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jeudi 20 juin 2024

Le carnaval du Parnasse de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville

Thalie, Jean-Marc Nattier (1739), Musée des Beaux Arts de San Francisco


Un ouvrage léger, brillant et populaire

Le carnaval du Parnasse est un ballet héroïque composé par Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772) sur un livret de Louis Fuzelier (1674-1752) et créé à Paris le 23 septembre 1749 à l’Académie royale de musique. Le succès est immédiat avec pas moins de 35 représentations, un vrai triomphe! Le spectacle sera repris en 1759, 1767 et en 1774 après le décès de Mondonville avec toujours le même succès. Le carnaval de Parnasse est en effet une oeuvre d’un grand charme mélodique avec de nombreuses ariettes qui se gravent instantanément dans la mémoire. La musique ne peut cependant être qualifiée de facile car la conduite des voix et l’orchestration y sont très soignées. Le succès de l’oeuvre lors de sa création ternit l’étoile de plusieurs musiciens contemporains parmi lesquels Jean-Philippe Rameau (1683-1764) qui faisait représenter au même moment sa première version de Zoroastre (1,2) avec un succès plus que mitigé. Le compositeur dijonnais en fut durablement affecté d’autant plus que sa comédie lyrique Les Paladins (1757) ne connut pas un meilleur sort alors que Le carnaval du Parnasse poursuivait sa brillante trajectoire. Il est certain qu’à l’époque, les fraiches mélodies bien carrées de Mondonville pouvaient sembler plus attrayantes que celles souvent asymétriques et anguleuses de Rameau tandis que de nos jours, la complexité harmonique de la musique du dijonnais et en particulier son art de la dissonance sont appréciés à leur juste valeur. Le carnaval du Parnasse confirmait son caractère inoxydable lors des représentations de 1774 ; le succès obtenu était d’autant plus méritoire qu’à cette époque, le public était passé à autre chose avec le triomphe de deux tragédies lyriques de Christoph Willibald Gluck (1714-1787), Orphée et Eurydice et Iphigénie en Aulide.


En ce milieu de siècle, un débat fort animé avait lieu sur les mérites comparés du léger et du tendre, du brillant et du pathétique, le premier qualificatif de chaque groupe de deux, étant associé à une musique galante et spirituelle qui avait les faveurs du public et le second à un genre musical, la tragédie lyrique, jugé démodée.  A ce débat se greffait un autre entre la musique française et la musique transalpine dans lequel Mondonville devenait, on ne sait pourquoi, un chantre de cette dernière tandis que Rameau apparaissait comme le champion du style français. On pouvait regretter que ces grands musiciens fussent ainsi artificiellement confinés dans des cases alors que par exemple Rameau a souvent utilisé dans ses opéras des airs à l’italienne tandis que Mondonville était indiscutablement un brillant représentant de l’esprit français. C’est lui qui, dans le contexte de la Querelle des Bouffons, défendra les couleurs françaises avec Titon et l’Aurore (1753) (3) face à la Serva padrona de Pergolese.


Madame de Pompadour, pastel de Maurice Quentin de La Tour (1755), Musée du Louvre


Argument. Une joute musicale oppose Clarice et Florine. Tandis que Clarice chante une pathétique mélodie française, Florine fait étalage de brillant dans un air chanté en italien; Dorante les met d’accord dans un ouvrage qui conciliera  le léger et le tendre. A l’acte I, sur le Parnasse, Momus évoque son penchant pour Thalie et signale celui d’Apollon déguisé en berger pour Licoris. Thalie demande à Momus de réfréner son ardeur. A l’acte II, Licoris, informée des desseins de son soupirant, pense aussi qu’ils sont prématurés. Le berger qui n’est autre qu’Apollon déguisé se plaint de l’indifférence de Licoris et pour la séduire se livre à une démonstration de chant en l’honneur des dieux de l’Olympe. A l’acte III, Momus déguisé en berger déclare sa flamme à Thalie travestie en bergère ; cette dernière lui répond favorablement. Persuadés d’avoir séduit un inconnu, les deux amants enlèvent leurs masques et se reconnaissent avec stupeur. Licoris ayant cru voir son berger lutiner Thalie, éprouve un cruel dépit qu’elle exprime à son amant en lui disant qu’elle s’apprêtait à lui céder. Momus met fin à l’imbroglio et la réponse du berger Apollon à la bergère Licoris est une déclaration d’amour. Deux unions sont alors célébrées au milieu des chants et des danses.


