| © Pierre Benveniste. De gauche à droite, Jean-Kristof Bouton, Lauranne Oliva, Samy Rachid, Anaïk Morel |
Ne cherchez pas une influences wagnérienne dans le Roi d’Ys d’Edouard Lalo (1823-1892). Il n’y en a pas ou alors elle est anecdotique comme le montre cette citation probablement parodique de Tannhaüser dans l’ouverture. A la même époque, le facétieux Emmanuel Chabrier (1841-1894) aimait bien également introduire des thèmes wagnériens dans ses propres compositions comme par exemple dans les Souvenirs de Munich (1884), quadrille pour piano. En outre, il n’y a ni Leitmotiv ni mélodie continue ni chromatisme dans Le roi d’Ys. Une fois qu’on a dit cela et qu’on s’est débarrassé de cette encombrante figure mythique, on peut essayer de classer le chef-d’oeuvre de Lalo. Pour moi, cela ne fait aucun doute, Le roi d’Ys est un grand opéra français à numéros : grande ouverture symphonique, airs brillants, duos d’amour, affrontements héroïques, scènes de genre, choeurs et un zeste de bien-pensance.
Quid de la couleur locale ? Déjà à la fin du 18ème siècle, le régionalisme fait son entrée dans l’opéra notamment dans l’opéra napolitain. Le meilleur exemple est celui de Nina (1789) de Giovanni Paisiello qui renferme une magnifique mélodie authentiquement napolitaine chantée par un berger accompagné par une cornemuse, un passage époustouflant d’ethnologie musicale. Après le désastre de 1870, le patriotisme français s’exprime à travers les mélodies populaires de nos provinces. Dans le Roi d’Ys, l’action se passe en Bretagne dans la baie de Douarnenez mais il faut avoir lu le livret pour le savoir car la musique est peu explicite à ce sujet. Certes, au premier et au troisième acte, se trouvent trois choeurs à consonance folklorique, Les guerres sont terminées en si majeur, C’est lui notre maître en sol majeur et Salut à l’époux ou à l’épousée en si bémol majeur, mais il faut être un expert pour détecter dans ces mélodies un caractère breton authentique car elles ont été passées à travers le filtre de la stylisation voire du parisianisme (1). Amoureux de particularisme breton, passez votre chemin ou bien écoutez les opéras composés dix ans plus tard par Silvio Lazzari (1856-1944) : Armor (1896), La Lépreuse (1902), La Tour de Feu (1927) ou bien les symphonies de Paul Le Flem.
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| Keriaz : Eglise paroissiale Saint-Germain. Vitrail de Gabriel Léglise : Saint Guénolé sauvant le roi Gradlon. Cliché de Henri Moreau (3) |
Le roi d’Ys est une oeuvre 100 % française remarquable par sa concision. Lalo aime visiblement les formes courtes. Les airs, les duos, les choeurs sont tous relativement brefs, deux minutes maximum, les seules exceptions sont l’ouverture (dix minutes), sorte de pot pourri contenant la plupart des thèmes utilisés par la suite et le grand duo Mylio, Rozenn de l’acte III, A l’autel, j’allais rayonnant. La belle musique de ce dernier contraste avec le reste de l’opéra par son caractère un peu salonnard et son accompagnement d’une élégante maigreur ; elle aurait pu agrémenter les réceptions de Madame Verdurin. Si le personnage de Rozenn et de Mylio me paraissent un peu mièvres mis à part quelques éclats fulgurants, si le roi est un souverain sans pouvoir, faible et poussif, par contre Margared est une héroïne tragique, amoureuse et subversive, digne d’Armide, de Médée ou de Carmen. C’est elle qui donne à l’opéra toute sa densité tragique et Karnak, malgré la petitesse de son rôle y contribue efficacement. La scène finale est très dramatique et revêt un aspect gluckien, notamment le choeur Ô Puissance infinie..., très proche à mon sens des choeurs de furies ou des interventions de la Haine dans l'Armide de Christoph Willibald Gluck (1714-1787).
La mise en scène (Olivier Py) transpose une histoire médiévale à l’époque contemporaine de Lalo, un choix risqué qui gomme le côté bretonnant de la légende. La scénographie (Pierre-André Weitz) représente alternativement un grand port et un complexe industriel. Un paquebot est amarré, des grues déchargent les marchandises et les biens, on devine un phare. Tout ce patrimoine portuaire est concentré dans l’espace de la scène de l’ONR. Un tour de force ! Ce paysage inspire à Louis Geisler un article sur les « catastrophes du triomphe industriel » (2). Le noir domine, c’était déjà la couleur principale dans Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer, mis en scène par Olivier Py, qui traitait déjà de l’opposition du bien et du mal. Ce qui change ici c’est l’intercession divine avec l’apparition de Saint-Corentin. Les slogans proclamés : Les croyants sont les forts, Dieu avec nous…, anticipent curieusement ceux de la tristissime guerre mondiale à venir. La scène finale, l’engloutissement d’Ys, est grandiose. Cette mise en scène et ces décors sont magnifiques, les costumes sont superbes et les éclairages raffinés. Seule fausse note : les ridicules casques à pointe hors sujet. Le fait de plaquer un drame national sur un conflit purement breton, voir bretonnant; m'a paru très artificiel.
