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| © Photo Pascal Victor. Festival d'Aix en Provence 2019. Requiem de Mozart |
Le Requiem K 626 de Wolfgang Mozart (1756-1791) a fait l’objet d’un spectacle représenté le 8 juillet 2026, au théâtre de l’Archevêché dans le cadre du la 79ème édition du festival international d’art lyrique d’Aix en Provence. Cette messe pour les défunts, dirigée par Raphaël Pichon, a été mise en scène par Romeo Castellucci. Il s’agit en fait de la reprise d’une production appelée « Requiem » créée en 2019 dans le cadre du même festival et reçue avec enthousiasme par plusieurs critiques dont Alain Duault. En outre un CD correspondant à la partie purement musicale de cette production a été gravé chez Harmonia Mundi en 2024. Comme la production de 2019 est actuellement diffusée en replay sur ARTE-Opéra (1), nous avons saisi l’occasion pour donner notre opinion sur une réalisation qui pose des problèmes passionnants aux plans des principes, de la pertinence de l’entreprise et de l’esthétique. Nous ne reviendrons pas ici sur la genèse de cette oeuvre et sur la question de son authenticité et des parties réellement composées par Mozart. Ces points ont été discutés dans un article précédent (2) et dans les références incluses dans ce dernier. Le présent article est une extension d'une chronique publiée précédemment dans BaroquiadeS (3).
A priori, la mise en scène d’une messe en général et d’une messe de Requiem en particulier nous semble être une mission périlleuse. Un oratorio se prête bien à ce genre d’exercice car le texte possède souvent un caractère théâtral ou épique : Il trionfo del tempo e del disinganno de Georg Friedrich Haendel (1685-1759) mis en scène par Krzysztof Warlikovski est en effet une réussite incontestable ; le Messie du même compositeur a plusieurs fois été mis en scène avec plus ou moins de bonheur ; on conçoit également que la Passion du Christ puisse être mise en scène, elle le fut maintes fois au Moyen-Âge et de nos jours au cinéma. Par contre l’ordinaire d’une messe (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei) ne peut être illustré par une mise en scène car son objet est uniquement spirituel ; il forme le cadre immuable sur lequel s’appuie la célébration de la messe catholique ; il ne raconte pas une histoire : la préparation pénitentielle, Kyrie eleison (Seigneur, prend pitié…) est une supplication, le Gloria proclame la gloire de Dieu le Père, de Jésus-Christ son Fils et de l’Esprit-Saint, le Credo est le texte officiel de la profession de foi des chrétiens. Dans le cas de la messe de Requiem de Mozart, le texte liturgique en latin, qui est celui de la messe catholique pour les défunts, est enrichi de la séquence de Thomas de Celano (circa 1190-circa 1260) (Dies irae au Lacrimosa) qui lui apporte une puissante charge émotionnelle. A cela Mozart ajoute sa foi et sa conception de la mort et tempère la vision apocalyptique du Franciscain. Pour nous, il n'y a rien à ajouter, il suffit d'écouter avec humilité paroles et musique afin de tâcher de comprendre le message du compositeur.
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| © Photo Pascal Victor - Festival d'Aix en Provence 2019 - Requiem de Mozart |
Raphaël Pichon a composé un programme musical pertinent complétant les musiques de Mozart et de Franz Xaver Süssmayr (1766-1803), le compositeur du Sanctus, du Bénédictus et de l’Agnus Dei du Requiem ; il a sélectionné des oeuvres très peu connues s’échelonnant tout au long de la vie du salzbourgeois. Le Miserere mei (Psaume 50) K 90 en ré mineur, est une parodie d’un Kyrie eleison composé à Salzbourg en 1771, peut-être sous l’influence de Giovanni Battista Martini (1706-1784) (Il Padre Martini). La Meistermusik, première version, chantée par un choeur d’hommes, de la Maurerische Trauermusik, ode funèbre pour la cérémonie de funérailles de deux franc-maçons, K 477/479, constituait un admirable préambule à l’Introït du Requiem. Une des plus pertinentes additions fut ce motet Ne pulvis et cinis (Toi qui n’est que poussière et cendre) KV anh 122, un copié-collé en latin d’un passage de la musique de scène de Thamos, König in Ägypten K 345, composé en 1779 à 23 ans (et non à 17 comme le dit Raphaël Pichon dans sa notice), un an avant Idomeneo. Cette musique d’une audace harmonique sidérante donne la chair de poule et s’insère idéalement juste avant le Dies irae. Nous avons été très émus par l’Hymne O Gottes Lamm (Agneau de Dieu), K 343 n° 1, version séraphique et désincarnée du très dramatique et tourmenté Agnus Dei de la messe de Requiem. En outre, le Lacrimosa a été complété par les trois entrées de fugue de l’Amen, dernière page peut-être composée par Mozart, une initiative judicieuse et émouvante car cette fugue, qui devait mettre fin à la séquence de Thomas de Celano, aurait été interrompue par la mort du compositeur. A notre avis, ces insertions avaient pour but de montrer que l’inspiration de cette messe de Requiem n’était pas apparue par génération spontanée mais qu’elle reposait sur un riche terreau fécondé par les influences subies par Mozart au cours de sa vie : celle du Padre Martini chez qui Mozart prit des leçons lors du premier voyage en Italie en 1769, celle de son compatriote Michael Haydn (1736-1806)) et de son magnifique Requiem en do mineur composé en 1771, la rencontre avec Jean Sébastien Bach (1685-1Bach750) au contact du baron van Swieten dans les années 1782-3, le voyage en Allemagne du nord en 1789 et le pèlerinage à Leipzig, etc. Raphaël Pichon a ainsi renouvelé notre vision du Requiem K 626 tout en respectant pieusement celle de Mozart et nous l’en remercions chaleureusement.
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| © Photo Pascal Victor - Festival d'Aix en Provence 2019 - Requiem de Mozart |
Examinons maintenant l’intervention de Romeo Castellucci. Le spectacle sur scène est d’abord grave et digne au cours de l’Introït qui résume admirablement l’attitude de Mozart face à la mort. Ensuite cela se gâte : nous avons trouvé particulièrement ridicules les pas de danse effectués sur la musique de la double fugue du Kyrie eleison (Seigneur, prend pitié, O Christ, prend pitié) ; un contre-sens complet transformant cette tragique réalisation contrapuntique digne de Jean-Sébastien Bach, issue de la dernière inspiration de Mozart, en une ronde joyeuse, une sorte de sardane. Pendant un des passages les plus sublimes (le motet Recordare pie Jesu, une ardente prière pour le pardon des péchés lors du jugement dernier), une fillette est aspergée de poix, cheveux et yeux compris, puis de sang et enfin recouverte de cendre sur tout le corps ; son supplice cesse quand on lui colle des cornes pour illustrer probablement la fin du texte du motet quand les orants espèrent faire partie des brebis du Bon Pasteur « Accorde-moi une place parmi les brebis et sépare moi des boucs… ». Le pire c’est que cette torture est exercée par les quatre merveilleux chanteurs du Recordare. Auparavant la malheureuse enfant avait été recouverte de poudre de pastel puis crucifiée sur un mur tandis que retentissaient les accents majestueux du Rex tremendae. Elle devait subir d’autres sévices par la suite. Tout au long de la production, nous sommes submergés par le spectacle sur scène et la vidéo ; cela empêche de se concentrer pour profiter du texte sacré et de la musique c’est-à-dire de l’essentiel. L’attention est constamment sollicitée, voire saturée par le superbe spectacle chorégraphique, nous sommes obligés de le reconnaître, par les flamboyants costumes d’abord blancs puis rouge écarlate des solistes, choristes, danseurs et danseuses ainsi que par les inscriptions au fond de la scène : une implacable litanie, une énumération de tout ce qui a déjà péri ou qui est destiné à périr : les espèces vivantes végétales et animales, y compris l’homme, les plus beaux paysages, les plus grandioses monuments, les oeuvres humaines dans leur ensemble : religions, écrits littéraires, historiques, les sciences, les philosophies, etc. En dernière instance, il ne restera qu’un champ de ruines. Au cours du Benedictus, l’humanité, vêtue de blanc immaculé, défile devant une voiture accidentée en prenant des poses affectées sur fond de rayons de lumière dorés d’un baroque ostentatoire. Tandis que retentissent les bouleversants accents de l’Agnus Dei et que l’homme pécheur implore le Ressuscité de lui accorder sa pitié et sa paix, la scène montre un visage quasiment nihiliste et s’affichent sur le mur les extinctions : « Extinction de la loi, de la danse, de l’histoire, de la mère, de ma mort, de l’amour, du verbe être, etc. » Au cours de l’inévitable effeuillage final qui débute avec la Communio - Lux aeterna, on craint le pire ; heureusement on reste dans les limites de la décence. La vision des corps nus des choristes n’apporte pas grand chose au spectacle bien que le metteur en scène en fasse des tonnes alors qu’il eût été possible de suggérer par un texte projeté qu’au moment du jugement suprême, les êtres dussent se dépouiller de tous leurs biens matériels. Heureusement la merveilleuse beauté de la musique de la Communio et le message d’espérance en la miséricorde divine qu’elle communique, transcende le spectacle confus montré sur scène. Seuls moments très forts à notre avis : la première scène qui évoque de façon apaisée et glaçante la mort d'une femme âgée dans son lit et la dernière, impressionnante, qui montre un bébé d’un an (un vrai, pas une poupée) seul au monde sur le plateau complètement désert. Suffocante beauté, douceur cruelle !
En définitive, la mise en scène de Castellucci, une fresque immense montrant l’évolution du monde vivant et la finitude de ses habitants, une vision typiquement panthéiste, nous paraît en profond décalage avec celle de Mozart qui, en tant que catholique vivant au temps des Habsbourg et dans leur fief, profondément croyant et nullement influencé par l’esprit voltairien, écrit une messe de Requiem traditionnelle, conçue pour s’intégrer dans un service liturgique pour les défunts, destinée à commémorer la mort de l’épouse du comte Walsegg mais aussi, selon plusieurs témoins, à accompagner sa propre disparition.
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| © Photo Pascal Victor - Festival d'Aix en Provence 2019 - Requiem de Mozart |
Une exécution exemplaire
Sur ce point tout le monde est d’accord. Siobhan Stagg (soprano), a réalisé une prestation impeccable ; elle a chanté le choral de l’Introït : Te decet hymnus Deus in Sion, de façon très émouvante. Sa voix lumineuse d’une pureté angélique donnait beaucoup d’intensité à ce chant repris aussitôt par le choeur. Sarah Mingardo (mezzo-soprano) en plus de sa participation dans les ensembles du Requiem, a chanté l’hymne O Gottes Lamm de sa voix magnifique au timbre envoûtant avec beaucoup de sentiment et de recueillement. Luca Tittoto (basse) était particulièrement impressionnant dans le motet Ne pulvis et cinis. Quelle puissance ardente ! Il s’imposa aussi dans le début du Tuba mirum. Le ténor Martin Mitterrutzner donnait de la voix dans le Tuba mirum et dans le Benedictus et quelle voix ! Un concentré de douceur et de force. Chadi Lazrek, jeune soprano âgé de dix ans, fut particulièrement remarqué par sa voix pure à l’intonation parfaite dans In Paradisium, antienne grégorienne chantée au début et à la fin du concert. Cette distribution est celle de la version de 2019. Des chanteurs différents figurent dans celle de 2026.
L’ensemble Pygmalion s’est montré exceptionnel, comme à son habitude. Le Requiem de Mozart étant une messe essentiellement chorale, cette oeuvre nécessite un choeur superlatif. Le choeur Pygmalion nous a enthousiasmé : il a un son parfaitement homogène ; il est puissant quand il le faut (Dies irae et Confutatis maledictis), recueilli et mystique (Introït, Lacrymosa) et se distingue par des pianissimos impressionnants (O Gottes Lamm et Agnus Dei). Les couleurs sont chatoyantes. En ce qui concerne l’orchestre historiquement informé de Pygmalion, il faut préciser que dans le Requiem K 626, les instruments aigus (hautbois et flûtes) sont bannis, restent les graves et notamment de superbes cors de basset et bassons. Mozart n’aimait pas la trompette qui lui faisait mal aux oreilles, il la remplace quand il le peut par le trombone dont il aime la douce sonorité ainsi que sa capacité, grâce à la coulisse, à jouer la gamme chromatique in extenso, permettant aux trois trombones de doubler les altos, ténors et basses du choeur à la mode salzbourgeoise. Bravo au vaillant tromboniste ténor dans le Tuba mirum. Bravo aux deux trompettes naturelles et aux timbales très actives dans le Dies irae. Du côté des cordes, nous avons adoré les syncopes très expressives des violons dans l’Introït et les mouvements flexueux des violoncelles dans le Recordare Jesu pie.
Grâce à Raphaël Pichon, la divine musique de Mozart réussissait à transcender une scène chaotique et brouillonne traversée parfois par des éclairs de génie.
Programme musical
Requiem K 626 Musique de Wolfgang Mozart (1756-1791) et de Franz Xaver Süssmayr (1766-1803). Texte en latin de la messe catholique pour les défunts.
- Plain chant : Antienne In Paradisum (anonyme)
- Ach, zu kurz ist unsers Lebenslauf K 228(515b) - canon à 4.
- Miserere mei (à l’origine Kyrie K 90.
- Requiem en ré mineur K 626. I. Introïtus
- II. Kyrie eleison, Christe eleison.
- Ne pulvis et cinis K 122
- Requiem - III. Sequentia - Dies irae
- Tuba mirum
- Rex tremendae
- Solfeggio en fa majeur K 393/2 (orchestration Vincent Manac’h)
- Requiem - III. Sequentia - Recordare
- Confutatis maledictis
- Lacrimosa et Amen
- Requiem - IV. Offertorium - Domine Jesu-Christe
- Quis te comprehendat K Anh 110
- Requiem - Offertorium - Hostias
- V. Sanctus
- VI. Benedictus
- O Gottes Lamm K 343/1 (orchestration Vincent Manac’h).
- Requiem - VII. Agnus Dei
- VIII. Communio
- Plain chant : Antienne - In Paradisum (anonyme).
La composition du choeur et de l'orchestre et du choeur Pygmalion a été donnée précédemment (3).
- https://www.arte.tv/fr/videos/088454-001-F/le-requiem-de-mozart/
- https://piero1809.blogspot.com/2026/04/requiem-de-mozart-la-chapelle-du.html
- https://baroquiades.com/requiem-mozart-pichon-aix-2019/




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