Nous avons du mal à trouver de l’intérêt dans l’évocation de cette bergerie du milieu du 18ème siècle. Louis Fuzelier était certes un habile versificateur et comme Mondonville avait la faveur des puissants de son temps parmi lesquels trônait Madame de Pompadour, « ministre du goût » à Versailles mais on ne peut s’empêcher de trouver l’argument du livret assez mince. Toutefois à la lecture de ce dernier, on est charmé par l’élégance du texte et les spirituelles réparties des personnages bien que certains codes nous échappent très probablement. Concernant la musique, on remarque ici une alternance d’ariettes à caractère populaire très courtes et d’airs tripartites de caractère italien, nettement plus longs avec da capo que l’on retrouvera plus tard dans Daphnis et Alcimadure (1754) (4). Parmi les charmes de cette partition on notera la beauté des récits dont certains sont si richement accompagnés qu’on les confond facilement avec des airs.


Euterpe, muse de la musique, National Archaeological Muséum of Tarragona, Mosaïque romaine du
2 ème siècle.


Parmi les sommets, nous avons relevé dans le prologue, l’aria de Florine, Augelleti, chanté en italien avec da capo et coloratures, belle illustration du léger en réponse au tendre de Clarice. Un choeur féminin remarquable, richement accompagné de flûtes, intervient ensuite. Avec ses tambourins, petites flûtes et chants populaires, l’inspiration méridionale de Mondonville annonce avec un siècle d’avance l’Arlésienne de Georges Bizet (1838-1875). L’acte I est riche en airs et en duos. On remarque le duo Momus et Thalie, Vous qui volez sans cesse, interrompu par un interlude orchestral brillant avec percussions et repris par le choeur dans une éclatante péroraison. L’air de Thalie, Loin de nos bois, est un rondeau dans lequel les couplets sont chantés successivement par un choeur féminin, les hautes-contre et pour finir le choeur tout entier. L’acte I se termine en beauté par une fugue jubilatoire, Que votre gloire vous ressemble, écrite pour le choeur. L’acte III est très différent car il contient surtout des récits expressifs et des dialogues entre Momus et Thalie et entre Licoris et Apollon. Le duo d’amour Licoris - Apollon qui suit, L’amour m’enflamme, est remarquable par son caractère passionné. Les deux amants chantent éperdument leur amour. L’opéra se termine par un air de Thalie spectaculaire et pétillant, Liberté charmante, accompagné par le choeur.


L’enregistrement présent, une première mondiale, a été effectué à la suite d’une représentation du Carnaval de Parnasse à l’Opéra Royal de Versailles dont notre confrère Bruno Maury a rédigé une chronique (5) ; il s’agit d’une coproduction des institutions suivantes: Centre de Musique Baroque de Versailles, Les Ambassadeurs - La Grande Ecurie et CAVEMA. Il porte le n° 22 dans la collection, Opéras Français du label Château de Versailles Spectacles


Thalie, muse de la comédie, sculpture romaine 2 ème siècle. Provient de la villa Cassius (Tivoli).


Momus, le dieu de la raillerie et des critiques moqueuses a pour interprète David Witczak. Ce dernier, spécialiste des rôles de méchants, se voit confier un rôle plus aimable bien que Momus soit à l’occasion un dieu malfaisant. Ses interventions à l’acte I et surtout III sont remarquables et reflètent sa connaissance approfondie de ce répertoire et sa vaste culture musicale. Son plus bel air se trouve à l’acte I, Contre l’amour, cessez de vous défendre, dans lequel il courtise passionnément Thalie de sa superbe voix de baryton basse aux accents lyriques très séduisants.


