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lundi 22 août 2022

Le Amazzoni nell'Isole Fortunate de Pallavicino par Christophe Rousset et les Talens Lyriques

© Pierre Benveniste  Axelle Fanyo, Clara Guillon, Anara Kassenova, Iryna Kyshliaruk

 

Un festival de voix féminines

Le Amazzoni nell'Isole Fortunate, musique de Carlo Pallavicino (circa 1640-1688) et livret de Francesco Maria Piccioli, fut créé à Piazzola sul Brenta en 1679. à l'occasion de l'inauguration d'un vaste théâtre voulu par Marco Contarini, procurateur de Saint Marc de Venise. Ce dernier avait fait construire un hospice, Il Loco delle Vergine, où une trentaine de jeunes filles pauvres recevaient une éducation musicale raffinée parmi d'autres enseignements de culture générale. Cet établissement était calqué sur les institutions vénitiennes telles que l'Ospedale San Lazaro dei Mendicanti ou encore les Incurabili. Le présent article est une extension d'une chronique publiée dans BaroquiadeS (1).

Au début de l'opéra, Pulcheria et ses amazones règnent sans partage sur leurs sujets des Iles fortunées, Florinda et Auralba entretiennent une relation amoureuse tumultueuse, Cillene poursuit en vain la jeune Jocaste, fille de Pulcheria, de ses assiduités. Cet équilibre est rompu par l'arrivée sur l'île, de Numidio, soit-disant échoué sur la plage mais en réalité, éclaireur au service de Sultan et son armée d'Ethiopiens. Numidio papillonne d'abord de l'une à l'autre et suscite la discorde en provoquant leur jalousie. Ainsi Florinda et Auralba croyant à tour de rôle, être l'élue du cœur de leur protégé, se brouillent. Pulcheria réalisant que son statut de reine ne lui donne pas l'avantage escompté vis à vis de Numidio, entre en conflit avec ses sœurs de combat, Florinda et Auralba et en arrive même à jalouser sa fille Jocaste qui a suscité l'intérêt de Numidio et n'est pas insensible au charme du capitaine des éthiopiens. Ce dernier saisit rapidement le profit qu'il peut tirer de ces amazones énamourées et amène Pulcheria à lui faire des confidences. Cette dernière lui confie son projet de séduire Sultan et de le tuer. Pulcheria met son projet à exécution mais Sultan, averti à temps par Numidio, retient Pulcheria en captivité tandis que ses soldats envahissent l'île. La bataille est perdue pour les Amazones et l'île est dévastée mais Sultan fait preuve de clémence et décide de rendre sa liberté à Pulcheria et ses compagnes à condition qu'elles le reconnaissent comme leur suzerain.

Ce livret très attrayant a le mérite de la clarté et l'action y est permanente (2). Il fait intervenir une palette de sentiments variés chez les femmes: l'affection et la solidarité entre combattantes, la déception et la jalousie quand elles se croient abandonnées par Numidio au profit d'une rivale, le ressentiment vis à vis des hommes. Ces derniers ne sont pas à leur avantage: Sultan est un ambitieux sans scrupules et Numidio un manipulateur. L'intrigue est contée avec légèreté et l'humour apparaît en filigrane. La trahison y est omniprésente, à l'image de la vie en société et de la vie politique de l'époque. La folie du personnage de Cillene apporte sans aucun doute une dimension supplémentaire et permet à l'action de dériver vers des sentiers inattendus (3).

Un tel sujet dans lequel l'homosexualité le dispute à l'érotisme, ne pouvait être écrit qu'à Venise où la censure papale en matière de mœurs, n'avait pas cours. Encore faut-il relativiser l'audace du livret de Francesco Maria Piccioli. Les relations saphiques entre les jeunes femmes bien qu'elles fussent exposées sans détour et qu'elles ne résultassent pas d'un déguisement ou d'un changement d'identité, avaient une portée restreinte du fait que ces femmes guerrières formaient une société close dans laquelle seul l'amour lesbien était possible. Il faut aussi remarquer que les mœurs des amazones étant honnies pas la société grecque antique, ne pouvaient en aucun cas être prises comme modèles.

