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| © Klara Beck. Antoine Foulon, Arwenn Tanguy, James Newby, Eugénie Joneau et Aleksandre Khukhushvili |
Ariane à Naxos est un bel exemple d’oeuvre permettant de faire découvrir et aimer l’opéra à un(e) néophyte. Comme la Flûte enchantée de Mozart, on peut le lire et l’écouter au premier degré mais aussi lui donner pléthore de significations selon son imagination et sa culture opératique
Quand nait la collaboration entre Richard Strauss (1864-1949) et Hugo von Hofmannstahl (1874-1929), les deux hommes sont fascinés par le 17ème et le 18ème siècle. Le Chevalier à la rose est une magnifique illustration de cet engouement. C’est alors que Hofmannstahl propose à Strauss un livret inspiré du Bourgeois Gentilhomme de Molière. En dépit de vicissitudes variées et bien que le thème sur lequel est construit le livret parût plutôt mince à Strauss, l’opéra est mené à bien et représenté le 4 octobre 1916 à Vienne.
Après le départ et la mort de Thésée, Ariane se désespère. Malgré les efforts de de ses suivantes Naïade, Dryade et Echo et d’une troupe de la commedia del Arte pour la divertir, sa neurasthénie ne cesse de croitre jusqu’à engendrer des idées de suicide. Quand Bacchus paraît, se produit le miracle appelé plus prosaïquement coup de foudre. Ariane est donc sauvée par l’Amour, elle suit Bacchus dans sa quête d’autres cieux.
Ce thème du sauvetage n’est pas nouveau, il a été traité par Joseph Haydn en 1780 dans son opérette (sic), l’isola disabitata : deux femmes se croyant abandonnées par leurs amoureux se lamentent sur une île déserte mais leurs époux que l’on croyait assassinés par des pirates, refont surface au dernier moment. Le même compositeur a également écrit en 1790 une cantate poignante : Arianna a Naxos.
La mise en abîme c’est à dire le théâtre dans le théâtre est la caractéristique première de l'Ariane de Richard Strauss. Le prologue c’est la vraie vie : les derniers instants mouvementés d’une troupe théâtrale avant la représentation d’un opéra traitant du mythe d’Ariane. La mise en abîme et le mélange des genres avaient déjà été exploités avec talent par Antonio Salieri (1750-1825) dans Axur re d’Ormus d’après Beaumarchais où un spectacle, une Arlequinade irrésistible, est inséré dans la trame d’un opéra seria classique.
Le contexte de la création d’Ariane est particulier ; après moult vicissitudes, il est représenté en 1916 à Vienne en pleine guerre. Pourtant aucune mention du conflit mondial n’est détectable dans le livret. Ce mutisme reflète la mentalité de l’époque. Quand éclate la guerre, l’Allemagne regorge de richesses, sa superficie est une des plus vastes de son histoire et son armée est la plus puissante du monde. Dans ces conditions, une défaite est impensable, non envisageable et la censure veille à ce qu’aucun grain de poussière ne vienne gripper une communication de guerre parfaitement huilée.
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| © Klara Beck. Dorottya Lang, Jochen Kupfer |
Dans cet opéra Ariane, appelée la prima donna dans le prologue, est bien sûr l’héroine mais le héros c’est le compositeur, un personnage pour lequel Richard Strauss a beaucoup de tendresse car il lui a confié un des plus beaux passages du prologue, en fait un quasi duo d’amour avec Zerbinetta : Was wollen sie in diesem Augenblick ; le compositeur c’est Strauss jeune-homme, c’est la facette jeune et pleine d’idéaux et d’illusions de l’artiste ; c’est un Strauss bien plus expérimenté qui est subtilement décrit dans Une vie de héros, le magnifique poème symphonique composé une quinzaine d’années avant Ariane.
Le compositeur et la blonde Ariane seraient-ils frère et soeur ? Tous deux viennent d’un même moule ayant façonné des caractères entiers, rigides, inflexibles, tous d’eux sont à la recherche du grand amour, un amour qui dure toute la vie, tous deux sont hostiles aux aventures amoureuses passagères. A l’opposé il y a Zerbinetta qui partage avec la troupe joyeuse de la comédie italienne, la même conception de la vie : on saisit l’occasion lorsqu’elle se présente. C’est ce que nous enseigne Zerbinetta dans son air mythique : Drum lasset Das Tanzen. Finalement à l’instigation de la jeune femme, les frontières sont franchies, les interdits levés, des métamorphoses opèrent. Le compositeur est sur le point de nouer une intrigue avec Zerbinetta, Ariane avec Bacchus. C’est bien le message qui resort clairement de la musique et du texte.
