais la musique est toujours admirable comme le montrent éloquemment l'extraordinaire récitatif accompagné Son stanco suivi par l'air admirable Deggio morire tirés de Siroe, re di Persia (1728), un largo pathétique avec ses rythmes pointés à l'orchestre. De même le récitatif accompagné extrêmement dramatique Inumano fratel et l'aria non moins bouleversante Stille amare extraits de Tolomeo re d'Egitto (1728) sont aussi des sommets de l'oeuvre de Haendel. Les deux scènes dramatiques précédentes sont juxtaposées avec intelligence dans l'album puisque écrites toutes les deux dans la sombre tonalité de fa mineur. On peut parier qu'avec une belle mise en scène, on pourrait remédier à l'indigence du livret et rendre justice à ces opéras presqu'oubliés comme ce fut le cas en 2012 avec la magnifique Deidamia (2) montée à l'opéra d'Amsterdam et mise en scène par David Alden. Enfin Ombra cara tiré de Radamisto et également dans la tonalité de fa mineur, fait partie des airs les plus sublimes du compositeur Saxon.


Le déclin de l'empire carthaginois, J.M.W. Turner

Eva Zaïcik est une cantatrice que j'apprécie beaucoup. Le concert Dixit Dominus-Grand Motet a fait l'objet d'une chronique de ma part (3). Dans l'album Royal Handel, la voix de cette mezzo-soprano possède une généreuse projection qui ne provient pas d'un artifice de l'enregistrement car je l'ai écoutée plusieurs fois en concert avec la même sensation de plénitude. Le timbre est chaleureux, coloré et sensuel. Ses couleurs sont multiples et changeantes en fonction du contexte dramatique. La ligne de chant est harmonieuse, l'intonation, le légato et l'articulation parfaits. J'ai été particulièrement impressionné par la beauté des vocalises, d'une précision millimétrée mais jamais mécaniques. Ces prouesses vocales (mélismes, sauts d'octaves) sont particulièrement spectaculaires dans l'air Strazio, scempio, furia e morte tiré de Crispo de Giovanni Bononcini ainsi que dans l'air Agitato da fiere tempeste tiré de Riccardo Primo de Haendel. Quoique tous les airs de l'album soient impeccablement chantés, j'ai une préférence pour l'air de passion et de fureur de Sesto, L'aure che spira, tiré de Giulio Cesare (1724) et j'en ai déduit que Eva Zaïcik serait une interprète idéale pour ce rôle, un des plus beaux de l'oeuvre de Haendel. Ombra cara est aussi une réussite majeure de la mezzo-soprano par l'intensité inouïe du sentiment et la splendeur de la voix éplorée qui erre dans un dédale de gammes chromatiques des cordes renforcées par un basson caverneux, métaphore musicale du tourment de Radamisto. Ce récital d'Eva Zaïcik procure un plaisir et une émotion intenses.


Le Consort qui apporte son concours à ce projet est associé depuis quelques années à Eva Zaïcik. J'avais été enthousiasmé par le disque Venez chère ombre consacré à des cantates françaises baroques. Mais ici la participation instrumentale me paraît plus aboutie encore. Avec trois violons et tous les autres musiciens à l'unité, cet ensemble relève plus de la musique de chambre ce qui convient parfaitement aux scènes intimistes comme l'air sublime de Matilda, Ah! Tu non sai, sorte de lente mélopée se déroulant pianissimo où la voix est soutenue très discrètement par un violon, une basse de viole soliste (Louise Pierrard) et le continuo. Pourtant cet ensemble sonne comme un orchestre dans les scènes de plein air comme la brillante aria di paragone (comparaison, métaphore) (4): Agitato da fiere tempeste où Riccardo Primo se compare au nocher surpris dans une tempête que sa bonne étoile va mener jusqu'au port. Autre aria di paragone tiré de Caio Marzio Coriolano, E' pur il gran piacer... dont le magnifique solo de violon (Theotime Langlois de Swarte) et les vertigineux unissons de l'ensemble au complet évoquent la colère d'un lion et sont exécutés avec une précision admirable. Le continuo est le socle sur lequel est basé ce concert et Justin Taylor au clavecin apporte sa connaissance approfondie de la musique baroque et sa profonde sensibilité.

Merci à Eva Zaïcik et au Consort de nous procurer une heure de bonheur total.

Cet article est une extension d'une chronique publiée dans BaroquiadeS (5).

    (1) Piotr Kaminski, Haendel, Purcell et le baroque à Londres, Fayard, 2010.

    (2) http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/deidamia-haendel-bolton-dno

    (3) http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/dixit-dominus-beaune2019

    (4) Isabelle Moindrot, L'opéra seria ou le règne des castrats. Fayard 1993, pp 199-233.

    (5) http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/royal-handel-zaicik-le-consort-alpha

    (6) Les illustrations sont libres de droit et sont tirées d'un article de Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_peintures_de_Joseph_Mallord_William_Turner