Les amazones de la mythologie grecque fascinent depuis la nuit des temps (4). On peut remarquer cependant que leur destin, conformément aux mythes chantés par les auteurs de l'antiquité, est généralement tragique. C'est en particulier le cas de Penthésilée dont les amours tumultueuses et flamboyantes avec Achille aboutissaient à sa propre perte et à un carnage chez ses congénères. D'autres héros (Hercule, Thésée, Bellérophon...) ont eu affaire aux amazones et dans tous les cas les combats aboutirent au massacre de ces dernières. Le cas de Pulcheria ainsi que celui des innombrables amazones, héroïnes de l'opéra baroque, n'était pas tellement différent de celui de ses soeurs mythiques mais sa défaite se devait d'être adoucie afin qu'une lieto fine, dont l'opéra de l'époque commençait à raffoler, fût possible. Les lecteurs désireux d'en savoir plus sur les amazones dans l'opéra baroque peuvent lire l'ouvrage exhaustif d'Andrea Garaviglia (5).


© Pierre Benveniste Olivier Cesarini, Marco Angioloni, Axelle Fanyo, Clara Guillon

La musique diffère notablement de celle composée par Luigi Rossi (1598-1653) ou Francesco Cavalli (1602-1676) trois à quatre décennies auparavant. Moins dramatique et intense que celle de ses prédécesseurs, elle se distingue par l'élégance et le charme mélodique. Le recitar carntando y est moins riche et relativement court. Par contre les airs tout en restant brefs, sont très nombreux. Ils sont parfois précédés et terminés par une ritournelle orchestrale. Ils commencent à acquérir une certaine autonomie par rapport au texte et peuvent rentrer dans des catégories plus précises. Il existe par exemple de nombreux arie du furore ou di trionfo et quelques lamenti. Les airs de structure ABA, peuvent être considérés comme des formes embryonnaires de la future aria da capo qui fera florès à partir de 1700. Ils sont accompagnés par le continuo (théorbes, clavecin, basse d'archet, orgue). Parfois deux violons se joignent au continuo dans les ritournelles orchestrales.

La création à Piazzola sul Brenta d'un opéra comportant une prépondérance de rôles féminins n'est pas anecdotique; cet événement correspond à une volonté clairement affirmée de tirer partie de l'excellence du vivier musical d'Il Loco delle Vergine. Dans le même esprit, Christophe Rousset a fait appel à de jeunes chanteuses talentueuses et nous a conviés à un festival de voix de femmes.


© Pierre Benveniste Christophe Rousset et trois sopranos vedettes

C'est Axelle Fanyo, soprano qui incarnait Pulcheria, la reine des amazones. Ce rôle est difficile à jouer et chanter car Pulcheria, à la fois autoritaire et versatile, passe facilement du triomphe à la colère. La soprano domine la scène de sa voix à la superbe projection et au timbre conquérant. Un magnifique exemple de l'engagement et du talent incomparable de cette artiste se trouve dans son air triomphal au son des trompettes, Coraggio, costanza...vittoria o morir (acte II, scène 10) ainsi que dans les vocalises flamboyantes de l'air, Veggio ben che la fortuna (acte III, scène 14). Axelle Fanyo est aussi capable d'émouvoir de sa voix au timbre captivant dans son air mélancolique, Confusi miei pensieri (Acte III, scène 9).

Jocasta (Anara Khassenova) est la fille de Pulcheria. Numidio tombe amoureux de son portrait au grand dam de sa mère qui convoite le capitaine des éthiopiens. Pas encore atteinte par les tourments de l'amour en raison de sa jeunesse, Jocasta est la plus paisible des protagonistes de cet opéra et souffre de l'état de guerre perpétuel qui est le quotidien de sa vie comme elle le montre dans cet air poignant, Hai sempre da piangere..., (acte II, scène 2) bordé de ritournelles orchestrales et chanté par la soprano d'une très belle voix nuancée de magnifiques pianissimos.

Eléonore Gagey campait avec brio et engagement le personnage de Cillene et celui allegorique de La difficolta. Cillene est tantôt animée de sentiments belliqueux compulsifs, l'instant d'après elle tombe amoureuse de Jocasta pour finalement reconnaître en Numidio, un de ses anciens amants, Pericleo. Imprévisible elle navigue dans un état d'hystérie perpétuelle comme dans la scène 7 de l'acte II où, tout en jouant avec un poignard, elle s'approche de Numidio ligoté pour l'embrasser. Vieni o caro in questo sen..., est cependant un air gracieux témoignant de la capacité de cette remarquable chanteuse et actrice de s'adapter au millimètre près aux états d'âme changeants de la versatile Cillene.