Adrien Fournaison, baryton, jouait les rôles de Dorante, d’un suivant d’Euterpe, d’un suivant de Terpsichore. Le rôle est petit mais il dispose d’une superbe ariette, Amour, les dieux, la terre et l’onde dans laquelle il se montre très convaincant avec sa voix au timbre chaleureux et sa diction exceptionnelle.


Mathias Vidal est un maître incontesté de l’opéra français. Comme toujours, il nous ravit par son engagement, l’expressivité de sa voix de haute-contre et sa culture musicale. A l’acte II, il entonne une vigoureuse chanson à boire, Chantons, chantons Bacchus, et son duo avec Licoris à l’acte III, L’amour m’enflamme, est une pure merveille.


Hasnaa Bennani est successivement Clarice, Euterpe, une suivante de Terpsichore et une vieille. Elle a à son actif de nombreux airs relativement développés parmi les plus remarquables du ballet héroïque. Un des plus beaux est indiscutablement l’air d’Euterpe, Chantez, dansez, amusez-vous. C’est un rondeau dans lequel la muse des musiciens chante le refrain tandis que le choeur et l’orchestre chante et joue respectivement les couplets. Hasnaa Bennani est une remarquable soprano au timbre velouté, à l’émission puissante et à la diction parfaite. Elle était également très à l’aise dans le bel air solennel, Mortels que le plaisir dispose de vos ans.


A Hélène Guilmette incombait le rôle de Licoris. La bergère Licoris intervient surtout à l’acte II en compagnie d’Apollon dans des récits et des duos très expressifs. La cantatrice québécoise chante au début de l’acte II, un bel air pastoral, D’un trait flatteur, de sa voix au timbre lumineux et à la musicalité raffinée, accompagnée par une flûte agile et un hautbois agreste.


Le rôle de Florine et de Thalie étaient attribués à Gwendoline Blondeel dont la typologie vocale de soprano colorature est parfaitement adaptée à ces rôles. Elle s’illustrait tout particulièrement dans deux airs aux deux extrémités de l’opéra. Au prologue Florine chante en italien l’aria Augelleti, aria avec da capo d’une voix très agile émaillée de jolies vocalises et de superbes couleurs. Mais le sommet du ballet héroïque se situe à la toute fin avec Liberté charmante, air très spectaculaire et développé accompagné par le choeur. La soprano nous régale de coloratures et de suraigus, d’un florilège de couleurs et de sons.


Exit l’ouverture à la française suivie d’une fugue qui était la marque de l’opéra français pendant des décennies ; l’aimable sinfonia qui ouvre le ballet ne garde de l’ancien temps qu’un prélude en rythmes pointés. Par contre un presto nerveux et radieux met en valeur les cordes merveilleuses et en particulier les dessus de violon à tomber de l’orchestre Les Ambassadeurs - La Grande Ecurie. L’écoute des nombreuses danses qui émaillent le ballet héroïque, confirme l’excellence de tous les pupitres et en particulier de celui des bois qui les colorent délicieusement. Une percussion discrète mais efficace donne à cette musique un caractère ensoleillé rappelant les origines languedociennes de Mondonville.


Le choeur de chambre de Namur met sa connaissance intime de la musique française baroque au service de ce ballet héroïque. Le fait que les voix de hautes-contre qui remplacent les voix féminines d’altos dans la musique française de l’époque, aient une tessiture moins haute que celle de ces dernières, est à l’origine du fameux creux français. Ce dernier a pour avantage de mettre les dessus sur un piédestal tandis que les hautes-contre apportent des couleurs qui leur sont propres. Tailles et basses puissantes complètent harmonieusement l’harmonie.


Alexis Kossenko dirige cet aréopage d’artistes d’une main qui ne tremble pas. Il infuse aux musiciens sa connaissance approfondie de ce répertoire. De ce fait, le flux musical s’écoule avec grâce et sans heurts. L’auditeur a la sensation délicieuse d’écouter la perfection technique d’un ensemble parfaitement au point et en même temps la fraicheur et le naturel du premier jet. Chaque acteur, chanteur, orchestre, choeur est à la place qui lui revient, ni plus ni moins, pour la plus grande joie du mélomane.


Grâce à ce magnifique enregistrement, les oeuvres lyriques de Mondonville commencent à être  aussi bien connues que ses splendides grands motets. 


(1) https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/zoroastre-rameau-kossenko-tourcoing-2022

(2) https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/zoroastre-rameau-kossenko-tce-2022

(3) https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/titon-et-aurore-mondonville-christie-opera-comique-2021

(4) https://www.baroquiades.com/articles/recording/1/daphnis-et-alcimadure-mondonville-passions-ligia

(5)https://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/carnaval-du-parnasse-mondonville-kossenko-versailles-2023

mardi 8 juin 2021

Les voyages de l'Amour de Joseph Bodin de Boismortier

 

Psyché et l'Amour par François Gérard (1770-1837)

L'Amour, lassé de favoriser par ses flèches les hyménées des mortels, voudrait bien mettre à son actif un succès amoureux. Accompagné de son confident Zéphire, il se déguise en berger, prend le nom de Silvandre et va tenter sa chance à la campagne avec la bergère Daphné mais celle-ci recherche un amour véritable et ne donne pas suite à ses avances. Il se rend ensuite à la ville où sous le nom d'Alcidon, il courtise Lucile, amour semble-t-il, payé de retour. Comme un devin prédit à la jeune fille qu'elle est destinée au dieu de l'Amour, Lucile mal conseillée par sa nourrice Béroé, décide de repousser le modeste Alcidon. Prenant l'apparence d'Emile, un notable romain, l'Amour cherche à la cour d'Auguste son bonheur et tombe amoureux de la belle Julie mais cette dernière est sensible aux charmes du galant Ovide et méprise le pauvre Emile. Dépité, il retourne à la campagne et retrouve Daphné. Cette dernière se souvenait du gentil berger Silvandre qui l'avait courtisée autrefois et regrettait qu'il l'eût abandonnée. Quand on lui annonce le mariage de Silvandre, la bergère se désespère mais l'Amour (Silvandre) touché par sa constance, dévoile sa véritable identité. L'union de l'Amour et de Daphné est célébré dans la liesse.

Le livret du ballet Les voyages de l'Amour fut signé par Charles-Antoine Leclerc de La Bruère (1716-1754). Tout le monde applaudit sa belle versification et sa construction originale avec un quatrième acte qui, revenant au point de départ, offrait une conclusion très harmonieuse. Sur cet habile livret, Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755), plus connu jusque là par sa production instrumentale, composa sa première œuvre théâtrale d'importance. Cette dernière fut créée à l'Académie Royale de Musique en 1736 deux mois après la reprise des Indes galantes de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). Boismortier intégra dans un livret, somme toute assez léger voire frivole, des éléments dramatiques et fit un usage important des tonalités mineures qui montraient sa fascination pour le grand genre de la tragédie lyrique. Quoique ces incursions dans le domaine dramatique ne plussent pas à tout le monde, l'oeuvre bénéficia d'un succès certain. En raison des réserves de la critique, le compositeur écrivit un nouvel acte II peu de temps après la création de l'oeuvre. Le succès de cette dernière fut également amoindri par le désistement probable des chanteuses interprétant le rôle titre (Mademoiselle Petitpas) et celui de Zéphire (Julie Eeremans). Ces dernières durent être remplacées par Pierre Jélyotte (haute-contre) et Louis-Antoine Cuvilliers (taille), changements majeurs nécessitant des ajustements compliqués qui furent probablement nuisibles au succès durable de l'oeuvre (1). La carrière de Pierre Jélyotte a fait l'objet d'un dossier complet (2).


Vénus et Cupidon par Sebastiano Ricci (1659-1734)

Comme dans la plupart des ouvrages lyriques français de cette époque, cette œuvre offre une alternance d'interludes instrumentaux, de récitatifs, d'airs, de duos et de choeurs. Tous ces numéros sont généralement très courts ce qui évidemment contribue à donner à l'ouvrage beaucoup de vie et de dynamisme. Les choeurs frappent comme la foudre, les pièces instrumentales dansées sont d'une grande variété. Mais cette concision nuit aux airs dont la brièveté (de une à trois minutes) empêche parfois les chanteurs d'exprimer leurs sentiments et de développer leurs moyens vocaux. L'écriture de Boismortier est volontiers polyphonique et cet usage du contrepoint donne beaucoup d'attrait à sa musique en général, aux choeurs et aux trois duos en particulier. Dans ces derniers, les deux protagonistes ne chantent pas à la tierce comme c'est souvent le cas à l'opéra mais leurs voix sont totalement indépendantes ce qui confère à ces duos une vie et une musicalité merveilleuses. Le compositeur fait un usage massif des instruments à vents (hautbois, bassons, trompettes, flûtes) avec beaucoup de finesse, de sensibilité et d'habileté.


Le présent enregistrement propose après l'acte I, les deux versions de l'acte II, la première à la suite de la seconde. Grâce à cette excellente initiative, aucune note de Joseph Bodin de Boismortier n'est perdue. A mon humble avis, la première version me paraît dramatiquement et scéniquement supérieure à la seconde et il me semble préférable dans un souci de cohérence dramatique, de privilégier cette première version si on écoute l'oeuvre d'une seule traite. En confiant le rôle titre et celui de Zéphire à deux sopranos, György Vashegyi a réhabilité l'oeuvre dans sa forme idéale.


Psyché ranimée par le baiser de l'Amour par Antonio Canova (1757-1822) Photo Jastrow

L'oeuvre regorge de beautés diverses. Dans le prologue, le duo de l'Amour (Chantal Santon Jeffery) et de Zéphyre (Katherine Watson), Partons, abandonnons Cythère est une merveille de grâce et de vocalité.

L'acte I est écrit presque tout le temps dans le mode mineur. La scène 2 possède une puissance digne d'une tragédie lyrique, elle débute avec: Un prix est dans ce jour proposé, sorte de chaconne dont la basse obstinée est répétée par une basse de viole tandis que l'Amour déguisé en berger sous le nom de Silvandre (Chantal Santon Jeffery) chante une magnifique mélodie suivie bientôt par un chant plein de passion et de désir: Tournez vers moi ces yeux qui vous rendent si belle. Un duo exalté de l'Amour et de Daphné (Judith van Wanroij) clôt le passage. La scène 3 n'est pas moins belle avec un remarquable Hymne à l'Amour chanté par Silvandre: Charmant vainqueur, aimable maître...et un air de basse (Thersandre incarné par Thomas Dolié) avec choeur absolument génial: Pour mériter les dons de l'immortelle, dans laquelle le baryton dialogue d'égal à égal avec le choeur de façon audacieuse. L'acte I se termine avec un choeur percutant: Berger, jouissez de la gloire.

L'acte II (première version) débute avec des rythmes pointés très lullistes. D'ailleurs tout cet acte ne déparerait pas une tragédie lyrique comme le montre l'air de Béroé (Eléonore Pancrazi): Confident du destin, auquel répond le Devin (Thomas Dolié) dans une magnifique envolée : Volez, volez, accourez à ma voix. L'acte II culmine avec l'invocation du Devin: Disparaissez, voiles impénétrables..., répétée par le choeur, passage d'une sombre grandeur avec ses roulements de timbales qui rappelle des scènes voisines du Phaëton de Lully. On notera aussi dans cet acte, deux autres choeurs splendides dont un choeur polyphonique de voix aigües (sopranos et haute-contres) Portez la chaine la plus belle.

L'acte III débute avec un air très intense de l'Amour (Chantal Santon Jeffery) qui a pris le nom d'Emile: Mes feux sont écoutés. Le personnage de Julie (Eléonore Pancrazi) est doté d'airs spectaculaires. L'erreur de nos déguisements, malheureusement trop court, est frappant par la hardiesse de sa mélodie intemporelle. Julie chante ensuite Suivons l'Amour et la Folie. La Folie est une figure dont l'opéra du 18ème siècle fut friand (3) et on se délecte en écoutant les mots, l'Amour est l'âme de la vie, la Folie en est l'agrément, chantés avec passion par Eléonore Pancrazi. Cette dernière triomphe ensuite sur le fantastique air avec trompettes: De l'amour, chantons la gloire, un des sommets de l'opéra. L'acte s'achève sur la confrontation finale entre Julie et Emile sous forme d'un récitatif très dramatique.