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| © Klara Beck. Eugénie Joneau et AJ Glueckert |
La didascalie dans le livret décrit avec précision les lieux de l’action et ne laisse pas beaucoup de place à la mise en scène et au décor. Myriam Marzouki, metteuse en scène, a cru bon de placer l’action à l’époque de la prise de pouvoir des « colonels » en Grèce en avril 1967. Je n’ai pas été convaincu par cette initiative qui va à l’encontre du projet des auteurs qui visiblement voulaient s’abstraire du contecte politique. Heureusement cette intervention est faite d’une main légère et habile. A l’opposé de ces réserves, nous avons beaucoup apprécié la mise en scène dans son ensemble qui donne un rythme très stimulant et qui apporte une grande clarté au spectacle. Grâce à une excellente direction d’acteurs et malgré le nombre élevé d’intervenants sur scène, le déroulé théâtral ne tombe jamais dans la confusion, les acteurs, chanteurs, danseurs se succèdent avec fluidité et le fil d’Ariane n’est jamais rompu. Beaux décors sobres d’Alex Eales dans le style des années soixante. Costumes assez réussis de Laure Mahéo et une dramaturgie (Sébastien Lepotvin) qui vise avant tout à la clarté.
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| © Klara Beck. Julie Roset. |
Le rôle titre ayant été chanté par les plus grandes mezzo-sopranos du passé et d’aujourd'hui, il fallait de l’audace pour attribuer le rôle à Eugénie Joneau, une jeune chanteuse ayant été formée à l’Opéra Studio de Strasbourg et dont nous avons suivi les progrès avec beaucoup d’intérêt. Le pari s’avère totalement gagnant car Eugénie Joneau nous a fait une très forte impression. Sa voix est parfaitement projetée et possède un timbre chaleureux. La ligne de chant est harmonieuse avec un legato parfait et une intonation impeccable ; le duo final avec Bacchus tient toutes ses promesses et beaucoup plus encore.
AJ Glueckert, ténor, est un chanteur expérimenté, spécialiste de Wagner et Richard Strauss, il a aussi chanté les rôles d’Hérode dans Salomé et celui de l’Empereur dans La femme sans ombre. Il impressionne par sa puissance, sa vaillance rayonnante et un timbre aux splendides couleurs et résonances.
Nous avons adoré la voix fascinante et l’engagement de Dorottya Lang (mezzo-soprano), attributaire du rôle du compositeur auquel la chanteuse hongroise donne une forte personnalité pleine d’ardeur juvénile et de résilience face à l’adversité. Elle chante son grand solo en mi bémol majeur, la tonalité d’Une vie de héros, ce héros dont nous avons souligné la parenté (filiation) avec le compositeur. Elle est pour nous la révélation de la soirée.
Julie Roset (soprano colorature) nous a ébloui dans le rôle de Zerbinetta. Sa lecture des myriades d’ornements qui animent sa ligne de chant nous a paru originale et novatrice. Le timbre cristallin est très séduisant et la performance d’actrice, de très haut niveau. Elle atteint le contre-ré bémol avec grâce.
Jochen Kupfer (baryton-basse) est le maître de musique. C’est un chanteur très réputé qui a couvert les plus grand rôles du répertoire (Don Giovanni, Beckmesser, Eugène Onéguine…). Il mène avec le compositeur, son ancien élève, un duo d’anthologie dans lequel on admire sa belle voix au volume impressionnant.
Naïade (Naïma Wanshe), Dryade (Lucy Evans) et Echo (Jessica Hopkins), toutes trois de l’Opéra Studio, forment un terzetto centré sur la beauté mélodique dont le style évoque celui des Trois Dames dans La flûte enchantée. Chacune de leurs interventions étaient un délice.
La comédie italienne était représentée par quatre chanteurs : James Newby (Arlequin), Aleksandre Khukhushvili (Scaramouche), Antoine Foulon (Truffaldino), Arwen Tanguy (Brighella), les trois derniers issus de l’Opéra Studio. La performance d’ensemble est étourdissante ; James Newby était étincelant de dynamisme et de musicalité.
Lucas Pauchet (ténor) dans le rôle du Maître à danser, Eduard Ferenc Gurban (baryton) dans celui du perruquier et Jiawen Li (baryton-basse) dans celui d’un laquais mettent leurs belles voix au service de réparties souvent drôles et même insolentes.
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| © Klara Beck. Julie Roset sur le divan, Eugénie Joneau dans l'escalier. |
Christoph Koncz connait son Wagner et son Richard Strauss du bout des ongles. Sa vision de la partie orchestrale d’Ariane à Naxos nous a semblé originale dans la mesure où il favorise avant tout la beauté voire la rondeur mélodique. Cela se sent au niveau des très nombreux solos de clarinette dont la sensualité rappelle immédiatement le Mozart de Cosi fan tutte. Les deux cors sont constamment à l’ouvrage et nous enchantent par leur beau son. Les cordes sont beaucoup moins divisées que dans les opéras précédents et on peut apprécier de beaux solos d’alto et de violoncelle. A la fin l’Orchestre National de Mulhouse réduit à 36 musiciens joue au complet et on entend pour la première fois un trio céleste formé par les flûtes, le célesta et le piano. Avec cet orchestre, Koncz obtient une amplitude et une plénitude fascinantes dignes d’un grand orchestre symphonique. Il faut être Richard Strauss pour permettre un tel résultat et Christoph Koncz pour le transmettre si fidèlement.
Encore une très belle soirée passée à l’Opéra National du Rhin.
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| © Klara Beck. Dryade, Naïade et Echo à droite. Eugénie Joneau et AJ Glueckert au centre. |
Représentation du mercredi 4 novembre 2026
Nouvelle production de l'Opéra National du Rhin
En co-production avec l'Opéra de Dijon