Florinda était incarnée par Iryna Kyshliaruk. La chanteuse ukrainienne avait sans doute les plus beaux airs de la partition. Le plus remarquable en si bémol majeur, S'ho da penar cosi, se trouve à la fin de l'acte I et anticipe une tradition de l'opéra seria non réformé qui est de terminer le premier acte avec un grand air pour la Prima Donna ou le Primo Uomo. Dans cet air la chanteuse nous comble par l'intensité du sentiment, la beauté de la ligne de chant et une technique vocale parfaite.

Le rôle d'Auralba (Clara Guillon) est intimement lié à celui de Florinda; les deux amantes partagent les moments les plus érotiques de l'opéra. La scène 13 de l'acte I, superbe scène du sommeil qui aura une innombrable postérité dans l'opéra seria, commence par un air de Florinda en mi bémol majeur, Stanchi lumi, riposate, qui, s'interrompant dans son chant, s'endort lentement. C'est alors qu'Auralba intervient avec une sensualité extraordinaire sur un rythme 12/8 de sicilienne et s'extasie sur les cheveux blonds dénoués et la poitrine d'ivoire de sa compagne endormie que caressent les rayons du soleil. A noter que dans cette scène, l'orchestre dialogue constamment avec les femmes et donne en quelque sorte son ressenti. Plus loin aux scènes 11 et 12 de l'acte II, Florinda et Auralba chanteront chacune à tour de rôle une strophe d'un des airs les plus expressifs de la partition, Dir di voler amar. Auparavant, Clara Guillon, révélation de cette soirée, était intervenue avec une très belle voix et beaucoup d'énergie contenue dans le rôle du Génie, Hor che dell'Adria.

Avec huit airs, le rôle de Numidio (Anapiet) est un des plus importants. Marco Angioloni a composé un personnage diablement séducteur, capable de s'attirer les bonnes grâces de toutes les jeunes amazones, y compris les plus rebelles. Le ténor a particulièrement brillé dans l'air, Per non perdere la vita, (scène 1) qui ouvre l'acte I, un air précédé par une jolie ritournelle aux rythmes pointés écrite pour deux violons et le continuo et dont il a chanté avec passion les deux strophes. Il s'imposa également dans l'air quelque peu cynique qui ouvre l'acte III, Gia su l'ali d'un dardo..., de sa voix douce au légato superbe.

Olivier Cesarini (basse) intervient dans les rôles d'Il Timore (La Peur) et Sultan, roi des éthiopiens. De sa voix agréablement timbrée, il joue parfaitement la carte du souverain éclairé qui pardonne à ses ennemies, la victoire une fois acquise. Son intervention (acte II, scène 16), A suon di tromba...la vittoria al fin s'ottien, était remarquablement martiale et flamboyante.


© Photo Pierre Benveniste  Eléonore Gagey, Olivier Cesarini, Marco Angioloni, Axelle Fanyo

Grâces soient rendues à l'Orchestre des Talens Lyriques. En formation réduite avec deux violons emmenés par Gilone Gaubert, deux trompettes, timbales et un généreux continuo (deux clavecins, deux luths, une basse d'archet), ce petit ensemble étonnait dans le vaste transept de l'église Notre Dame, par la plénitude du son et la précision des attaques. Christophe Rousset plus inspiré que jamais, donnait à cette musique à la fois divertissante et profonde, un élan et un charme irrésistibles.

Quel bonheur de découvrir une œuvre nouvelle qui me paraît être un jalon essentiel dans l'histoire de l'opéra. Grâce à la beauté intrinsèque de la musique et à l'intelligence de l'exécution, cette représentation sera indiscutablement un des temps forts de ce 40ème festival d'Opéra Baroque de Beaune (6).




  1. http://www.baroquiades.com/articles/chronic/1/amazzoni-pallavicino-rousset-beaune-2022

  2. Libretto de Francesco Maria Piccioli traduit par Christophe Rousset

  3. Olivier Rouvière, Venise et les femmes puissantes, Programme de la représentation du 9 juillet 2022 de Le Amazzoni nell'Isole fortunate, au 40ème festival international d'opéra baroque de Beaune.

