![]() |
| John Constable (1776-1837) La charrette de foin (1821) National Gallery, Londres |
Giovanni Antonini et le Kammerorchester Basel poursuivent leur enregistrement intégral des 107 symphonies de Joseph Haydn (1732-1809) avec trois symphonies remarquables réunies ici sous le vocable Le Maître d’Ecole, surnom donné à la symphonie n° 55, on se demande vraiment pourquoi.
La symphonie n° 29 en mi majeur Hob I.29 de Joseph Haydn a été composée en 1765. Elle est écrite pour la formation habituelle à cette époque comportant le quintette à cordes, un basson doublant la basse, deux hautbois, deux cors et peut-être un clavecin.
La tonalité de mi majeur est la plus sensuelle de toutes du moins chez Joseph Haydn et le premier mouvement Allegro ma non troppo ¾ ne déroge pas à la règle. Il débute piano aux cordes par un thème dansant présentant une sonorité chaude et pleine se continuant aux deux hautbois. On arrive vite en si majeur avec un passage remarquable par ses contre-temps et l'exposition s'achève par un motif énergique en triolets de croches. Le développement consiste essentiellement en une confrontation entre le début du thème dolce et le motif en triolets plus véhément. Le début du thème principal donne lieu ensuite à des imitations canoniques ; enfin le thème principal s'oppose de nouveau aux triolets et c'est lui qui émerge de la confrontation et amène tout doucement la ré-exposition. Cette dernière est notablement modifiée, le passage en triolets donne lieu en effet à une énergique marche harmonique aux accents baroques.
L'andante 2/4 en la majeur pour cordes seules est construit autour d'un thème typiquement haydnien que l'on retrouvera plus ou moins modifié dans nombre d'oeuvres futures. Haydn utilise ici un procédé consistant à commencer une phrase par le premier violon, la continuer par le second, pour la reprendre par le premier etc.... Ces échanges peuvent se produire à l'intérieur d'une même mesure et se poursuivent pendant une bonne partie du morceau. Un élément nouveau, sorte de roulade des basses intervient et l'exposition se termine par une longue phrase syncopée des violons en croches décalées d'un quart de temps par rapport aux basses immuables. Les roulades des basses jouent un rôle prépondérant dans le développement et sont ingénieusement confrontées à un dessin formé de trilles en imitations des deux violons. Il y a probablement une intention parodique dans ce mouvement qui nous offre un mélange d'humour et de science tout à fait captivant (1).
Le menuetto allegretto est très dansant et offre les plus piquants contrastes. Le trio en mi mineur est un des plus extraordinaires passages de tout Haydn. Il se compose d'un rythme de valse: premier temps aux basses et deux autres au violon mais on n'entend aucune mélodie au dessus de ce rythme, sinon une sinistre tenue de cors, un spectre sans visage en quelque sorte. Marc Vignal rapproche ce trio du troisième mouvement fantomatique de la 7 ème symphonie de Gustav Mahler ou de la scène de bal du Wozzeck d'Alban Berg (2). Il est certain que, venant de Haydn, qui d'autre part écrivit de si gracieux trios, un tel passage est particulièrement étrange.
Le finale Presto 4/4 débute par un unisson brillant basé sur l'accord parfait de mi majeur. A cette puissante affirmation répond plus loin un long passage piano en blanches très chromatique et plus loin, juste avant les barres de reprises, six puissantes gammes ascendantes de si majeur. Le magnifique développement est construit autour du thème principal et donne lieu à un superbe mouvement d'orchestre dans lequel le thème est longuement et puissamment clamé par les basses tandis que les autres cordes accompagnent de batteries de croches. Lors de la ré-exposition les gammes ascendantes se multiplient d'abord dans diverses tonalités, elles affirment à la fin la tonalité de mi majeur. Ce finale bien différent des courts finales 3/8 des symphonies de l'époque Morzin, antérieures à 1761, est aussi important que le premier mouvement.
Avec la symphonie n° 29 s'achève ce que l'on pourrait appeler la première manière de Haydn. La symphonie suivante, n° 34 en ré mineur est une oeuvre de transition avec un pied dans la première manière et un autre dans le monde tout nouveau que l'on a l'habitude de désigner par le vocable "Sturm und Drang" (orages et tension). Giovanni Antonioni et le Kammerorchester Basel donnent de cette symphonie une version lumineuse et inspirée.
![]() |
| John Constable. Le champs de blé (1816). Clark Art Institute, Williamston, Mass. |
La symphonie n° 56 en ut majeur Hob I.56 est la plus grandiose des cinq symphonies en ut majeur (n° 38, 41, 48, 50 et 56) composées par Joseph Haydn entre 1768 et 1774. Par la densité et la tension de ses mouvements extrêmes, elle se rattache encore au mouvement "Sturm und Drang" mais la beauté mélodique de son adagio et la majesté du menuetto, la projettent résolument vers l'avenir et préfigurent la grande période classique de Haydn.