Tandis que l'Amour a repris la figure du berger Silvandre, l'acte IV s'ouvre avec Doux sommeil qui suspend les maux des misérables, sommet incontesté, chef d'oeuvre vocal et instrumental où la voix de la bergère Daphné (Judith van Wanroij) est accompagnée par trois flûtes et les cordes avec sourdines. Là encore on est frappé par la beauté des vers de Leclerc de la Bruère et de la mélodie de Boismortier. Dans la même veine le ravissant choeur féminin : Célébrons les amours d'un fidèle berger, est accompagné aussi par trois flûtes. Enfin l'union du berger et de la bergère est scellé dans le grand choeur final: Vole Hymen, reviens à Cythère, écrit curieusement dans le mode mineur et qui est rien moins que triomphal.


J'ai raffolé de la déclamation française de tous les interprètes dans les récitatifs. Le rôle titre parcourt toute l'oeuvre, il était attribué à Chantal Santon Jeffery (soprano). La voix de cette dernière se détache par la finesse de son grain, son éclat et sa brillance incomparables, qualités qui étaient parfaitement appropriées pour incarner le dieu de l'amour et que nous avons louées précédemment (4). Katherine Watson chantait le rôle de Zéphire, confident de l'Amour avec beaucoup d'engagement et une voix très expressive, notamment dans ses magnifiques interventions au quatrième acte. Thomas Dolié (baryton) en grande forme chantait quatre rôles différents (Thersandre, le Devin, Adherbal, Ovide) avec une voix à la projection impressionnante et une diction admirable tout en se coulant dans la peau de tous ces personnages. Quel chanteur! La bergère Daphné trouvait en Judith van Wanroj (soprano) une interprète inspirée et émouvante qui faisait une démonstration éblouissante de grand style français. La vaniteuse Julie était incarnée avec beaucoup d'énergie et en même temps de finesse et d'ironie par l'excellente mezzo-soprano Eléonore Pancrazi. Enfin
Katia Velletaz (soprano) que j'avais beaucoup aimée dans son interprétation du rôle d'Isabella dans la Capricciosa corretta de Vicent Martin i Soler, prêtait sa belle voix et sa musicalité au personnage de Lucile mais également à Hylas (très bel hymne à l'Amour), Dircé et un habitant de Cythère.

Le Purcell choir est une magnifique phalange avec un pupitre de sopranos renversant. Les autres pupitres ne sont pas en reste avec des hautes-contre très doux et des tailles et des basses puissantes.

L'Orfeo orchestra brille par ses cordes nerveuses et ses vents. Les flûtes traversières omniprésentes se distinguent par leur sonorité fruitée et leur intonation parfaite. Deux hautbois virtuoses et une délicieuse musette apporte de jolies notes pastorales. Le basson, instrument cultivé volontiers par Boismortier dans son œuvre instrumentale (5) et dans le présent ballet, était confié à trois remarquables interprètes.

György Vashegyi s'est déjà magnifiquement illustré avec Phèdre de Lemoyne (6), Isbé de Mondonville (7), Naïs de Rameau (8), Hypermnestre de Gervais, dans le projet ambitieux d'enregistrer des opéras français méconnus du 18ème siècle, et l'opéra-ballet Les voyages de l'Amour constitue un jalon incontournable de ce parcours.


  1. Benoît Dratwicki, Notice du coffret Les voyages de l'Amour, © Glossa-2020.

  2. Emmanuelle Pesqué, http://cmsdt-spectacles.blogspot.com/2014/07/pierre-jelyotte-1713-1797-le-platee-et.html

  3. http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/eclats-de-folie-amarillis-ambronay-2019

  4. http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/brillez-astres-nouveaux-vashegyi-aparte

  5. http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/sonates-flute-a-bec-basson-lauzer-lussier

  6. http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/phedre-lemoyne-vashegyi-pbz

  7. http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/isbe

  8. http://www.baroquiades.com/articles/recording/1/nais-rameau-vashegyi-glossa

  9. Les illustration libres de droits sont tirées de Wikipedia que nous remercions.