  4. Amazones https://fr.wikipedia.org/wiki/Amazones

  5. Andrea Garaviglia, Il mito delle Amazzoni nell'opera barocca italiana. Edizioni Universitarie di Lettere Economia Diritto (LED), Cantar Sottile, Università degli studi di Milano, 2015

  6. Représentation donnée le 9 juillet 2022 à Notre Dame de Beaune à l'occasion du 40ème Festival International d'Opéra Baroque de Beaune. Recréation en Première française (30ème anniversaire des Talens Lyriques) en co-production avec le Festival de Musique de Postdam Château de Sans Souci (Allemagne).

jeudi 28 février 2019

La divisione del mondo de Giovanni Legrenzi à l'Opéra du Rhin


La divisione del mondo, dramma per musica de Giovanni Legrenzi (1626-1690) sur un livret de Giulio Cesare Corradi fut créé à Venise au théâtre San Salvator le 4 février 1675.

Après Monteverdi, on assiste dans la péninsule en général et tout particulièrement à Venise à plusieurs vagues de création d'opéras. Dans les années 1640, successivement La Didone de Francesco Cavalli, La finta pazza de Francesco Sacrati, Orfeo de Luigi Rossi, sont des œuvres dans lesquelles le récitatif expressif (recitar cantando) est prédominant et les airs sont très courts et à peine séparés du récitatif. Une deuxième vague apparaît avec une série d'opéras de Cavalli au cours des années 1750-60 comme par exemple La Calisto (1651) ou Erismena (1655) où les airs s'émancipent quelque peu et deviennent plus fleuris et ornés. Jusqu'ici il y avait un vide entre ces derniers et les premiers opéras de Vivaldi jusqu'à ce que la partition originale de La divisione del mondo passe entre les mains de Christophe Rousset qui découvrait ainsi le chainon manquant. En effet La divisione del mondo marque une grande avancée par rapport aux opéras précédents avec des airs plus longs, plus individualisés et des passages symphoniques bien plus généreux. Si le mélange des genres est encore présent dans cet opéra avec une imbrication du tragique et du comique, tout est en place pour la première réforme qui aura lieu dans les années 1690 et qui conduira à la séparation de la comédie et de la tragédie. Cette réforme a abouti d'une part à des opéras sérieux dont les livrets furent conçus à l'imitation de la tragédie classique française et d'autre part aux premiers opéras bouffes, comme Patro Calieno de la Costa d'Antonio Orefice (1).

Réunion au sommet. Bonjour l'ambiance! Photo Klara Beck

La genèse de cet opéra est indissociable des mouvements artistiques qui survinrent à Venise à partir de 1640 et qui ont été étudiés par J.-F. Lattarico, traducteur du livret et auteur d'articles sur ce sujet (2). Selon cet auteur, la liberté des mœurs qu'incarne de longue date la République Sérénissime, doit être rattachée à l'idéologie libertine de l'académie des Incogniti qui joua un grand rôle dans la diffusion de l'opéra. Les mœurs libertines qui règnent à Venise permettent de comprendre le livret qui transpose dans l'Olympe les travers des vénitiens comme le montre le résumé suivant.

Vénus a quitté Vulcain son mari et aguiche les habitants mâles de l'Olympe avec l'aide de son fils Amour. Neptune et Pluton se mettent sur les rangs pour obtenir les faveurs de Vénus. Diane, promise à Neptune, est amoureuse de Pluton. Vénus de son côté file le parfait amour avec Mars. La situation se corse quand Neptune et Pluton, malgré leurs promesses à Jupiter, sont pris en flagrant délit de voyeurisme à l'endroit de Vénus endormie. Jupiter qui jusque là avait fait preuve de self-control ne peut s'empêcher de désirer Vénus ce qui déclenche l'ire de Junon. La confusion est à son comble. Jupiter, voyant que la zizanie règne dans l'Olympe par la faute de Vénus, ordonne d'exiler cette dernière sur un rocher au milieu de l'océan. Il prend aussi la décision de diviser équitablement l'héritage de Saturne. Les Enfers échoient à Pluton, l'Océan à Neptune et Jupiter se contente du Ciel et de la Terre. Constatant que la situation est inextricable et sans issue, Saturne et Jupiter exhortent les protagonistes à revenir à la raison. Chacun emménage dans son domaine respectif, les uns avec leur épouse, les autres avec leur promise. Tout rentre apparemment dans l'ordre mais de nombreux cœurs sont brisés et on prévoit l'arrivée de nouveaux conflits.