Le début du premier mouvement allegro di molto est en quelque sorte la transposition en ut majeur du thème principal en fa# mineur du mouvement correspondant de la symphonie n° 45 Les Adieux. A cet accord parfait d'ut majeur violemment affirmé par tout l'orchestre répond la deuxième partie du thème très mélodique énoncée piano par les cordes. Tout le mouvement est régi par cette opposition entre éléments dominateurs et guerriers et doux d'une part et paisibles d'autre part. A partir du second énoncé du thème, des trémolos de doubles croches des violons interviennent et vont se poursuivre durant tous les tutti du mouvement. Ces trémolos se situent dans le registre très aigu des violons et leur agressivité est encore accrue par les cors et les trompettes qui percent les nues par leurs appels stridents. Le développement est principalement basé sur les deux motifs qui composent le premier thème et qui s'opposent plus que jamais. A la fin du mouvement trompettes cors et timbales sont à découvert et se manifestent une dernière fois avec la plus grande frénésie. Ainsi se termine ce formidable premier mouvement. Dans l’interprétation de Giovanni Antonini et du Kammerorchester Basel, les cors alto et les trompettes ont des sonorités perçantes tout à fait appropriées au caractère de l'oeuvre qui marquent bien la différence de cette musique avec celle de Wolfgang Mozart. Ce dernier détestait la trompette et les sonorités aigues.
Encore un merveilleux adagio sorti de la plume géniale de Haydn. Point d'austérité et de monothématisme ici, on assiste au contraire à une profusion de thèmes tous plus beaux les uns que les autres. Le thème principal est suivi d'un magnifique solo de basson, une des premières apparitions de cet instrument dans une symphonie de Haydn ; le hautbois prend le relai avec une ligne mélodique tendue et intense. Plus loin les violoncelles et contrebasses introduisent un thème nouveau en ut mineur sous une tenue des hautbois. Marc Vignal cite à ce propos le début du concerto n° 24 KV 491 pour piano de Mozart (3) mais ce sombre motif ne dure pas et est suivi par une conclusion céleste. Le développement introduit d'abord un émouvant thème nouveau, il est ensuite basé sur le premier thème devenu très dramatique par les modulations mineures et s'achève avec le thème "mozartien" de l'exposition. La rentrée est voisine de l'exposition mis à part quelques modifications, en particulier le solo de basson qui est notablement varié. Cet adagio s’apparente déjà aux mouvements lents de la période de haute maturité de Haydn et Giovanni Antonini en donne une version très émouvante.
Le menuetto est un des plus longs et symphoniques dans l'oeuvre de Haydn à ce jour. Il contraste avec le trio, un laëndler confié au quatuor à cordes.
Avec le finale, Prestissimo, on retrouve la hargne et l'agressivité du premier mouvement. C'est une sorte de tarentelle endiablée inscrite cependant dans une structure sonate rigoureuse. Le développement est particulièrement enthousiasmant, les cordes répètent les premières mesures du thème initial et les cuivres leur répondent par un motif rythmique obstiné. La brutalité avec laquelle s'effectue la rentrée et l'énergie du discours musical de tout ce mouvement m'évoquent le finale de la 7ème symphonie de Ludwig van Beethoven (1770-1827) avec en plus une dose d’humour. Antonini en rajoute à bon escient en confiant au violon, violoncelle et cor solo des improvisations très réjouissantes.
![]() |
| John Constable. La cathédrale de Salisbury (1823). Victoria and Albert Museum (Londres). |
La symphonie n° 55 en mi bémol majeur Le Maître d'Ecole fut composée par Joseph Haydn en 1774, année particulièrement féconde au cours de laquelle virent le jour cinq symphonies: les n° 54 en sol majeur, n° 55 en mi bémol majeur, n° 56 en ut majeur, n° 57 en ré majeur et n° 60 en ut majeur (Le Distrait). Alors que les n° 54 et 56 regardent encore vers le mouvement Sturm und Drang (4), la n° 55 et 57 relèvent d'un esprit nouveau, déjà palpable dans mainte symphonie de 1773, dans lequel les passions, les émotions violentes, les grands gestes dramatiques sont exclus mais où règnent l'élégance, la beauté mélodique et bientôt la richesse sonore. Pour le moment l'instrumentation de la n° 55 reste encore très classique avec le quintette à cordes, deux bassons doublant la basse, deux hautbois et deux cors.