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| Affiche de l'avant première de l'opéra Le roi d'Ys |
Les chanteurs sont tous excellents. Lauranne Oliva ne cesse de progresser au fil de ses nombreuses participations dans Lakmé (Helen, ONR 2024), dans Ariodante (Dalinda) et dans Alcina (Morgana). J’ai été envouté par la beauté du timbre, l’excellente projection de sa voix et l’harmonie de sa ligne de chant. Julien Henric est tout simplement phénoménal dans le rôle de Mylio. Le timbre de voix est velouté et son incarnation du jeune héros au grand coeur est d’une grande justesse. Il triomphe dans un air merveilleux de l’acte III : Vainement ma bien aimée, quintessence de la musique française la plus raffinée et élégante auquel répond un ravissant choeur de jeunes-filles. Le personnage titre n’est pas à son avantage dans le livret, c’est le roi d’un royaume déclinant qui, à l’instar de Sodome et Gomorrhe, sera englouti. Les moyens vocaux de Patrick Bolleire, bien connus à l’ONR, sont considérables mais il ne dispose pas d’un rôle suffisamment soutenu pour exprimer ses qualités. Même chose pour Saint-Corentin dont le discours moralisateur peut agacer. Fabien Gaschy, un artiste du choeur de l’ONR en impose par sa voix bien projetée et sa présence scénique. Le baryton Jean-Noël Teyssier fait une bonne prestation dans le petit rôle de Jahel, héraut du roi. Pas besoin d’un rôle important pour que les qualités de Jean-Kristof Bouton s’imposent avec sa voix de baryton parfaitement timbrée qui apporte toute la noirceur requise au rôle de Karnak. Certes la grande triomphatrice de la soirée est Anaïk Morel (Margared) qui trouve d’emblée le ton juste et construit un personnage hors du commun. Trop humaine, cette femme voit son bonheur lui échapper par un alignement de planètes malfaisantes. Eût-elle rencontré Mylio avant sa soeur et son destin aurait été changé. Toute son intervention dans le premier tableau de l’acte II est au dessus de tout éloge. Sa voix de soprano dramatique d’une grande noblesse offre un contraste saisissant avec celle de Lauranne Oliva et donne à leur duo de l’acte II beaucoup d’intensité.
Les choeurs très nombreux, ont un caractère tantôt populaire, tantôt liturgique. Jeunes filles, jeunes gens, voix d’en haut, le peuple et à la fin le grand choeur interviennent directement sur l’action dramatique en exhortant les protagonistes à l’aide de formules ou de slogans tels que : Repentez vous ! ou encore Te Deum laudamus. Une fois de plus le Choeur de l'Opéra national du Rhin s'est montré magistral.
L’orchestration de Lalo donne aux vents la part du lion. Les clarinettes de l’Orchestre national de Mulhouse sont constamment en évidence avec deux magnifiques solos dans l’ouverture et au début de l’acte II. Chez les cordes, on remarque le très beau solo de violoncelle de l’ouverture. Les trompettes et les deux cornets à pistons, par deux généralement, sont omniprésents et accompagnent les mouvements guerriers avec beaucoup d’éclat. Les timbales sont très actives et jouent souvent des motifs rythmiques originaux. L’orgue joue un rôle déterminant dans les passages « liturgiques » des deuxième et troisième actes en plaquant de grands accords solennels. Les tutti des deux derniers finales d’acte, toutes forces déployées, sont spectaculaires. J’ai beaucoup aimé comment Samy Rachid, héros de la soirée, tient ce vaste orchestre à bout de bras. C’est impressionnant !
La fuite du roi Gradlon par Evariste-Vital Lumenais (1884), Musée des Beaux-Arts de Quimper.
- Ces trois mélodies ne font pas partie du recueil de chants populaires bretons, Barzaz-Breiz, rassemblés par Théodore Hersart de la Villemarqué.
- Louis Geisler, Catastrophes du triomphe industriel, Programme de salle, Le roi d’Ys, ONR, 2026.
- Henry Moreau. Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 International license.
Le roi d’Ys d’Edouard Lalo, opéra en trois actes, livret d’Edouard Blau, créé le 7 mai 1888 à l’Opéra Comique (Théâtre des Nations) à Paris.
Samy Rachid, Direction musicale
Olivier Py, Mise en scène
Pierre-André Weitz, Décors, Costumes
Bertrand Killy, Lumières.
Choeur de l’Opéra National du Rhin (Hendrik Haas, chef de choeur)
Orchestre National de Mulhouse
Patrick Bolleire, Le roi d’Ys
Anaîk Morel, Margared
Lauranne Oliva, Rozenn
Julien Henric, Mylio
Jean-Krystof Bouton, Karnak
Fabien Gaschy, Saint-Corentin
Jean-Noël Teyssier, Jahel

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