Vénus et Apollon sous le regard de Mars, photo Klara beck

Ayant vu peu avant La finta pazza de Francesco Sacrati, créée en 1641 à Venise, j'ai pu mesurer l'évolution musicale entre ces deux chefs-d'oeuvre espacés de 35 ans. Dans La divisione del mondo, l'orchestre est bien plus présent et fourni et les airs, plus longs, sont accompagnés par des violons bien plus actifs. De manière générale les airs sont souvent suivis par un tutti orchestral très coloré. La partition regorge de beautés diverses. J'ai retenu tout particulièrement, au premier acte, scène 8, le merveilleux duetto, suave et sensuel, de Mars et Vénus, Chi non sa che sia gioire (Qui ne sait pas ce qu'est le plaisir). Plus loin, scène 13, Junon se lamente dans un air superbe, très bel canto, plein de mélismes et de vocalises, Affetti miei gelosi (Mes sentiments jaloux). L'acte II s'ouvre par une belle sinfonia et un air à strophes de Junon très poétique et délicat, L'ombra de' miei sospetti... (L'ombre de mes soupçons). Lors de la scène 6, Vénus affirme son crédo érotique à Saturne, Pluton et Neptune, Voglio aver piu d'un amante (Je veux avoir plus d'un amant...) dans un air très incisif, accompagné de l'orchestre au complet, air inconcevable ailleurs qu'à Venise. Dans ce même acte, on notera l'émouvant lamento de Venus adressé à Mars, Perdona cor mio (Pardon mon cœur). Le sommet de l'opéra se trouve dans la première scène de l'acte III avec le fameux lamento de Vénus, exilée sur un rocher, Chi mi tolse a le sfere ( Qui m'a enlevé au ciel?). Il s'agit d'une chaconne très libre sur une basse obstinée expressive de quatre mesures, consistant en une gamme chromatique descendante. Enfin l'air de Pluton, scène 12 Cieco Amor, nume fierissimo, surprend par son caractère véhément, dramatique et la modernité de l'accompagnement orchestral riche en accords dissonants.

Vénus et Mars, photo Klara Beck

Dans la mise en scène de Jetske Minjssen, Jupiter apparaît en capitaine d'industrie régnant sur un empire industriel et une grande famille comportant quatre générations. La génération la plus âgée est composée des parents, Saturne et Rhéa, passablement handicapés, notamment Rhéa assise sur un fauteuil roulant et peut-être victime de la maladie d'Alzheimer. Lorsque l'opéra commence, Jupiter fête en famille la belle victoire commerciale qu'il vient de remporter sur les Titans. La suite nous relate, à la manière du Soap des années 1980, The Young and the Restless, comme cela a été suggéré, les aventures amoureuses des membres de la famille dans le cercle plutôt fermé qu'ils forment. On rappelle aussi que Jupiter a eu plusieurs aventures avec des beautés extérieures au cercle familial ce qui explique les rancoeurs de Junon. Vénus ne manque pas de proclamer sa liberté sexuelle, c'est elle qui rompt l'équilibre fragile dans lequel se trouve la famille. Compte tenu des troubles qui agitent le clan familial, Jupiter décide de diviser son empire industriel en donnant à chacun des sphères d'influences dans des lieux éloignés. La scénographie (Herbert Murauer) illustre l'opulence de la famille en mettant au devant de la scène un prodigieux escalier à double volée, digne du château d'un nouveau riche. Cet escalier donne accès aux appartements des membres de la famille grâce à des portes situées sur les paliers. Les décors et costumes fleurent bon les années 1980. De nombreuses trouvailles rythment l'action dramatique comme la grande table qui réunit tous les membres de la famille lors de la première scène et lors de la scène finale. A la fin de l'acte II, Jupiter, chassé de la chambre à coucher conjugale, est contraint de se coucher sur un lit de fortune et sa mère parvient péniblement à sortir de sa chaise roulante pour venir le border.

Le sommeil de Vénus, Jupiter perplexe, photo Klara Beck

Sophie Juncker (Vénus) a sans doute le plus grand nombre d'airs à chanter. La soprano belge, moulée dans une tenue simple et seyante, a montré qu'elle avait plusieurs cordes à son arc. Tour à tour, impulsive dans ses entreprises de séduction, amoureuse sincère dans d'autres cas, ou encore désespérée quand elle se sent repoussée, elle a parfaitement géré toutes ces situations avec une voix bien projetée, une belle ligne de chant et un engagement exceptionnel. Christopher Lowry (Mars) lui a donné la réplique de sa voix de contre-ténor au timbre doux, brillant et aux couleurs changeantes. Ses duos avec Sophie Juncker étaient d'une grande qualité et leurs deux voix s'accordaient à merveille. Carlo Allemano (Jupiter) a joué à la perfection son rôle de chef de famille et d'homme de pouvoir. Tour à tour enjôleur, attentionné vis à vis de son épouse, Jupiter ne peut résister à l'attrait d'un jupon qui passe. Sa voix de ténor d'une couleur plutôt sombre, caressante ou autoritaire est propre à exprimer les passions qui le dévorent. Julie Boulianne a réalisé une superbe composition du rôle de Junon. Vêtue d'un élégant tailleur, la mezzo-soprano a dressé le portrait d'une femme réalisant douloureusement que son cher époux est en train de lui préférer des rivales plus jeunes. Aussi à l'aise dans l'art de la vocalise (affetti miei gelosi...), dans les démonstrations de colère ou les effusions sentimentales, elle a réalisé une prestation de haut niveau. Stuart Jackson (Neptune) a bien caractérisé un Neptune indécis et quelque peu ridicule d'une superbe voix de ténor claire et chaleureuse. Son frère Pluton était chanté par André Morsch (baryton). Le futur habitant des Enfers trouve les accents pour exprimer les ravages de l'amour d'une voix sombre et bien timbrée. Le rôle de Diane était tenu par Soraya Mafi. En ce temps là la déesse de la chasse n'avait pas encore fait vœu de chasteté. La soprano conféra à son personnage tourmenté par sa passion pour Pluton, un caractère mélancolique traduit en musique d'une fort jolie voix à l'intonation parfaite. Arnaud Richard (baryton-basse) a composé un étonnant Saturne. Dans le rôle du patriarche de la maison, il a fait preuve d'une autorité, d'une énergie sans faille par sa voix à la projection remarquable. Jake Arditti (contre-ténor) était un Apollon idéal par sa prestance. Son duetto avec Vénus au premier acte était désopilant quand il résiste aux assauts de la déesse. Au troisième acte, sa voix très douce et limpide chante un air très poétique, Ogni bella ch'è vezzosa. Rupert Enticknap (contre-ténor) jouait le rôle du messager Mercure, personnage sceptique et ricanant qui ne prend rien ni personne au sérieux. Sa voix très différente de celle des autres contre-ténor accentuait son caractère moqueur. Le rôle des deux sales gosses de la maison, Amour et Discorde étaient tenus avec beaucoup de talent par Ada Elodie Tuca (Amour) et Alberto Miguelez Rouco (Discorde).

La perfection n'est sans doute pas de ce monde mais Les Talens Lyriques s'en approchent de très près. J'ai rarement entendu un orchestre baroque avec un si beau son et des couleurs aussi variées. Les tuttis orchestraux qui suivaient presque tous les airs étaient un régal. Il faudrait féliciter tous les musiciens individuellement mais aujourd'hui je voudrais insister sur la prestation des théorbes (archiluths?) que j'ai trouvée d'une délicatesse infinie. Un orchestre en grande forme dirigé par Christophe Rousset qui connait ce répertoire comme personne comme l'a montrée sa conférence une semaine avant le spectacle.

Ce sepctacle sera donné à Mulhouse et à Colmar avant un périple qui le conduira au théâtre royal de Versailles. Courez-y !

1. Michele Scherillo, L'opera buffa napoletana durante il settecento Storia letteraria, ISBN: 4444000059778PB, Delhi-110052, India, 2016.
2. Jean-François Lattarico, Venise incognita, essai sur l'académie libertine au 17ème siècle, Honoré Champion, 2012.


La divisione del mondo
Opéra en trois actes
Giovanni Legrenzi, musique
Giulio Cesare Corradi, livret

Christophe Rousset, Direction musicale
Jetske Mijnssen, Mise en scène
Herbert Murauer, Décors
Julia Katharina Berndt, Costumes
Bernd Purkrabek, Lumières

Carlo Allemano, Jupiter
Stuart Jackson, Neptune
André Morsch, Pluton
Arnaud Richard, Saturne
Julie Boulianne, Junon
Sophie Juncker, Vénus
Jake Arditi, Apollon
Christopher Lowrey, Mars
Soraya Mafi, Diane
Rupert Enticknap, Mercure
Ada Elodie Tuca, Amour
Alberto Miguélez Rouco, Discorde

Orchestre Les Talens Lyriques
Création Française, Strasbourg-Opéra, ONR
12 février 2019