Le rythme ¾ donne au premier mouvement Allegro di molto une allure dansante. Le premier thème fait alterner les tutti orchestraux avec des phrases très douces des premiers et seconds violons. Un second thème également doux n'apporte pas de contraste particulier. Par contre un troisième thème apparaît juste avant les barres de reprises. Ce thème en notes spiccato possède une étonnante énergie latente. Si le premier thème ouvre le développement, le troisième thème va vite prendre le dessus et son énergie va se libérer: ce thème va rester cantonné aux premiers violons de manière obstinée au dessus d'un dessin syncopé des seconds violons. A noter dans ce développement une intéressante modulation enharmonique : un ré bémol devenant un do# permettant le passage d'un accord de mi bémol majeur septième vers un accord de ré majeur, tonalité très éloignée de la tonalité principale du mouvement. La ré-exposition ne montre pas de grands changements par rapport à l'exposition.
C'est l'adagio ma semplicemente (con sordini e piano) 2/4 en si bémol majeur qui donna son surnom à la symphonie. J'avoue ne pas bien comprendre ce surnom car cette musique ne m'évoque en rien un Maître d'Ecole. En tout état de cause il s'agit d'un thème varié, structure musicale particulièrement appréciée par Joseph Haydn. Le thème, divisé en deux parties A et B chacune répétée une fois, est présenté par les cordes seules, les deux violons jouent à l'unisson staccato et sont accompagnés très discrètement par l'alto et la basse eux-mêmes à l'unisson. Une certaine ascèse est palpable dans ce début, dépouillement présent également dans d'autres mouvements lents de symphonies contemporaines du maître. Le deuxième exposé du thème est richement ornementé et peut être considéré déjà comme une variation donnant à ce thème la structure AA1BB1. Dans la première variation qui ne s'écarte pas beaucoup du thème, les vents se joignent aux cordes et colorent agréablement l'ensemble. La seconde variation reprend le plan de l'exposé du thème, la partie A est en rythmes pointés, la partie A1 est une guirlande de triples croches. Dans la poétique troisième variation murmurée double piano, la mélodie s'écarte du thème initial et l'harmonisation est beaucoup plus riche. Dans la quatrième variation, les barres de mesures ont disparu et l'attention est portée sur les appoggiatures très nombreuses qui apportent une touche d'humour. Les vents se joignent encore aux cordes dans la cinquième et dernière variation que l'on peut considérer comme une coda.
Ce qui a été dit à propos du menuet de la symphonie n° 50 s'applique au menuet présent (5). Le violoncelle a le rôle principal dans le trio, il est accompagné très sobrement par les deux violons.
Dans le finale Presto 2/4, Haydn utilise une formule expérimentée avec brio dans les finales des symphonies n° 42, 51 et 64, celle d'un compromis entre Rondo et thème varié. Ici le résultat est particulièrement séduisant. Le thème du refrain est exposé par les cordes. Ce refrain comporte deux parties et possède indéniablement une saveur populaire un peu canaille. Le premier couplet est exposé par les vents seuls. Les bassons qui dans les autres mouvements doublaient la basse jouent ici un rôle très actif et les cors ne craignent pas de grimper vers les hauteurs. Le retour du refrain est en fait une variation en agiles doubles croches aux violons. Le couplet central débute piano par un rappel du thème du refrain puis éclate le Minore en fa mineur sur un fortissimo de tout l'orchestre, suit ensuite un long passage très modulé aboutissant à un retour du refrain assez modifié dans la tonalité très éloignée de sol bémol majeur; la longue transition amenant le retour du refrain à la tonique est tout à fait remarquable. C'est maintenant une version agressivement populaire (6,7) du refrain qui est clamée fortissimo par tout l'orchestre, le la bémol des premiers violons frotte douloureusement avec le sol des seconds violons. Dans la deuxième partie du refrain on remarque les vigoureuses syncopes et les intervalles impressionnants. Le finale se termine par un dernier retour du refrain piano puis pianissimo et enfin un tutti lapidaire fortissimo. Le Kammerorchester Basel bien qu’un peu plus étoffé que celui que Haydn avait à sa disposition, est relativement léger en cordes. Il s’ensuit que l’équilibre entre les vents et les cordes est optimal et procure un agrément indiscutable à l’écoute.
Une fois de plus, cette interprétation de Giovanni Antonini et du Kammerorchester Basel sur instruments d'époque surclasse celle de ses concurrents par sa vigueur et ses nuances subtiles.
![]() |
| Le champs de blé (1826), National Gallery (Londres). |
(1) Ce mouvement suscita un commentaire irrité du critique musical Hiller des Wöchentlichen Nachrichten qui traita de ridicule la répartitions des voix entre premier et second violon.
(2) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988 pp 845-6 et références ibid.
(3) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp.1010-1.
(4) https://haydn.aforumfree.com/generalites-f14/sturm-und-drang-orage-et-passions-t425.htm
(5) https://haydn.aforumfree.com/les-symphonies-f1/symphonie-n-50-en-ut-majeur-t458.htm
(6) Expression utilisée par Marc Vignal (Joseph Haydn, Fayard, 1988).
(7) Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp. 1009-10.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire